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Afrique : un continent qui a mal à sa terre

Foi et développement, n°286, septembre 2000

par Innocent G. Gbetegan

La désagrégation du tissu social et économique du continent noir ne peut que hanter les esprits sincèrement attachés au principe d’un développement durable fondé sur l’équilibre entre les besoins de la personne et les potentialités de la communauté locale, régionale, nationale, voire continentale. Après le pillage colonial de l’Afrique, suivi des années chaotiques de l’Indépendance, les anciennes tutelles politiques laissèrent progressivement le champ libre aux puissances économiques qui, au terme de deux ou trois décennies, durent déchanter. L’investissement disparaissait sous les coups conjugués de la corruption, du gaspillage, des luttes régionales et de conflits souvent appelés « ethniques » par défaut, les observateurs se montrant incapables d’analyser d’où venait le fléau.

La vague de pessimisme semble refluer enfin. L’Afrique, à nouveau, intéresse l’Occident et l’Asie émergente. Des gens tout à fait sensés se demandent si le « continent perdu » ne sera pas celui de l’avenir, pour peu que sa population échappe aux nouveaux prédateurs et à ses maux ancestraux. Il n’est plus interdit de former des projets pour l’Afrique, à condition d’identifier la racine des échecs de son développement et afin d’en éviter l’épuisante répétition.

Ce travail d’investigation est esquissé dans les pages qui suivent par un théologien ivoirien, le frère dominicain Innocent G. Gbetegan, à partir du problème de la terre. Notre ami est directeur du Centre Culturel Louis-Joseph Lebret à Dakar et dirige la revue Pentecôte d’Afrique. Il assure également la représentation régionale (Afrique de l’Ouest) au sein du Mouvement international développement et civilisation (MIDEC) qui regroupe plusieurs organisations de la mouvance Lebret. Pour les lecteurs et lectrices qui se reconnaissent depuis longtemps dans cette « famille d’esprit », l’approche qui leur est ici proposée ne sera pas complètement nouvelle. Ils savent que les conflits de terres constituent des foyers de tensions qui, à la faveur, d’éléments externes se transforment en explosions de violence impitoyables.

Albert Longchamp

Le thème de cette réflexion me paraît assez délicat, non seulement en raison de sa pertinence, remise en cause par le contexte moderne de la mondialisation – une mondialisation qui dynamite toutes les bornes et frontières entre les peuples et les hommes – mais également à cause de ses implications sociales, politiques et économiques. En effet, réfléchir sur le scandale de la marginalisation, provoquée par la question des terres en Afrique, c’est s’évertuer à traiter d’un problème important, mais apprécié différemment selon la position d’où l’on parle.

Nous avons tous conscience que les victimes de ce scandale sont des sans-voix. On les considère ordinairement en marge de la vie sociale et l’Eglise se déclare leur défenseur parce qu’ils sont insignifiants dans la logique moderne de création de ressources : ce sont des êtres privés des droits élémentaires du citoyen. Mais paradoxalement, la question de la terre est en même temps l’une des plus importantes dans un processus de développement, car elle concerne tous les secteurs de la vie d’une personne et d’une société. De ce fait, elle renvoie à un élément structurant majeur de l’homme africain qu’elle touche en ses fibres les plus profondes. L’une des sentences éducatives principales du jeune Africain dit que l’on peut avoir oublié même sa famille, mais jamais sa terre. De nombreux problèmes de mendicité et de chômage, de retour à la terre et de réforme agro-pastorale, d’urbanisation et de démographie, d’endettement et de décentralisation, de maladies trouvent ici leur origine et peut-être aussi le chemin d’une solution durable.

La présente contribution vise tout simplement à débusquer un point de lumière dans cette broussaille enchevêtrée de revendications et d’interprétations, responsables de tant de malentendus, de conflits et de luttes, armées ou non, entre des hommes et des peuples souvent condamnés à vivre ensemble. La nature du sujet exige une imbrication de méthodes dont celle du « voir-juger-agir » des mouvements d’action catholique. Aussi commencerons-nous par constater qu’en Afrique, l’évolution du droit traditionnel en droit positif pose des problèmes objectifs de gestion foncière ; ensuite, à partir d’une définition de ce qu’est une marge, nous tâcherons de faire ressortir la spécificité du spectacle désolant de la question foncière sur le continent ; enfin, par une analyse de cette situation en terme de structuration existentielle d’un organisme vivant et en terme d’impacts sur le mode de vie des populations africaines, nous identifierons quelques conditions et orientations nécessaires au « solutionnement » du problème de la terre ou susceptibles de contribuer à en limiter les effets néfastes.

DU DROIT COUTUMIER AU DROIT POSITIF

Si la planète terre est à coup sûr le bien commun de toute l’humanité, elle est aussi sujette à de nombreuses tensions qui proviennent de diverses formes d’appropriation. A y regarder de près, la quasi-totalité des conflits du monde tiennent leur origine de revendications patrimoniales terriennes. Comment, en effet, parvenir à une cohabitation paisible si l’on ne définit pas les règles du jeu et l’étendue des droits d’appropriation, de gestion et d’usage des espaces disponibles ?

Partout au monde, le peuplement de la terre répond à la règle du premier occupant à qui il revient d’accueillir et de partager, d’attribuer et de confier une partie de « son » domaine à de nouveaux arrivants ou à des familiers. Ce partage de la terre répond à un besoin naturel, donc également humain, de possession. Or, s’il est vrai que la possession relève de l’instinct, elle prend un sens particulier quand il s’agit de l’homme. Pour un être humain, posséder c’est être capable d’exercer une ascendance sur sa propriété ; c’est dominer ce que l’on a, en mettant à contribution sa capacité à penser, à objectiver et à juger. « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’ils dominent… » sur toute la terre (Gn. 1, 26). Posséder un bien, c’est donc se l’approprier intelligemment et, du même coup, être capable de s’en séparer. Contrairement à l’être humain, l’animal n’a pas une appropriation intelligente d’un bien car il ne peut pas s’en départir ; sa propriété fait partie intégrante de son être.

