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Faire la guerre au terrorisme

Foi et développement, n°298, novembre 2001

par Swami Agnivesh et Valson Thampu

Le 11 septembre 2001, nous avons tous été jetés dans le chaudron de l’histoire. Les attentats de New York et Washington ont relancé l’hypothèse d’un terrorisme international omniprésent, insaisissable et ne reculant devant aucun obstacle, surtout pas devant les appels à la raison, à la négociation, à la compassion pour les victimes innocentes. Il n’y a d’ailleurs aucun « innocent » au regard du terroriste, pour qui « l’autre » est tout simplement un être de trop, inutile et nuisible.

Du côté américain, le besoin de vengeance immédiate ne s’est guère démarqué de la politique si souvent incohérente des Etats-Unis au cours des dernières décennies. La nation la plus puissante du monde se retrouve dans la posture des peuples qu’elle a trompés, à commencer par… l’Afghanistan des talibans, ardemment soutenu par la Maison-Blanche de 1995 à 1997, puis abandonné au contrôle du Pakistan et de l’Arabie Saoudite. Cette stratégie confuse a prolongé la guerre civile en Afghanistan, tout comme le sort des civils irakiens victimes de l’embargo américain depuis 1991.

Plus tragique encore, l’une de ses conséquences majeures est le pourrissement du conflit israélo-palestinien. L’Amérique étonnée connaît désormais le sort des nations humiliées. Elle guette d’où viendra le prochain coup porté contre sa chair et sa fierté. « La force fait le droit », dit l’adage. Dépossédés de la force, les Américains se découvrent hors du droit. Jamais depuis la fin de la guerre froide, ils n’ont été aussi désemparés.

Le temps est un précieux allié des hommes révoltés. Ils attendront. Et frapperont. Quand ils le voudront. Sauf en cas de changement radical dans la stratégie des Américains et de leurs alliés. Mais « tant qu’il y aura deux poids et deux mesures et que l’injustice continuera d’infester la communauté mondiale et d’affaiblir les discours sur la paix, le terrorisme continuera d’empoisonner l’humanité » : telle est la conclusion à laquelle parviennent Swami Agnivesh*, brahmane indien, président du Fonds des Nations Unies sur les formes contemporaines d’esclavage, et son compatriote Valson Thampu, théologien protestant engagé dans la protection des minorités.

Leur texte a été écrit à chaud, quelques jours seulement après les attentats du 11 septembre. Ce document, dont l’originalité est d’exprimer un point de vue à partir de l’Inde, pays voisin du Pakistan avec qui elle est en conflit sur la question du Cachemire, garde la trace d’une émotion profonde, mais invite à la réflexion. Il insiste surtout sur la nécessité absolue d’éradiquer les causes endémiques de la violence. Il en va de la paix du monde.

Albert Longchamp

* Swami Agnivesh a pris part au séminaire Spiritualité et Globalisation organisé par le Centre Lebret à Yogyakarta (Indonésie) en juillet 2000.

Face à l’explosion récente et sans précédent du terrorisme mondial, on peut réagir de deux manières. La première, opportuniste, peut tourner à notre avantage. En renforçant la thèse du terrorisme transfrontalier, nous pourrions amener les Etats-Unis à adopter un comportement anti-pakistanais qui nous ferait bénéficier d’un avantage inattendu dans le conflit du Cachemire(1). La seconde consisterait à considérer l’escalade du terrorisme international comme une manifestation pathologique de l’ordre mondial, régi presque exclusivement dans une perspective euro-américaine. Le reste du monde étant réduit à n’être qu’un simple pion sur l’échiquier d’une expropriation orchestrée aux niveaux social, culturel et économique.

LA FORCE FAIT LE DROIT

L’essence du terrorisme ne réside pas dans la violence qu’il déclenche. Elle réside dans le fait qu’il impose, de manière unilatérale, la volonté ou le programme politique d’un groupe d’intérêts aux autres. Si l’usage de la force en est partie intégrante cela est simplement dû au fait que le conflit ne peut être réglé par le dialogue. Tout au long de l’histoire, des groupes dominants se sont accaparés le droit d’infléchir les politiques et les systèmes de valeurs en leur faveur. Se battre pour sauvegarder les « petites traditions », c’est courir le risque de se voir accuser de subversion ou d’antipatriotisme. Ceux qui résistent aux pressions de l’Etat sont taxés de terroristes, tandis que ceux qui soutiennent leur cause les acclament comme des combattants de la liberté et des martyrs. Finalement, c’est celui qui fait preuve de la plus grande violence qui a le dernier mot.

