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La révolte des Indiens du Chiapas au Mexique : une nouvelle modernité politique

Foi et développement, n°296, septembre 2001

par Christian Rudel

Dans le grand public, qui se doute – s’il connaît seulement le nom du Chiapas – que cet Etat est l’un des plus riches du Mexique ? Et que les Indiens vivant sur ses terres comptent parmi les plus pauvres du pays ? Le Chiapas est, si l’on peut dire, un cas d’école. L’exemple à ne pas suivre mais à observer de près. Voici comment un peuple hostile à la violence a été conduit à la révolte et à la résistance armée pour protéger ou récupérer son droit à la terre nourricière tombée entre les mains des grands propriétaires.

Pour un Indien, le champ à cultiver est un don de la « Terre-Mère » à laquelle est vouée un respect sacré. L’appropriation privée des terres est réprouvée. Les paysans sans terre du Chiapas ont donc subi à la fois violence et viol, pillage et blasphème. Si le combat mené par le sous-commandant Marcos, arrivé au Chiapas dès 1983, vise à imposer une réforme agraire enfin juste et supportable, la lutte a aussi pour objectif de réconcilier la “ cosmovision ” amérindienne et la modernité.

Un pari risqué que décrit Christian Rudel pour tenter de nous faire comprendre l’enjeu fondamental du conflit en cours. Une solution au Chiapas éviterait à la population indigène, et peut-être au Mexique tout entier, les tragédies d’un soulèvement national indien.

Albert Longchamp

Si l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) peut se prévaloir d’une date de fondation officielle mais clandestine (17 novembre 1983) et d’une date d’apparition au grand jour sur la scène nationale mexicaine (1er janvier 1994), il est très difficile de situer le moment d’émergence des idées et des forces qui la constituent. Pour être certains de ne pas se tromper, nombreux sont ceux qui affirment que l’EZLN est le produit de 500 ans de résistance des peuples indiens à l’exploitation et au colonialisme. D’une façon plus immédiate, elle est le fruit de la pauvreté des populations indiennes de l’Etat du Chiapas.

Cet Etat est l’un des plus riches du Mexique. A la veille du soulèvement, il produisait 21% du pétrole national, 47% du gaz et 55% de l’énergie électrique et il était aussi le premier producteur de café et de maïs. Mais les Indiens (plus d’un million de personnes, soit le tiers de la population de l’Etat) vivent à plus de 60% dans la misère et l’extrême pauvreté. Majoritairement ruraux, ils ne disposent chacun en moyenne que de trois hectares dont à peine la moitié est labourable. Le reste des terres, qui sont aussi les meilleures, appartiennent aux grandes exploitations.

PAYSANS SANS TERRE

Au départ, la Selva Lacandona, montagnes couvertes de forêt dans la partie orientale de l’Etat du Chiapas, presque vide d’habitants au milieu du XXème siècle, est brusquement envahie par des contingents de plus en plus fournis de petits paysans indiens sans terre ou chassés de leurs étroits lopins. Venant de toutes les régions et ethnies du Chiapas mais aussi des Etats voisins à forte majorité indienne (Oaxaca, Tabasco, Guerrero, Campeche), ils tentent leur chance dans la Selva. Pendant longtemps, ces migrants furent laissés à eux-mêmes, oubliés, jusqu’à ce que les jeunes catéchistes des équipes pastorales de Dom Samuel Ruiz, évêque de San Cristobal de las Casas, pénètrent dans la région. A leur travail d’évangélisation, ils ajoutent la recherche de solutions aux multiples problèmes de la vie quotidienne et commencent à élaborer des projets d’organisation et de développement.

Puis sont arrivés, avec d’autres idées et d’autres projets, des étudiants universitaires qui fuyaient la lourde répression des mouvements contestataires de 1968 et 1971, ainsi que des jeunes liés au FLN (Forces de libération nationale), mouvement de guérilla apparu dans le Nord du Mexique mais rapidement écrasé. Ainsi se développent, côte à côte, un projet social rejetant la violence, appuyé sur la théologie de la libération et un autre, socialiste au sens large, proposant la lutte armée pour en finir avec l’exploitation et l’oubli des Indiens. Les tenants de ce courant, assez éloigné du monde indien, prenaient modèle sur la révolution cubaine, sur les divers mouvements de guérilla latino-américains de l’époque. Mais aussi sur de récents exemples mexicains, en particulier sur les guérillas menées, dès 1968, dans l’Etat presque voisin du Guerrero, par Lucio Cabañas et Genaro Vásquez.