La propriété terrienne en Afrique traditionnelle répond à cette règle universelle de l’antériorité. Dans la plupart des cultures africaines, la terre appartient aux grandes familles qui, les premières, se sont installées dans une région donnée. Tout membre adulte de la famille reçoit en héritage une partie de ces terres qu’il pourra soit exploiter en vue de subvenir aux besoins des siens, soit sous-traiter à des familles amies. Dans ce contexte, il n’est pas rare d’entendre les premiers occupants rappeler qu’il y a une distinction entre s’établir sur une terre et en être le chef . C’est d’ailleurs pour cela que, si les grandes familles africaines concèdent volontiers à leurs serviteurs, esclaves, le droit d’occuper les terres et d’y fonder une vie familiale, elles ne leur accordent presque jamais le titre de propriété.

Mais la gestion des relations de bon voisinage et/ou l’expansion démographique dans les différentes régions du continent ont progressivement amené les premiers Africains à mettre en place un système de régulation des droits de propriété. Et comme c’est le cas dans toutes les sociétés, les conquêtes répondaient à la loi du plus fort : les grands royaumes annexaient les petites chefferies pour étendre le plus largement possible leur influence sur les groupes qui les entouraient. On a assisté ainsi par endroit à la dictature des propriétaires terriens qui, généralement, revendiquaient des droits très étendus à la fois sur les terres et sur leurs occupants. Dans bien des cas toutefois, les droits individuels sont soumis à ceux de la communauté ou de la famille à laquelle l’on appartient(1).

La propriété foncière africaine a connu d’importantes évolutions au cours des cinquante dernières années. Deux facteurs déterminants retiendront ici notre attention : le passage du droit coutumier au droit positif et l’influence du pouvoir économique sur la gestion foncière.

Il y a différents niveaux de propriété. Le premier, auquel nous faisions référence au début de cet exposé, est commandé par le seul besoin. En tant qu’être humain, l’homme a besoin de s’établir quelque part ; c’est un droit pour lui d’utiliser un espace disponible(2). Le deuxième niveau est celui de l’appropriation ; le droit d’usage se meut en un droit de possession personnelle (individuelle ou communautaire). A force d’exploiter un domaine, un occupant en acquiert la propriété morale (aux yeux de l’entourage) ; c’est la base du droit coutumier en matière foncière. Le troisième et dernier niveau de propriété est celui de la codification du droit primordial ou du droit d’appropriation personnelle en un droit positif ; la propriété est alors sujette à une forme juridique.

Ce qui est remarquable, c’est que l’évolution moderne des sociétés africaines crée une situation hybride. Dans la plupart des régions du continent, tandis que les populations demeurent très attachées au droit foncier traditionnel, les Etats modernes de la période coloniale ou post-coloniale se sont proclamés propriétaires de toutes les terres libres. Mais souvent, les lois agraires sur le continent ne cadrent pas avec les habitudes traditionnellement admises. Quand l’Etat affirme qu’une terre lui appartient, il prive une famille ou un groupe ethnique d’une partie de son histoire et de la possibilité de puiser de cette terre sa subsistance. Et généralement, les parties lésées ne cèdent pas facilement.

En définitive, l’attribution des terres par décret ministériel ou préfectoral vient positionner sur le même espace plusieurs personnes. De nombreuses difficultés de cohabitation sont liées à cette double juridiction que les premiers occupants considèrent comme un diktat des Etats modernes. De ce fait, par endroits, la résistance est très forte. Dans les années 1960 et 1970, l’idéologie socialiste africaine a propagé un peu partout sur le continent une politique d’expropriation des populations, sous prétexte de nationaliser les unités de production et d’acquérir au nom de l’Etat toutes les terres libres en vue d’une juste redistribution entre tous les citoyens. Les récents conflits, encore vifs et sanglants, consécutifs à la réforme agraire zimbabwéenne, illustrent fort bien ce problème inhérent à l’évolution des sociétés africaines. Cette réforme consiste à reprendre aux grands exploitants étrangers les terres cultivables du pays et à les donner aux autochtones. Il est évident pour tous que ces décisions populaires sont incontournables, d’autant plus qu’au moment où certains groupes ou familles se réclament de l’essentiel des domaines exploitables, plusieurs personnes et groupes manquent d’un minimum d’espace vital.

Néanmoins, les réformes agraires exigent :

  • que l’on soit prudent dans le choix des formes légales d’information,
  • que l’on imagine des mesures d’accompagnement visant à indemniser les « perdants »,
  • que l’on veille au statut actuel des vrais bénéficiaires de l’opération – s’ils sont de la petite bourgeoisie locale ou si ce sont les pauvres paysans sans terre.

En Afrique aujourd’hui, comme sous d’autres cieux, c’est l’économie qui organise et attribue les terres. Durant les dernières décennies, l’argent a considérablement changé l’espace vital des populations africaines. Il convient d’en reconnaître l’influence négative sur les communautés africaines qui se divisent et se désagrègent désormais au gré de la puissance économique. Ainsi, les plus gros investissements immobiliers sont réalisés soit par la force publique, soit par des Occidentaux au moyen de capitaux étrangers, soit enfin par de petits bourgeois locaux. Les propriétaires des domaines fonciers aménagent leurs territoires en fonction de leur puissance financière. Dans la plupart des pays africains, on chasse les petites gens de leurs terres en vue d’y entreprendre de gros travaux de barrages, de routes, de centres commerciaux, sans leur donner les moyens de se réinstaller décemment ailleurs.