Un pirate capturé et présenté à Alexandre le Grand en donne une bonne illustration. Alors que le roi lui demande de quel droit il ose troubler la paix de ses océans, le pirate réplique qu’il est traité de pirate uniquement parce que, contrairement au roi, il ne dispose que d’un petit bateau et de quelques matelots. Si en revanche il avait commandé des centaines de navires et des milliers de marins on l’aurait appelé roi et non pirate. Après tout, les deux ne s’inspirent-t-ils pas du même principe selon lequel « la force fait le droit » ? Il s’agit là d’une vérité erronée que les gens bien éduqués excluent de leurs discours publics. Cette pratique subsiste portant depuis des siècles.

Le Président Bush a raison de qualifier « d’actes de guerre » le carnage terroriste perpétré à New York et à Washington. C’est ce qu’il est en réalité. Le terrorisme est une guerre asymétrique. Il ne s’agit pas de l’idéaliser ou de le tolérer. Le terrorisme est plus répréhensible que la guerre car il s’attaque à des populations civiles innocentes bien plus que ne le fait cette dernière. L’utilisation d’avions civils comme missiles pour abattre les « monstres sacrés » du commerce illustre bien cette réalité. Et la témérité désespérée dont font preuve les terroristes ne permet même pas au terrorisme d’être considéré comme un acte de bravoure Le terrorisme est une manifestation corrompue de la violence. Il doit être combattu à tout prix. Mais la campagne contre le terrorisme nécessite une guerre plus vaste contre le culte et la culture de la violence sous ses multiples formes. Prendre comme cible, de façon sélective, les « groupes terroristes », chose difficile en soi, peut se transformer à son tour en un autre programme de terreur, quel que soit le déguisement rhétorique dans lequel il se drape ou s’affiche.

En tant qu’Indiens, nous sommes enclins à être sentimentaux. La sentimentalité entraîne une distorsion des sentiments et un refus de la vérité. On en vient à ne voir qu’un versant de la réalité et à évacuer le côté dérangeant de la situation. De ce fait, beaucoup d’entre nous ressentent fortement que ce n’est pas le moment de porter une analyse objective sur le terrorisme en tant que phénomène mondial. Et particulièrement à la suite de ce terrible mardi (11 septembre 2001, ndlr). L’image des USA, grande victime du terrorisme mondial, hante si fortement notre imagination que toute tentative de voir objectivement un débat s’engager sur la terreur semble blasphématoire. Il faut pourtant dire la vérité sinon le sacrifice humain colossal qui s’est perpétré à New York et à Washington passerait par pertes et profits. Et cela serait une tragédie pire que l’effondrement du World Trade Center lui-même.

DES MILLIONS DE VIES SACRIFIÉES

Notre monde souscrit au dogme non écrit selon lequel la perte d’une vie est plus tragique dans certains contextes et certains pays que dans d’autres où elle est considérée comme banale. Pendant des décennies, la politique étrangère américaine, spécialement dans la guerre contre le communisme, a entraîné le sacrifice de millions de vie dans des pays lointains. Afin de briser la volonté des peuples, on a infligé à des nations entières de longues et dramatiques souffrances. D’une façon ou d’une autre, on a jugé légitime de sacrifier des peuples dans des pays éloignés pour assurer les fondations de l’hégémonie américaine sur le monde. Dans le même temps, la perte d’une seule vie américaine a été considérée comme une question extrêmement sensible. Cela fait trop longtemps que nous nous laissons avoir par cette logique fallacieuse.

C’est à l’honneur de la société américaine de ne pas souscrire unanimement à ce dogme hypocrite. Dénonçant la barbarie qui s’est abattue sur New York, Robert Jensen, professeur de journalisme à l’Université du Texas à Austin, écrit : « Mais cet acte ne fut pas plus ignoble que les nombreux actes de terrorisme, le massacre délibéré de civils pour des raisons politiques, que le gouvernement des Etats Unis a commis ma vie durant. Pendant plus de cinq décennies à travers le tiers monde, les Etats-Unis ont délibérément pris pour cible des civils ou se sont engagés dans une violence si aveugle qu’on ne peut pas considérer cela autrement que comme du terrorisme ». Pensons seulement au spectacle infernal qu’offrait la route de Koweït à Basrah (Irak) après la libération du Koweït. Vingt-quatre heures après la fin de la guerre, des milliers de soldats iraquiens battaient en retraite, la peur au ventre, réquisitionnant au Koweït tout véhicule disponible. Les bombardiers américains B52 les arrosèrent de bombes tuant des milliers le long de la route, alors que les hostilités avaient déjà pris fin. Cela n’était pas libellé « terrorisme », comme l’aurait dit avec mépris le pirate qui confondit Alexandre, pour la simple raison que les USA disposaient d’une puissance de feu irrésistible.