Le 1er Congrès national indigène du Mexique, qui eut lieu en octobre 1974 à San Cristobal de las Casas à l’occasion du cinquième centenaire de la naissance de Bartolomé de Las Casas, dut son succès aux réseaux de résistance que les Indiens avaient commencé à tisser à partir de l’action des catéchistes. Ce congrès, où les délégués des grandes ethnies du Chiapas dénoncèrent dans leur langue la misère et l’abandon qui leur étaient réservés, donna un nouvel élan au mouvement d’organisation et de résistance. Les agressions contre le monde indien se multipliaient : la forêt lacandone, par exemple, étant sur le point d’être livrée aux grandes entreprises forestières. Cependant, le monde indien dans son ensemble s’en tenait encore à des manifestations dont l’objectif visait essentiellement à revendiquer la terre. De plus en plus souvent, il est vrai, celles-ci se terminaient par des occupations de grandes propriétés plus ou moins incultes.

Le "sous-commandant" Marcos, qui, selon ses dires, arriva au Chiapas en novembre 1983 en compagnie de deux jeunes Indiens et de deux autres métis, proposa aux populations indiennes la lutte armée ainsi qu’un projet internationaliste et antilibéral d’inspiration guévariste qui s’exprime aujourd’hui au grand jour. Le petit groupe, constitué autour de lui, qui avait délibérément opté pour la vie extrêmement rude de la Selva, mit plusieurs années avant d’être accepté par les Indiens toujours méfiants face aux étrangers, fussent-ils métis.

REJET DE LA VIOLENCE

Ce furent de longues années de vie austère, de lents et durs apprentissages des conditions de vie des Indiens. Mais ce furent aussi des années qui allaient grandement influer sur le déroulement du soulèvement indien. Marcos découvrit d’abord le quotidien misérable dans lequel survivait le peuple. Aussi pourra-t-il dire plus tard : "La patrie avait oublié les Indiens dans le dernier coin du pays, le coin le plus solitaire, le plus pauvre, le plus sale, le pire". Il fit peu à peu l’apprentissage du monde indigène, de ses aspirations, de ses traditions, de ses coutumes, de son organisation sociale, de sa philosophie et de sa “cosmovision”.

Une philosophie assez éloignée de la nôtre. Faut-il rappeler, par exemple, que pour l’Indien, du nord au sud du continent, la Terre-Mère (la Pacha Mama des Andes) est au centre de sa pensée et dicte son organisation sociale. Parce qu’elle est la mère de tous les hommes, auxquels elle apporte aliments pour tous les jours et plantes médicinales pour conserver et rétablir la santé, la Terre-Mère est sacrée. L’amour et le respect que tous les Indiens lui portent – assez difficile à comprendre pour un étranger – sont présents derrière toutes ses activités. Tous les hommes – qui sont frères – doivent avoir accès à la terre nourricière, les hommes d’aujourd’hui et ceux de demain pour lesquels elle doit être conservée en bon "état de marche". Et elle ne peut faire l’objet d’aucune appropriation personnelle privée.

L’organisation communautaire découle de cette vision. La Terre-Mère étant sacrée, la vie qu’elle dispense est sacrée. Le moindre être vivant, jusqu’aux plantes a droit à sa part de vie. La violence a peu de place dans le déroulement ordinaire de la société amérindienne. Ce qui ne veut pas dire que les Etats amérindiens, lorsqu’ils ont existé, aient toujours reculé devant l’emploi de la violence.

Marcos dut aussi apprendre le temps indien, qui n’a ni le sens ni la valeur du temps occidental, et comprendre que l’action n’est jamais le fruit de l’urgence. Dans les communautés indiennes, toute action de quelque importance est l’aboutissement de longues discussions où chacun, souvent de façon répétitive, expose son point de vue. Car, avant de passer à l’exécution, la communauté doit être unanime, n’avoir qu’une seule voix. Marcos traduira l’aboutissement de ce processus par la formule : "Commander en obéissant". Car commander, diriger une action, c’est d’abord respecter le souhait de la communauté, s’en tenir aux conditions posées par elle. C’est là une des bases de la démocratie amérindienne.