De fait, nous assistons à une meilleure exploitation de l’espace dans les villes où l’on dispose d’une capacité financière supérieure à celle des zones rurales. La flagrante disparité qu’il y a entre les habitats et les zones d’habitation dans tous les pays africains est régulièrement dénoncée par les critiques, mais cet état de chose n’est que le reflet de la réalité économique la plus commune sur le continent. Dans le besoin – et parfois à la recherche d’une vie facile – les héritiers des grandes familles de propriétaires terriens vendent progressivement les terres de leurs ancêtres(3). Ainsi, à côté ou au cœur des quartiers les plus pauvres, des baraques de fortune et des ghettos de nos villes, se dressent avec une arrogance déplorable, de grands immeubles "cinq étoiles" appartenant à de grands commerçants ou à des autorités politiques nanties.

Dans les régions rurales, les riches achètent d’immenses terres sur lesquelles ils imposent des cultures de rente pour faire fonctionner leurs industries (hévéa en Côte d’Ivoire, arachide au Sénégal, coton en Afrique Centrale…). Aussi, les cultures vivrières ont-elles progressivement disparu au profit du coton, du café, du cacao. Dans le même élan, on exproprie les paysans et les pauvres de leurs terres et on les utilise pour produire des denrées qui les assujettissent au marché international. De plus, ces paysans et producteurs ne sont pas justement rémunérés pour leur travail.

En réalité, cette nouvelle forme de servage ou d’impérialisme est commandée de l’extérieur et elle trouve, parmi les Africains, des relais locaux souvent plus cruels que leurs maîtres. Tout ceci a considérablement joué dans le processus de paupérisation de plusieurs régions rurales d’Afrique. Lorsque les produits industriels perdent leur valeur sur le marché mondial, c’est le petit producteur local qui le ressent le plus cruellement. Ainsi, au cours des années 80, la chute des prix du café et du cacao de plus de 70% de leur valeur a été pour beaucoup dans le déclin du pouvoir d’achat des producteurs au Ghana et en Côte d’Ivoire(4).

L’EXCLUSION FONCIÈRE EN AFRIQUE

Les phénomènes d’exclusion liés à des conflits de terre ne sont pas propres à l’Afrique. La plupart des grands foyers de tensions dans le monde sont dus à des luttes de défense de la souveraineté d’un peuple sur une région litigieuse ou à des antagonismes identitaires de groupes, de races, d’ethnies, de religions(5). La spécificité de ce phénomène d’exclusion sur le continent africain vient de son ampleur. Les exclus de ces conflits constituent une majorité écrasante de la population totale africaine. En fin de compte, la question est de savoir quelle est la mesure pour apprécier la marge. Elle se définit par rapport à quoi ? Par rapport à qui ? Quelles sont les limites sociales, aujourd’hui ? Quels sens donner aux écarts types et autres paramètres indicateurs de position ou de situation, lorsque les écarts atteignent des proportions démesurées ?

A l’école primaire, on nous apprenait qu’une marge est une petite bande, laissée en bordure d’une page pour apprécier et mesurer l’importance et le contenu de la partie principale ou centrale de la page. Qui se situe au centre et qui se situe à la marge, dans un contexte où c’est la minorité minorante qui contrôle tout le circuit de production, tandis que la majorité majeure est dominée et exploitée. A ce sujet, les données statistiques suivantes sont assez expressives :

  • en 1995, on estimait que les 20% de la population les plus riches de l’humanité se partageaient 83% du revenu mondial, tandis que les 20% les plus pauvres (dont une bonne partie d’Africains) ne disposaient que de 1,4% du revenu mondial.
  • 5% de la population africaine détenaient, toujours en 1995, plus de 80% des revenus du continent, tandis qu’une masse de plus de 60% devaient se contenter du centième des richesses produites ; et la situation ne s’est pas améliorée depuis, au contraire.
  • au Cameroun, actuellement, 60% de la population doivent vivre avec 216,60 FCFA par jour. Soit moins de 0,35 dollar américain ! Et encore…

Réfugiés, personnes déplacées, immigrés…

« L’homme ne peut vivre ni « hors sol », ni hors de son temps. Ce grand nomade qu’est l’homme contemporain a besoin de lieux stables où « poser son sac », dresser des signes et des alliances afin de poursuivre sa route… Il a besoin à la fois d’appartenir à des réseaux tissés au gré de ses relations et de ses désirs, et en même temps, de se sentir de quelque part, en des lieux relativement appropriés qu’il meuble de repères, de symboles, de valeurs affectives appelés à se diversifier »(6). Il existe, par conséquent, un lien très étroit entre un homme (ou un peuple), son histoire et ses terres. Or, il y a, à travers le monde et surtout en Afrique, un grand nombre de personnes coupées de leurs terres ou dont l’entourage nie l’histoire : ce sont des réfugiés, des personnes déplacées, des immigrés…

Les guerres sont à l’origine de la plupart des exodes massifs. Ce ne sont pas les exemples qui manquent à ce sujet : Angola, Rwanda, Burundi, Liberia, Tchad, Sierra Leone… Mais la nature est parfois plus cruelle que l’homme. La famine, consécutive à de longues saisons de sécheresse, contraint des populations entières à sortir de leurs ornières pour se lancer à l’aventure, exposées aux bêtes et aux intempéries. La plupart du temps, ces victimes retournent à un état primaire de vie en forêt, se nourrissant d’herbes et de fruits, de cueillette et de chasse. On se rappellera longtemps encore ces images télévisées en provenance d’Ethiopie dont la cruauté a, au cours des années 70 à 80, réveillé la conscience internationale sur le scandale créé par les grands foyers de tensions et les « poches spatiales » de misère qu’ils génèrent un peu partout sur le continent.