Comme on s’y attendait, Bush a exhorté les démocraties du monde à s’unir dans cette guerre contre le terrorisme. Qui peut contester la nécessité de cette action ? Mais, qui peut espérer que, dans le même temps, cela aura pour effet d’éradiquer le culte de la violence symbolisé par ce gigantesque terrorisme si l’on ne comprend pas la nécessité de renoncer à la violence comme moyen d’atteindre ses fins. Comment une nation qui est assise sur des réserves énormes d’armes de destruction massive et se trouve ainsi en position de faire chanter et de terroriser le monde entier aurait-t-elle le droit moral de mener une campagne contre le terrorisme ? Le droit exclusif, revendiqué par quelques nations d‘utiliser comme elles l’entendent la violence nucléaire et technologique, représente à lui seul une conception terroriste et doit être considérée comme telle. Tant qu’il y aura deux poids et deux mesures et que l’injustice continuera de tourmenter la communauté mondiale et d’affaiblir les discours sur la paix, le terrorisme continuera d’empoisonner l’humanité.

Beaucoup de gens se sont extasiés devant l’amplitude des ravages que les terroristes ont causé à New York et à Washington. Inimaginable, en effet ! Ce qui frappe même le plus c’est ce symbolisme chorégraphique minutieusement préparé. C’est de loin le coup le plus vicieux porté à la prétention d’invulnérabilité des Américains sur leur propre territoire. Le seul événement comparable en termes de résonance symbolique est le naufrage du Titanic qui, selon Joseph Conrad, humilia l’orgueil de toute une civilisation et creva l’abcès de l’arrogance anglo-saxonne. Ce terrible mardi attire l’attention de la nation sur le fait que le pouvoir musclé américain ne signifie pas forcément sécurité pour les Américains que ce soit chez eux ou à l’étranger. L’Amérique doit associer à sa redoutable puissance de feu un engagement réfléchi en faveur de la justice et de la compassion à l’égard de tous. Et cela doit inclure ces pauvres malheureux condamnés à gémir sous les « dictateurs » que les Etats-Unis détestent.

ÉRADIQUER LA PAUVRETÉ ET L’INJUSTICE

Ce ne sera possible que si cette grande nation apprend à tempérer ses calculs géopolitiques par un sens de la responsabilité et de l’humanité envers tous ceux qui sont dans la détresse. La suprématie américaine ne doit pas se fonder exclusivement sur la puissance de son armement ou la force de son économie mais aussi sur un engagement au plan mondial dans la lutte pour éradiquer toute forme de pauvreté, de déchéance et d’injustice. Les mots dérangeants du Président Kennedy à ses compatriotes – « Ne demandez pas à l’Amérique ce qu’elle peut faire pour vous, mais demandez ce que vous pouvez faire pour l’Amérique et ce que nous pouvons faire ensemble pour le monde » - sont beaucoup plus pertinents aujourd’hui qu’ils ne l’étaient alors.

Le torrent de sympathie manifesté pour les victimes dans le monde entier n’a pas fait disparaître le symbolisme de l’événement : les Tours du World Trade Center qui s’effondrent et le centre nerveux de la plus puissante machine de guerre de l’Histoire qui plie dans la panique. Les Tours jumelles constituaient le symbole de toute une civilisation qui prive les populations du bénéfice de la richesse et l’accumule entre les mains de quelques uns. Jamais auparavant dans l’Histoire, les mécanismes de l’abondance n’ont laissé tant de démunis qu’à notre époque marquée par la mondialisation. Mourir de famine, languir dans le tourment d’une faim qui vous tenaille, c’est bien là l’ultime terreur.

Il est temps que les Américains cessent d’ironiser sur leur opulence et leur suprématie dans un monde où s’accentuent les inégalités et où explosent les mécontentements. Ce sont eux qui ont le plus à perdre. Regardons, en comparaison, les Afghans et les Iraquiens. Quels dégâts auraient pu infliger à ces pays quelques terroristes munis d’avions de transport civil ? C’est pourquoi l’idée des frappes américaines de représailles en Afghanistan est de peu d’intérêt et s’avère même pathétique. Allons-nous être témoins d’un nouveau Vietnam du Nord ? Ce fut l’exceptionnelle détermination des pauvres qui humilia, là-bas, l’Amérique. L’Histoire est mue par ceux qui n’ont rien à perdre. Marx le savait bien, lui qui proclamait : « Travailleurs du monde unissez-vous, vous n’avez rien à perdre si ce n’est vos chaînes ». Seuls ceux qui n’ont rien à perdre ont pu se transformer eux-mêmes en missiles et faire peuve d’une témérité suicidaire qui fit pressentir la fin du monde à Washington.