LES ETHNIES SE REBELLENT

Tandis que Marcos apprend le monde amérindien, les Indiens du Chiapas, pressés par la misère et le mépris des autorités, en viennent peu à peu à accepter l’idée de la lutte armée. En 1983, dans une lettre adressée au Président de la République, Miguel de la Madrid Hurtado, un groupe de paysans le laissait entendre : "Dure et amère a été notre expérience, mais nous savons maintenant que ce que nous ne faisons pas nous-mêmes personne ne le fera et nous sommes disposés à lutter pur récupérer nos terres".

Déjà la lutte se prépare. Il y a des campements de guérilleros, et Marcos, qui a patiemment étudié les livres de contre-insurrection de l’armée nord-américaine, a été désigné comme instructeur militaire. Mais cette lutte se prépare lentement, en douceur. Ainsi, l’achat d’un minimum d’armes se fait grâce aux apports d’argent - la plupart du temps limités – en provenance du peuple. Il n’y aura jamais de vols, d’assauts de banques, de séquestration de personnes avec demande de rançon. L’EZLN saura en tirer gloire. Par ailleurs, les signes, les appels voilés au dialogue avec les autorités, assortis de manifestations montrant l’ampleur de la mobilisation et de la détermination populaire, se multiplient. Ainsi, en mars 1992, la Marche sur Mexico pour la paix et les droits humains des peuples indigènes, dite aussi "Marche Hi’nick" ou "Marche des fourmis", partira du Chiapas. Et, le 12 octobre de la même année, la grande marche-occupation de San Cristobal regroupera plus de 8000 Indiens.

Malgré les lettres, marches, défilés le pouvoir central reste sourd aux revendications des Indiens, comme il l’a fait pendant des siècles. Alors, le 1er janvier 1994, jour de l’entrée du Mexique dans l’Association de libre échange nord-américaine (ALENA), les opérations militaires vont se déclencher. Car, comme le souligne Marcos, "cette entrée signe l’acte de décès des ethnies indigènes du Mexique, des ethnies devenues inutiles".

MOURIR POUR LA LIBERTÉ

Il s’agit bien d’une guerre contre le pouvoir central et contre son allié, l’armée fédérale mexicaine. Dans sa "Première déclaration de la Selva Lacandona" (décembre 1993), Marcos avait pris soin de décrire l’uniforme et le drapeau de l’EZLN, de souscrire aux lois de la guerre de la Convention de Genève et de demander à la Croix-Rouge internationale de veiller à la protection des populations civiles.

Mais l’EZLN s’empressait d’ajouter qu’elle y avait été contrainte. "Nous avons cheminé et vécu pendant des centaines d’années en croyant à des promesses qui n’ont jamais été tenues, déclarait un message diffusé par la radio d’Ocosingo, le premier jour du soulèvement. On nous a toujours dit d’être patients, de savoir attendre des temps meilleurs. On nous a recommandé la prudence en nous promettant des améliorations dans l’avenir, mais nous n’avons rien vu venir. Tout continue de la même manière qu’ont vécue nos ancêtres et nos pères ou même pire, et notre peuple meurt toujours de faim. Plongés dans l’ignorance, dans l’analphabétisme, dans l’absence de culture, nous avons compris que si nous ne luttions pas, nos enfants passeraient par la même situation que nous-mêmes et ce n’est pas juste. C’est la nécessité qui nous a rassemblés et nous disons : ça suffit ! Le temps n’est plus où d’autres viendraient apporter des solutions à nos problèmes. Nous sommes organisés et nous avons décidé de demander, les armes à la main, ce qui nous revient : ainsi l’ont fait les meilleurs fils du peuple mexicain… Nous sommes des milliers de Mexicains disposés à vivre pour la patrie ou à mourir pour la liberté…"

Une fois la guerre déclarée – sept villes ont été occupées dès le premier jour – elle doit se poursuivre et s’étendre. "Notre objectif est d’atteindre toutes les villes, annonce Marcos. Rien à voir avec la guérilla classique qui porte un coup et s’enfuit. Nous, nous portons un coup et nous avançons !".

SOUS LE SIGNE DE ZAPATA

Bien que victorieux dès le premier jour, le soulèvement laisse aussitôt entrevoir un arrière-plan pacifiste. A preuve cet épisode que raconte Marcos. On est le 2 janvier 1994 et ordre a été donné de quitter la ville de San Cristobal. A la sortie, sur la route de Tuxtla Gutierrez, le sous-commandant discute avec le capitaine d’infanterie Pegro. Va-t-on dynamiter la grande construction pas encore terminée qui doit être le théâtre de la ville ? C’est le symbole même de l’action du gouvernement qui offre un théâtre aux riches et laisse les indigènes dans la misère. “Encore une machine à exclure”, se disent Marcos et le capitaine.