Parfois, la communauté internationale se mobilise pour venir en aide à ces sinistrés. Le HCR, MSF, Amnesty International et d’autres organisations internationales gouvernementales et non-gouvernementales jouent un rôle capital dans la prise en compte de ces catastrophes sociales. Selon des statistiques assez récentes du HCR, plus de la moitié des réfugiés et des personnes déplacées à travers le monde sont originaires d’Afrique. C’est également en Afrique que, malgré les immenses sols inoccupés dans quasiment tous les pays, l’on rencontre le plus fort taux de concentration de réfugiés au mètre carré. A cette litanie de conditions difficiles vient s’ajouter l’insécurité : le réfugié est exposé à la fois à la révolte des habitants du pays d’accueil et aux machinations de ses propres compatriotes qui organisent des arrestations de personnes sans défense, et même procèdent à des meurtres dans les pays d’asile.

Ces situations de guerre et de famine, et plus généralement de pauvreté, expliquent l’importance du phénomène de l’immigration des Africains. La condition de l’immigré n’est pas confortable ; il est privé de tous les droits civiques dans le pays d’accueil, et trouver un emploi est pour lui un exploit. L’organisation des vols charters d’expulsion des « sans papiers » dans leurs pays d’origine constitue une humiliation révélatrice du statut précaire de l’immigré africain hors de son continent d’origine.

Dérives identitaires et nationalismes

Récemment, en Ouganda, près de la frontière de la République Démocratique du Congo, les Bahema (une tribu d’éleveurs) et certaines tribus d’agriculteurs se sont livrés une guerre impitoyable qui, selon les sources humanitaires, a coûté la vie à plus d’un millier de personnes.

Au Tchad ou au Nigeria, au Niger ou en Côte d’Ivoire, partout l’Afrique est perlée de relations hostiles entre agriculteurs et éleveurs ou entre pêcheurs de différentes rives des mêmes eaux. L’analyse de ces conflits permet de comprendre le mécanisme suivant lequel des problèmes de terres et de domaines peuvent créer ou raviver des tensions tribales et ethniques et conduire à des dérives incontrôlables. En fait, entre la naissance des conflits et leur explosion, il se produit une cristallisation des oppositions autour des appartenances tribales ou ethniques. Chaque partie se structure autour d’une idée ou d’une personne et recherche quelle identité commune peut mobiliser les énergies disponibles au service de la cause du groupe. Qu’elle relève d’extrémismes nationalistes ou de réflexes ethniques, la dérive identitaire conduit inéluctablement à l’exclusion et au sacrifice volontaire ou involontaire de nombreuses vies humaines.

De plus en plus préoccupante, la question du nationalisme mérite une analyse très approfondie. A travers les exemples qui suivent, je voudrais provoquer la réflexion de vrais intellectuels, c’est-à-dire de femmes et d’hommes qui mettent leur intelligence au service d’une recherche patiente et persévérante de la vérité et de la juste mesure.

Les conflits casamançais et enjoinais, le conflit tchado-libyen (au sujet de la bande d’Aouzou), le conflit entre le Cameroun et le Nigeria (sur l’île de Bakassi) trouvent leur origine dans une volonté d’affirmation de l’identité et de l’autonomie des peuples et de leur droit à profiter en premier des fruits des sols qu’ils occupent. De même, il est admis aujourd’hui que le problème du Sahara Occidental n’aurait jamais pris la tournure qu’il a prise si l’ex-colonisateur espagnol avait réglé les questions liées au statut de ces terres avant de se retirer.

Par ailleurs, le débat putride des années 70 et 80 sur « l’authenticité » (surtout contre les Européens dans l’ex-Zaïre, contre les "Nyak"(7) au Sénégal) ; celui des six dernières années sur « l’ivoirité » (orienté spécialement contre les trois millions de Burkinabés résidant en Côte d’Ivoire) ; ces différents débats naissent d’une rivalité liée au droit de l’étranger à puiser sa subsistance dans son espace vital.

Notons à ce sujet, trois remarques essentielles pour une prise en charge de la question des nationalismes en Afrique :

  • Il n’est pas tout à fait exact de dire que l’Afrique a un problème de démographie ; elle reste, dans son ensemble, un continent sous-peuplé. D’immenses terres y sont encore inoccupées. Seuls quelques rares pays (le Rwanda, le Burundi) affichent des densités relativement élevées qu’une certaine stabilité régionale devrait permettre de maîtriser facilement. En fait, les problèmes démographiques en Afrique sont liés à l’émergence des villes. Elles « poussent » de manière spontanée et ne répondent à aucun projet urbain préalablement défini et dont l’exécution est contrôlée par les pouvoirs publics. Les étrangers et les nouveaux venus y sont indexés et accusés d’être responsables de tous les malheurs de la société. Ainsi, la ville africaine secrète ses propres marginalisés parce que l’espace ne suffit plus à offrir à tous un lieu où s’établir et s’épanouir.
  • Dans les pays d’Afrique, il est impératif de rationaliser les débats sur la nationalité. Si l’occupation des terres selon la coutume répond à la loi de l’antériorité des mouvements migratoires, on peut se demander jusqu’où doit remonter cette antériorité. En vertu de quoi les descendants d’une ethnie x, immigrée depuis trois siècles dans un pays africain nommé « Syap », peuvent-ils nier la nationalité « syapienne » aux descendants d’une autre ethnie y, immigrée depuis seulement un siècle ou même moins ? On ne saurait faire l’économie de cette interrogation si l’on veut poser avec justesse la question des nationalismes sur le continent et si l’on veut cesser de mettre en place des législations à la mesure d’un groupe ou d’une classe sociale dominante.
  • En Afrique, la signification de l’Etat-nation est toujours à réinventer. Quelle cohérence y a-t-il à unir des populations qui, traditionnellement, n’entretiennent aucune relation évidente ? L’histoire du continent montre que les échanges intérieurs se faisaient sur le plan Est-Ouest. C’est presque uniquement pour le commerce des esclaves qu’il s’est établi un échange intra-continental Nord-Sud. Or, depuis la Conférence de Berlin (1910), des habitudes se sont créées entre les peuples africains sur la base d’Etats-nations fabriqués de toutes pièces par les intérêts des colonisateurs. Dès lors, toute décision et toute recomposition de l’espace africain, d’aujourd’hui et de demain, doivent assumer ces nouvelles habitudes et relations : « Il n’y a pas d’Etat sans territoire et il n’y a de territoire national que dans des limites plus ou moins définies, même si la notion de frontière paraît récente »(8). Ainsi, pour des raisons culturelles, la séparation entre le nord et le sud semble inévitable au Nigeria (ou au Sénégal) ; mais les exigences économiques suggèrent une solution allant dans le sens d’un mariage de raison, favorable à la sauvegarde de l’unité nationale.