Le second point que le peuple américain doit prendre en compte est celui-ci : lorsqu’ils jouent les gendarmes du monde, les Etats-Unis ont la gâchette facile et font peu de cas du coût que cela représente pour les autres peuples. De ce point de vue, leur maîtrise de la guerre électronique, qui semble leur garantir une perte minime en vies humaines, a été déterminante dans le comportement cavalier des Etats-Unis. Des missiles n’auraient peut-être pas été lancées sur le Soudan et l’Afghanistan à la suite des attentats contre les ambassades américaines(2) - bien que l’Américain moyen ait accepté cette insolence – si l’on avait pu prévoir cet horrible « mardi noir ». Les défaillances stupéfiantes des services de renseignements et de sécurité, qui apparaissent plus clairement à l’occasion de ces évènements humiliants, prouvent assez que les Etats-Unis n’ont jamais pris au sérieux la perspective d’une attaque terroriste massive du centre nerveux des institutions américaines de la Finance et de la Défense.

Soudain, c’est comme si le Vietnam, l’Irak, Bagdad, le Cambodge, le Nicaragua, le Chili et le Laos revenaient sur le devant de la scène. Pour une fois, les victimes ne sont plus ces « êtres diabolisés » mais des hommes et des femmes palpables et connus. Et c’est bien autre chose que d’assister à un reportage, à la chaîne CNN, d’une guerre de high-tech loin de chez soi. L’ironie, c’est que l’ampleur apocalyptique des dégâts causés rend à la fois inévitables et impensables les représailles. On comprend que la colère populaire, telle une secousse souterraine, se répand à présent dans le peuple américain, en dépit de tous les témoignages extérieurs de solidarité. De plus en plus d’Américains - ce qui était inimaginable il y a quelques jours encore - commencent à voir un lien entre la politique extérieure américaine, truffée de lointaines guerres par procuration, et l’enfer qui a éclaté dans leur arrière cours.

LA PSYCHOSE DE LA PEUR En troisième lieu, les Américains ont besoin de s’assurer que les semences de terreur que l’ennemi a déversé sur eux ne pénètrent ni ne germent dans leur psychisme collectif soit par une psychose de la peur soit par une haine irrationnelle contre tout le monde. Dans les situations de terreur, il est de première urgence de porter un jugement sain. La panique prive les gens de leur capacité de discerner avec perspicacité. Pourtant tout ce que nous chérissons – la vérité, la justice, la compassion, l’amour et la beauté – repose sur ce fondement. L’explosion sporadique de violence contre des personnes d’origine asiatique, en particulier en prenant les Sikhs(3) pour des terroristes, est pathétique et ridicule. A moins de maîtriser cela rapidement, les terroristes auront le dernier mot car ils auront réussi à infecter l’esprit de l’Amérique avec le virus du terrorisme. Ce serait là une récompense qui dépasserait de loin le plus fou des rêves que les auteurs de ce crime contre l’humanité auraient envisagé.

C’est une leçon aussi pour l’Inde. Notre hâte précipitée pour prendre le train en marche pour suivre l’Amérique est nettement basée sur une naïve surestimation des bénéfices que nous pourrions en retirer. Pris dans cette stupide obsession, nous semblons inconscients du coût que va entraîner cette mésaventure. Par ailleurs, qu’est-ce qui nous prouve la justesse de la solution américaine pour contenir et éliminer le terrorisme mondial sans passion et de façon cohérente. Avons-nous oublié que le massacre de 37 Sikhs par des terroristes pro-pakistanais au Cachemire n’a pas dissuadé Clinton, le défenseur de la démocratie, de faire appel à Musharaff à Islamabad alors que ce général arriviste était encore un paria politique. De plus, si les Etats-Unis sont incapables de protéger leurs propres biens et leur population contre l’ennemi qui frappe on ne sait d’où, comment l’oncle Sam nous protégera de tels malheurs, même s’il le veut ?

Regardons aussi comment les Etats-Unis ont libérés le Koweït. Ce pays continue de payer le prix de ce luxe et continuera de le faire pendant des générations. Peut-il nous être donné quelque chose de gratuit de nos jours ? Et ne sommes nous pas beaucoup plus vulnérables face au terrorisme mondial que les Etats-Unis ? Quelque soit l’avantage à court terme que nous attendons de cet opportunisme diplomatique, il ne pèsera pas lourd comparé au mal à long terme qu’il annonce.