- Nous le faisons sauter ?, demande le premier.
Après un long temps de réflexion - le temps de griller une cigarette - Pegro répond :
- Non ! Nous ne nous sommes pas soulevés pour détruire. Qu’il reste ! Le droit et la raison sont avec nous. Et peut-être qu’un jour les indigènes pourront entrer dans cet édifice en tant qu’êtres humains et non comme une simple brique de plus.

Toujours cette hésitation, ce va-et-vient entre le rejet de la violence et la nécessité de la lutte pour la terre, la dignité, la justice et tous les droits du citoyen.

Il est vrai que le soulèvement s’était fait sous le double signe d’Emiliano Zapata et de ses paysans-soldats qui firent inscrire la réforme agraire dans la Constitution mexicaine de 1917 et de Vo’tan, le cœur du peuple, le cœur des êtres. Et aussi, selon les Tzeltals, l’homme que Dieu avait envoyé pour distribuer la terre aux Indiens. Zapata, Vo’tan, deux "figures" complémentaires largement revendiquées.

UNE SOCIETE NOUVELLE

Les répercussions rapides du soulèvement sur la vie nationale permirent à l’ELZN d’arrêter les opérations. Certes, le gouvernement avait rapidement riposté à l’armée zapatiste et dépêché au Chiapas d’importants renforts de troupes et un impressionnant matériel de guerre contre lesquels il aurait sans doute été imprudent de continuer les combats. Mais la société civile, déjà touchée par les messages du sous-commandant, et depuis longtemps opposée au régime, signifia au gouvernement par ses manifestations (surtout à Mexico, une dizaine de jours après le début du soulèvement) qu’il ne devait pas aller trop loin. D’ailleurs, le président Carlos Salinas ne pouvait se permettre, en 1994, année électorale, de s’engager trop avant dans une aventure militaire.

Le gouvernement mexicain choisit alors – ou feignit de choisir – la négociation avec les insurgés. Sans doute pour gagner du temps. Les insurgés sautèrent sur l’occasion. Et, tandis qu’au Chiapas les Indiens procédaient à de nombreuses occupations de terre, que les grands propriétaires organisaient leur défense et que des guérillas apparaissaient en divers points du pays, des conversations s’engageaient entre les zapatistes et le gouvernement. Dom Samuel Ruiz ayant été accepté par les deux parties comme médiateur.

Plusieurs fois interrompues puis renouées, les conversations aboutirent aux accords de San Andres Parrainzar. Accords que les autorités ne respectèrent pas. Mais l’année 1994 se passa dans une relative tranquillité, ce qui permit aux zapatistes de consolider dans leurs villages les bases d’une nouvelle société : lutte contre l’alcoolisme, interdiction des drogues, campagnes de santé, mesures écologiques et nouvelles dispositions "révolutionnaires" pour les femmes.

LE MUR SILENCIEUX DE LA RÉSISTANCE

L’armée mexicaine investit alors le Chiapas, encerclant les zones zapatistes, faisant lourdement sentir sa présence par d’incessantes opérations de harcèlement et recherchant la confrontation. L’ELZN répondit par la résistance passive et le silence, "la silencieuse solitude de celui qui résiste".

En version indienne, tous ces mots se traduisent par "patience". Patience, la grande vertu, la grande force qui a permis aux nations indiennes de traverser des siècles d’exploitation et de domination et d’être toujours là. Cette patience et cette résistance allaient vite être payantes. Dans la "Cinquième déclaration de la Selva Lacandona" (19 juillet 1998), qui annonce en préambule que "la guerre n’est pas notre chemin", Marcos écrit : "Le gouvernement a apporté la guerre mais il n’a obtenu aucune réaction. Notre silence a mis le puissant à nu et l’a montré dans son essence : une bête criminelle. Nous avons vu alors que notre silence évitait l’augmentation des destructions et de la mort. Ainsi ont été démasqués les assassins qui se cachent derrière ce qu’ils appellent l"Etat de droit"… Nous avons constaté que s’ajoutait à notre silence la volonté de personnes honnêtes qui, dans les partis politiques, ont opposé au mensonge leurs voix et leur force organisée… Nous avons vu que notre silence était un bouclier et une épée qui blessaient et affaiblissaient celui qui veut et impose la guerre et sa puissante machine de mort s’est écrasée plusieurs fois sur le mur silencieux de notre résistance… Nous avons vu que, sans combattre, nous combattions pourtant".