Les conflits ethniques

La seule situation rwando-burundaise (à situer dans le contexte global des Grands Lacs) suffit pour illustrer la dérive identitaire d’origine ethnique(9). Récemment, le Premier ministre belge a demandé pardon au nom de son pays. Mais cela ne va pas pour autant régler le problème puisque tout le monde sait que les accusations portées contre l’extérieur visent principalement à brouiller les cartes et à se donner bonne conscience. Ce qui paraît le plus évident, c’est l’incapacité des trois groupes ethniques (Twa, Tutsi et Hutu) qui occupent ces pays, à cohabiter sur les mêmes terres et à travailler ensemble, dans le respect les uns des autres. Quelles que soient les influences extérieures, il serait malhonnête de nier les rancœurs historiques que chaque groupe nourrit contre les camps adverses. Le problème trouverait plus facilement une solution rationnelle si les thèses concernant les causes du conflit n’étaient pas contradictoires. Essayons cependant de repérer quelques points récurrents chez les principaux auteurs qui traitent de l’affaire rwando-burundaise(10).

Traditionnellement, chaque famille y est attachée à une terre, comme dans tous les pays d’Afrique. Mais les vagues successives d’occupation du territoire compliquent la logique des attributions. Sous le royaume, la terre appartenait au roi qui a le pouvoir de la distribuer : « Propriétaire de la terre, le Mwami (roi) ne peut la faire fructifier par lui-même. Il devra la concéder, c’est-à-dire accorder une parcelle de son pouvoir pour un temps »(11). Le roi donnait et retirait la terre quand il voulait. Inversement, une personne pouvait demander à se déplacer et occuper une terre plus fertile. Cependant, l’accueil ne lui était pas garanti car dans les petits villages, les oppositions se cristallisent facilement entre « autochtones » et « allogènes ». Manquer de terre, c’est être esclave, condamné à œuvrer chez le voisin. C’est dépendre du bon vouloir de celui dont on utilise le domaine, car la terre détermine le pouvoir et la dignité d’une personne, d’une famille, d’un groupe. Priver quelqu’un de la terre, c’est l’empêcher de vivre, le réduire à une dépendance complète par rapport à d’autres.

Une aporie légale vient complexifier les données : la loi déclare que toutes les terres appartiennent à l’Etat ; seul ce qui s’y trouve appartient à l’exploitant. Les détresses aujourd’hui observables trouvent leur origine dans ce problème de propriété. Il suffit, pour s’en convaincre, de faire un petit bilan de la situation à partir des guerres successives au Rwanda. La diaspora rwandaise contemporaine est constituée de trois groupes :

  • le premier groupe est composé uniquement de Tutsi ; leur exil étant provoqué par une guerre entre deux grandes familles tutsi (la guerre de Rucunshu qui a opposé Musinga et son frère et s’est soldée par l’intronisation de Musinga comme roi). Cette vague d’exilés s’est rendue au Congo.
  • le deuxième groupe est allé aussi au Congo pour y travailler dans les mines diamantifères durant la colonisation belge. On y retrouve en fait, toutes les ethnies.
  • le troisième groupe est constitué des réfugiés des guerres récentes :

. ceux des années 1959 sont uniquement des exilés tutsi,

. ceux de 1973 sont des exilés essentiellement tutsi et un petit nombre de hutu,

. ceux de 1994 sont tous des exilés hutu,

. et les exilés actuels constitués d’un mélange de Hutu et de Tutsi. Ils sont dispersés un peu partout dans le monde ; ce sont surtout des réfugiés économiques ou des personnes impliquées dans les tentatives actuelles de renversement de l’homme fort de Kigali, le général Paul Kagame, en vue de réinstaller le roi en exil (cf. Internet).

Les Banyamurenge sont un mélange de ces différents niveaux d’exil(12). Ils ont intégré quelques pratiques de leur pays d’accueil mais ne sont pas pour autant acceptés au Congo. A ce sujet, certains réclament que l’Est du Congo qui, avant la Conférence de Berlin, était un territoire plus proche du Rwanda et du Burundi, retrouve son unité d’antan pour reconstituer le royaume tutsi ou le Tutsi land. A ce conflit foncier, politique et ethnique, se mêlent des intérêts économiques divergents, parfois au sein de la même ethnie. D’après plusieurs journaux intéressés par ce problème, les protagonistes au plan international s’appuient sur les Banyamurenge pour pénétrer le Congo et piller ou exploiter ses richesses naturelles. Conformément aux accords d’Arusha de 1992-1993, les réfugiés qui retourneront après un certain nombre d’années d’exil n’ont plus le droit de réclamer leurs biens. Mais certains Tutsi, parce qu’ils sont en position de force aujourd’hui, réclament leurs biens au-delà du délai prévu par les accords. D’autres Tutsi, à leur retour au pays en 1994, se sont emparés des biens des Hutu qui, eux, partaient à ce moment-là(13).