FAIRE LA GUERRE A LA VIOLENCE

Nous ne pouvons pas nous permettre de nous laisser emporter par le moment présent. La vie et l’histoire nous enseignent que nous devons assumer les problèmes et faire respecter la justice tôt ou tard. Il ne nous reste qu’à suivre l’éternel chemin de mort et de dévastation dans l’espoir fou qu’un degré de violence plus élevé contraindrait nos ennemis (les terroristes) à plier les genoux. S’il est vrai que peu de mouvements terroristes n’ont pu arriver à leurs fins, il est vrai aussi que très peu d’entre eux ont été écrasés uniquement par la force. Regardez le Sri-Lanka, ce paradis ensanglanté où le malheur s’épanouit au lieu des fleurs. Cela suffit comme preuve.

Comme pour ajouter une note comique à ce scénario tragique, l’irréductible Ashok Singhal pense à présent que l’effondrement des Tours du commerce vont favoriser l’entente entre hindous et chrétiens et, qu’ensemble, ils vont pouvoir réinventer l’ancien ennemi de la nation (!). Curieusement, ceux qui, la veille, s’employaient à terroriser leurs semblables, veulent prendre, eux aussi, le train de la lutte contre le terrorisme. Ce terrorisme, qui a brûlé vif un homme endormi et ses deux fils innocents (!), n’est pas un mal moindre que celui qui a défoncé les Tours du commerce avec des avions. La terreur est diabolique, quelles que soient ses cibles et les prétextes idéologiques qui le sous-tendent. Il doit être condamné comme tel. La terreur causée par le viol collectif de femmes dalits(4), par le lynchage de jeunes dalits ayant osé aimer une fille de caste supérieure, par le massacre de pauvres sans-terre par les milices privées de zamindars, celle surtout qui fait mourir de faim, toutes ces terreurs ne sont pas moins graves pour leurs victimes que l’effondrement des Tours du commerce et de l’orgueilleux Pentagone pour les Etas-Unis.

Ceux qui croient que l’on peut traiter la terreur ou l’atteindre de façon sélective vivent dans un paradis de sots, à l’exemple des Américains il y a quelques jours encore. Le « mardi noir » fut en ce sens un moment de vérité. Mais un moment de vérité ne se transforme pas nécessairement en un moment d’enseignement. Pour cela, il faut intérioriser la vérité reçue et la suivre dans les choix difficiles que fait la nation. Le Président Bush pourrait se tromper s’il persiste à croire, contre son propre bon sens, que la guerre qu’il lui faut gagner est celle qui est dirigée contre une certaine forme de terrorisme.

En réalité, la guerre qu’il faut mener, à l’aube de ce siècle, est celle contre l’émergence du culte de la violence. Ce culte qui s’est transformé le siècle dernier en un chaudron de cruautés et un abîme de souffrances pour l’homme. L’histoire de la barbarie de l’homme pour l’homme continue, provoquée par ceux qui contrôlent le pouvoir à l’échelle de la planète, écrite avec le sang des innocents, ponctuée, comme prévu, par les cris hypocrites de consternation et de dénonciation. Il faut que la quête de bon sens se poursuive dans un monde où les grands prêtres de la violence pontifient du haut de leurs chaires de paix.

Swami Agnivesh et Valson Thampu

(Traduit de l’anglais par Marie Odilia Killher et François Bellec)

Notes

[1] - Peuplé d’une majorité de musulmans, le Cachemire est revendiqué depuis 1947 par le Pakistan et l’Inde et fait l’objet d’attaques permanentes. Le 17 septembre dernier, huit policiers avaient été tués dans une attaque suicide lancée par des islamistes.

[2] - L’attaque des ambassades américaines de Nairobi (Kénya) et de Dar al Salam (Tanzanie), en 1998, firent au total 224 victimes. En représailles, les Américains bombardèrent le Soudan et les camps d’entraînement de Ben Laden en Afghanistan.

[3] - Les Sikhs forment une communauté active de 12 millions de personnes dont les membres se retrouvent dans toute l’Inde ; 37 d’entre eux, des civils, ont été massacrés au Cachemire, le 20 mars 2000, durant la visite du Président Clinton en Inde.

[4] - Dalit : « opprimé, rejeté », nom par lequel se désignent aujourd’hui la plupart des « intouchables » qui rejettent ce dernier terme de même que celui de « harijan » que leur attribua Gandhi et qu’ils jugent trop paternaliste et ne reflétant pas leur situation réelle.


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