UNE PAGE SE TOURNE

Les nombreux appels de Marcos au peuple mexicain pour qu’il se joigne à la lutte pour la justice et la démocratie ont fini par porter leurs fruits. Et ce, d’autant que les Indiens du Chiapas ont revendiqué, dès le début de leur lutte, leur nationalité mexicaine et leur refus de faire sécession. La société civile avait déjà pris conscience depuis longtemps de la nature du régime, mais l’insurrection du Chiapas a achevé de lui ouvrir les yeux sur le système politique qui dirigeait le pays depuis plus de 70 ans : corruption, népotisme, pillage des ressources nationales, ségrégation ethnique, pauvreté et misère pour les deux tiers de la population…

Aussi, aux élections présidentielles de juillet 2000, les électeurs ont-ils poussé à la trappe le candidat représentant le vieux système et ont porté au pouvoir Vicente Fox. Certes, il s’agit d’un membre du PAN (Parti d’action nationale) organisation politique de la droite conservatrice. Néanmoins, Fox a promis une transition vers la démocratie. C’est donc la fin du "mauvais gouvernement", mais aussi la mise au pied du mur, en quelque sorte, des nouveaux dirigeants. Grâce à ce changement politique, les zapatistes ont pu atteindre Mexico, le 11 mars dernier, après une longue marche à travers le pays. Puis présenter devant le Congrès, le 28 mars, leurs revendications et annoncer la reprise des négociations. Ce qui n’a pas empêché le Parlement de voter, le 28 avril, une loi, dite “loi indigène”, rejetée par les zapatistes, qui supprime les principaux points réclamés par eux : principe d’autonomie, reconnaissance des peuples indiens comme sujets de droit public, droit des Indiens à une représentation politique.

La paix n’est pas encore vraiment revenue au Chiapas, la véritable autonomie pour tous les Amérindiens n’est pas acquise et la propriété de la terre est loin d’être réglée. Mais la tactique du sous-commandant Marcos et de l’EZLN semble bien avoir ouvert la voie à un profond renouvellement de la vie mexicaine.

Cette tactique, qui a évolué dans le temps, est le fruit de la rencontre de la cosmovision amérindienne (respect de l’harmonie universelle, patience, refus de la violence immédiate…) et de la souple intelligence de Marcos qui a su comprendre le monde indien avant de l’organiser - presque à l’occidentale - sans rompre avec sa philosophie et ses traditions. Usant habilement des médias modernes, il a su donner peu à peu, et dans le calme, des dimensions nationales et internationales à une réalité qui au départ n’avait qu’une dimension locale.

La sagesse indienne et Marcos ont-ils, au Mexique, ouvert - ou tout au moins indiqué - une nouvelle voie pour la résolution pacifique des tensions sociales et ethniques et pour l’établissement de la paix, de la justice et de la démocratie ? Il est permis de l’espérer. On pourrait craindre cependant que le modèle zapatiste ne soit que le produit de circonstances spécifiques, locales et historiques, absentes ailleurs. Peut-être. Mais, depuis une large décennie, s’est répandue dans le monde amérindien la pratique de manifestations pacifiques avec mobilisation d’immenses foules.

L’exemple le plus frappant aura été le soulèvement national indigène d’Equateur, en juin 1990. Soulèvement qui a suspendu les activités du pays et a montré aux autorités la puissance potentielle du monde indien et la place sociale et politique qu’on ne pouvait lui dénier. Du Honduras au Paraguay, de la Bolivie au Brésil, d’autres manifestations de même style sont apparues. Demandes pacifiques de respect des différences, des cultures et des droits collectifs. Affirmation de la volonté de participer activement à l’avenir des nations définies comme pluriethniques et pluriculturelles. Les zapatistes, quant à eux, vont jusqu’à évoquer la possibilité d’un soulèvement national indien. Il ne faut pas oublier qu’au Mexique les Amérindiens représentent, selon les chiffres officiels, au moins un dixième de la population.

L’Amérique indienne est peut-être en train de tourner la page des guérillas du XX° siècle. Ces guérillas violentes qu’elle a toujours ressenties comme un produit de "l’homme blanc".

Christian Rudel


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