Enfin, il faut ajouter que tous ceux qui abordent cette question intelligemment sont unanimes pour dire qu’elle est d’une complexité inextricable et qu’il faut éviter d’en parler avec légèreté. Pour sortir de la crise, une solution politique paraît nécessaire. Les différents groupes et ethnies en conflits fonciers et terriens doivent opérer, au niveau de leurs bases, une conversion radicale par rapport à la dérive liée aux idéologies identitaires que véhiculent leurs leaders. L’Eglise, les théologiens et les intellectuels ont ici une opportunité de se racheter de certaines de leurs erreurs au creux de la crise. Leurs actions et leurs recherches doivent concourir à promouvoir la paix entre des peuples marqués par diverses formes d’exclusion et de marginalisation.

POUR UNE NOUVELLE TERRE AFRICAINE

A propos du développement des pays pauvres et de l’incapacité des hommes à être solidaires, Louis-Joseph Lebret écrivait en 1951 : « Nous sommes au centre du drame actuel : les hommes n’ont jamais été si proches les uns des autres, ils n’ont jamais été si interdépendants et il leur est impossible de formuler les bases d’une coopération mondiale. Découvrir ces formules est le grand problème d’aujourd’hui ».

Comment trouver, à ce stade de notre réflexion, une ou plusieurs formules susceptibles de fonder un nouvel ordre foncier en Afrique(14) ? Nous partirons pour cela, du principe que, tout comme l’on ne juge pas un individu d’après ce qu’il pense de lui-même, l’on ne juge pas une communauté d’après ce qu’elle dit d’elle-même : et l’on ne juge pas non plus une révolution en se basant sur ses propres proclamations. Il faut partir de ce qui est et commencer à agir petitement et solidairement dans le souci de promouvoir tout homme. Nous avons évoqué la scandaleuse concentration des terres entre les mains d’une minorité et l’exclusion de la majeure partie des populations africaines du partage des biens de la terre. Un devoir de justice s’impose donc à tous. Emmanuel Kant soutenait justement que si la justice venait à disparaître, rien ne vaut pour les hommes de vivre sur la terre. Comment, dans ce débat foncier, rétablir la justice sur tout le continent, sans toutefois créer de nouveaux foyers de tension ?

La terre appartient à celui qui la met en valeur(15)

En préparant cette contribution, j’avais constamment en mémoire une image, celle de l’atome. L’atome est une parabole, riche d’enseignements en plusieurs domaines. Ce corps est constitué de pas grand chose : un noyau central massif et immobile et des particules en mouvement permanent dans un volume autour du noyau. Pris isolément, ni le noyau, ni les particules, ni le volume ne garantissent la vie de l’atome ; celle-ci tient à la création d’énergie, grâce au simple mouvement des particules qui se meuvent sur un champ souvent disproportionné par rapport à leur taille.

L’observation de l’atome permet de comprendre la vie humaine et les rapports de l’homme à son environnement. A l’échelle de la nature, la terre n’a pas de vie en soi. Elle tient son importance et sa vitalité de son exploitation, du mouvement qui se crée autour d’elle. En ce sens, elle se livre, elle se donne généreusement à celui qui la met en valeur. C’est pour cela que les sages de toutes les cultures du monde considèrent la terre comme la propriété de tous. La problématique de la terre est par conséquent indissociable de celle du développement, entendu comme la science devenant culture(16).

Pour tout dire, les forces de chacune de nos identités africaines doivent être mises au service du lien structurel. Un territoire est un organisme vivant dont aucun corps ne peut se développer sans une relation harmonieuse avec les autres (L.J. Lebret). De même, dans le contexte de pression internationale actuelle, une globalisation totalement extérieure à la vie culturelle et sociale ordinaire du petit peuple est un feu de paille, hétérogène et voué tôt ou tard au rejet de ceux que l’on estime en être les légitimes grands bénéficiaires. Ceci signifierait deux choses :

  • primo, que par l’action responsable des structures dirigeantes locales, nationales et internationales, les dérives ou « incendies ethniques peuvent être maîtrisées par des politiques globales » ; en ce sens, l’aménagement du territoire apparaît comme une « voie » royale pour la mise en place des stratégies les meilleures, en vue d’un « développement harmonisé »(17).
  • secundo, qu’au niveau des populations en conflit, les périodes et motifs de division peuvent être capitalisés et « devenir ferments de renouvellement et de progrès social » car « la force historique des marginalisés transforme le monde »(18). Ici réside toute l’importance de la formation et de l’information à la base.

Dans cette logique, les vrais propriétaires d’un domaine sont ceux qui en assurent une juste exploitation. Bien entendu, cette affirmation bouscule quelque peu la vision traditionnelle africaine selon laquelle « l’herbe est toujours verte chez soi » (proverbe africain)(19). Elle présente même l’inconvénient de paraître complaisante à l’égard du capitalisme international qui pourrait « débarquer » à tout moment, si ses intérêts sont garantis, pour mettre en œuvre de vastes projets conçus et conduits par de puissantes firmes occidentales.

Mais ce qui me paraît aussi évident, c’est que l’Afrique ne peut pas continuer à se développer sur la base de systèmes fonciers caducs alors qu’un nombre croissant de jeunes africains, porteurs de projets valables, manquent d’espaces disponibles pour les mettre en œuvre. Rationaliser les pratiques africaines, ici, c’est reconnaître qu’un porteur de projet est prioritaire sur un domaine libre, dans le respect des systèmes de contrôle dont la vocation est de limiter la propension du capitalisme international à envahir et à s’enrichir aux dépens des pauvres paysans et éleveurs locaux.

Proclamer un jubilé juste pour tous

Le Pape Jean-Paul II a demandé que la célébration de l’an 2000, en même temps qu’elle marque un renouvellement de la foi en Jésus-Christ, « serve aussi à rétablir la justice sociale »(20). « Les chrétiens doivent se faire la voix de tous les pauvres du monde… » (n° 51). Il a repris cet appel dans son exhortation Ecclesia in Africa, à la suite des propositions instantes des évêques au cours du Synode pour l’Afrique de 1994.

Cette insistante demande du Pape s’enracine très profondément dans la vieille pratique juive du jubilé, dont l’essentiel, d’après le chapitre 25 du Lévitique, concerne la terre. En effet, le jubilé est une « année de justice pour tous », une année de grâce et de bénédiction. Il intervient tous les cinquante ans. Au cours de cette année, tout le peuple s’engage à « libérer les esclaves, remettre les dettes, permettre à chacun de retrouver une terre » par une redistribution du patrimoine entre tous les fils du pays. C’était une manière légale de redonner périodiquement à chacun sa chance dans la société.

D’aucuns seraient peut-être tentés d’objecter que c’est le même Dieu d’Israël, prescripteur du jubilé, qui a chassé les Cananéens pour donner leur terre en héritage aux fils d’Israël. Ce qui est vrai, du reste. Mais toute bonne théologie et toute bonne exégèse biblique commencent par la reconnaissance du caractère unique de l’élection d’Israël : ce que Dieu fit pour Israël résiste à la loi de la répétition. Il faut le situer dans le projet divin de sauver l’humanité. C’est donc une erreur théologique grave que d’attribuer à Dieu, aujourd’hui, la responsabilité de l’expropriation d’un peuple pour s’installer sur ses terres.

L’intuition fondamentale de la pratique du jubilé, c’est que le bon Dieu a fait cette terre pour tous et que chacun de ses enfants a le droit d’y vivre dignement, décemment. Mais malgré la prescription du jubilé, les ténèbres de l’occupation et de la captivité continuaient à assaillir le pays. Les Hébreux étaient comme des morts en sursis, des habitants d’un sombre pays d’exil. Ils n’avaient d’espoir que dans la manifestation d’un homme providentiel. Et c’est dans ce contexte lugubre que jaillit, comme une lumière resplendissante, un « Sauveur ».

En inaugurant sa prédication dans la synagogue de Nazareth, Jésus a repris à son compte cette tradition, afin que nul ne se trompe sur sa mission : « L’Esprit du Seigneur est sur moi. Il m’a envoyé proclamer une année de grâce du Seigneur » (Lc 4, 18-19). Concrètement, cela veut dire, entre autres choses, que la présence de Jésus est signe de l’urgence de la redistribution des richesses matérielles et spirituelles du Dieu Créateur de toutes choses. Avec Jésus, commence un Règne nouveau, un Règne de justice pour tous, de la part de Dieu.

Contre toutes les formes de marginalisation, et spécialement contre le phénomène d’exclusion d’origine foncière, le jubilé proclame, au seuil de ce 3ème millénaire, un retour à la justice sociale. Il convient donc d’éveiller la conscience des chrétiens sur leur devoir de justice vis-à-vis des victimes, afin que tout homme puisse trouver un jour un lieu où habiter, une terre où puiser sa subsistance. A ce sujet, l’exemple des chrétiens d’Afrique peut faire tache d’huile, même dans une société pluraliste. Il leur incombe dorénavant, de confier leurs projets avortés et leurs espoirs frustrés à Jésus. Il leur revient aussi, de prendre les initiatives nécessaires, en vue de faire advenir la paix et la justice sur la terre d’Afrique.

Au terme de cette réflexion, je tiens à dire que les exemples que j’ai invoqués sont des spécimens intentionnellement choisis pour stigmatiser un problème qui, en fait, menace tous les pays et tous les groupes ethniques du continent africain. Les problèmes liés à la terre peuvent éclater à tous moments et partout. J’ai volontairement gardé le silence sur les conflits entre familles ou entre héritiers. Le tragique de ce qui se vit en Afrique centrale concernant le problème foncier peut être compris à partir des points qui sont traités ici.

Alors que notre planète se réduit à un immense marché où capitaux, informations, produits, emplois peuvent et doivent circuler librement, sans aucune entrave de frontières ni de règlements, hormis celle liée au besoin d’un rapide profit maximum et au besoin de la sécurité des investissements, l’Afrique bat tous les records en matière de conflits frontaliers, de mouvements indépendantistes, d’affirmations identitaires, de crises de propriétés foncières… Elle court ainsi le risque non seulement d’une marginalisation sur la scène internationale mais également celui d’une inefficacité locale, en raison de l’inhibition de ses richesses humaines, terriennes et sous-terriennes(21). En réalité, tous ces conflits sont l’expression de conflits plus intérieurs, de crises de consciences renforcées par l’ignorance et la misère(22).

L’Eglise, les théologiens et les intellectuels d’Afrique, présents aux difficultés des plus pauvres, ne peuvent pas ne pas être sensibles aux maux qui les appauvrissent quotidiennement. Le monde réel et la terre sont remplis de valeurs et il faut voir comment intégrer toutes ces valeurs. En clair, c’est parce que les gouvernants n’ont aucun projet pour le développement de leurs peuples, et parce que ceux qui ont quelques projets n’ont pas la tâche facile lorsqu’ils veulent les mettre en œuvre, que la guerre, la famine et bien d’autres fléaux persistent encore dans la presque totalité des pays africains.

En définitive, l’Afrique a un peu trop longtemps mis l’accent sur l’idée de force et de pouvoir, sans être suffisamment attentive à la force et au pouvoir des principes. Dans cette dernière assertion, il faut être réaliste et, comme pour une compétition sportive, faire place à la fois aux règles du jeu d’un nouvel ordre foncier, aux rôles de l’arbitre (ou des arbitres) en vue d’un sain règlement des conflits éventuels. Et à l’austérité de l’effort d’entraînement qui implique un certain renoncement à soi et un « fair-play » pour accepter de perdre un peu de son terrain. Afin que tous puissent vivre heureux.

Innocent G. Gbetegan

Notes

[1] - La pratique africaine de la "communautarisation" de la propriété terrienne rejoint la théorie platonicienne selon laquelle les chefs et les soldats doivent être libres de droits personnels afin d’être libres et dévoués au bien commun.

[2] - Ce niveau primordial du droit de propriété dénonce l’inhumanité fondamentale du débat sur les "sans abris », car la portée de ce droit d’usage ne saurait être compromise par les niveaux ultérieurs de propriété (cf. Propriété et communautés, Coll. « l’Economie Humaine », Paris, 1947).

[3] - Un phénomène qui illustre la place de l’argent : quasiment partout, il y a une surenchère des prix de vente des terres, et parfois, le même terrain est vendu deux, trois ou quatre fois par les mêmes propriétaires.

[4] - A ce sujet, certaines initiatives méritent d’être encouragées. Le Mouvement Max Havelaar par exemple, né récemment aux Etats-Unis en réaction à l’exploitation éhontée des pauvres, a pour principe que le consommateur souscrive à l’achat de ses produits dans des magasins dont les prix garantissent une juste rémunération des producteurs.

[5] - Enumérons très rapidement les conflits dans l’ex-URSS, en ex-Yougoslavie, en Afghanistan…

[6] - Paul Houée, « Des territoires pour les hommes », in Foi et développement, n° 266 – septembre 1998, Paris.

[7] - Terme méprisant pour désigner les étrangers africains résidant au Sénégal.

[8] - Rozier, Burundi, pays de la vache et du tambour.

[9] - Alexis Kagame, L’histoire du Rwanda.

[10] - La complexité du conflit rwando-burundais est telle que j’aurais préféré ne pas avoir à le traiter ici. Il y a certainement des personnes plus compétentes que moi, et qui pourraient l’aborder avec plus d’autorité. Ce bilan s’appuie sur quelques auteurs et sur les informations que diffusent les sites Internet consacrés au Rwanda et au Burundi.

[11] - ROZIER, op. cit.

[12] - Cf. la revue Le Courrier consacrée au Rwanda.

[13] - Pour être plus complet, il aurait fallu présenter aussi ce que font ceux qui scandent, par des compilations de textes peu cohérents, des slogans militants d’insurrection contre les groupes adverses. Sur Internet, on rencontre beaucoup de fables tutsi comme hutu, qui n’ont d’intérêt que pour corrompre les esprits et planifier une élimination systématique de l’ethnie adverse. Pour cela, on tente par exemple de justifier théologiquement ou bibliquement une prétendue origine juive du Tutsi ; la dérive prend alors l’allure d’un délire. Cf. le rêve nationaliste de l’Institut de Havila : http://www.geocities.com/SoHo/Exhib…

[14] - Cf. J.-L. Guigou, Une ambition pour le territoire, Aube, Paris, 1995 ; G. LOINGER et J.-C. NEMERY, Construire la dynamique des territoires, L’Harmattan, Paris, 1997.

[15] - Pierre Calame, Un territoire pour l’homme, Aube, Paris, 1994.

[16] - Ainsi, le développement implique que tout ce qui est bien pour l’homme soit mis au service du renouvellement des cultures et des pratiques africaines, et qu’on leur imprime une dynamique nouvelle, rigoureuse, objective, dans le respect de ce qui les caractérise.

[17] - D. Pelletier, Economie et Humanisme. De l’utopie communautaire au combat pour le tiers monde : 1941-1966, Cerf, Paris, 1996.

[18] - Gustavo Gutierrez, La force historique des pauvres, Cerf, Paris, 1986.

[19] - Et justement, la question et le défi moderne sont de redonner un contenu à l’expression « chez soi » dans ce proverbe.

[20] - Lettre sur la préparation du Jubilé de l’an 2000, n°13 ; cf. aussi : Lettre des évêques de France : Pour célébrer le Jubilé 2000 : libérer les pauvres de la dette.

[21] - Il suffit pour cela, de se rappeler le gâchis organisé par les circuits mis en place aujourd’hui, pour exploiter les mines de la RDC.

[22] - Adrien Ntabona l’a découvert à ses dépens et aux dépens de son peuple : « La gestion de la conscience, qui pourtant est la seule à pouvoir faire d’un homme un homme, est… la tâche la plus difficile qui soit. Ce danger est grand, puisque l’intérieur intime des personnes se parcellise, se fragmente, se pulvérise et se détruit à vue d’œil ; chacun est ainsi tenté de dire comme le personnage d’un des romains de Beaumarchais : "On volait et on pillait autour de moi et on voulait que je sois honnête". Ce qui est une paraphrase de ce qu’avait déjà dit le psalmiste : "Quand les fondements sont ébranlés, que peut faire le juste ?" » (Adrien Ntabona, Dynamique de l’évolution culturelle au Burundi. Cf. aussi : Adrien Ntabona, Tiraillement dans la conscience du Burundi aujourd’hui, in ACA, 1979/5, pp.54-78 ; et J. Onimus, Mutation de la culture, DDB, Bruges-Baris, 1963).


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