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Premier forum social mondial (Porto Alegre, Brésil, 25-30 janvier 2001) : un nouveau monde en gestation

Foi et développement, n°294, juin 2001

par Luiz Alberto Gómez de Souza

Le texte qu’on va lire rompt avec l’habitude un peu cérébrale des “ papiers ” de Foi et Développement. Bien qu’il affirme vouloir tirer quelques leçons du premier Forum social mondial (FSM), son auteur revendique la seule fonction du témoin. Donc il raconte, rapporte des faits, des sentiments positifs ou négatifs. Il décrit le climat de l’assemblée et, conscient d’apporter un “ témoignage engagé ” tout en étant “ certainement incomplet ”, il ne renonce pas à son droit de poser des questions et de provoquer. Y compris dans la manière, non dénuée d’humour, de présenter le Forum de Porto Alegre, “ chaleureux, populaire et coloré ”, aux antipodes de l’assemblée compassée de Davos, “ gelée, élitiste et triste ” !

A Porto Alegre, Luiz Alberto Gómez de Souza, vous l’avez compris, n’était pas un témoin neutre. L’analyse de ce sociologue brésilien, directeur exécutif du Centre de statistiques religieuses et de recherches sociales (CERIS) à Rio de Janeiro, conseiller de mouvements associatifs et ancien fonctionnaire des Nations Unies, montre que le FSM s’est tenu à égale distance des “ diagnostics paralysants ”, des dénonciations stériles et des “ propositions volontaristes ”.

Son déroulement a révélé l’émergence définitive des “ réseaux ” dont le subtil alliage fait contrepoids à la structure pyramidale de la société. Une originalité notable : le FSM a évité le piège de la “ synthèse finale ” qui efface et du même coup trahit la richesse d’un pareil colloque. L’impression générale est rassurante : non seulement un “ autre monde est possible ” - selon le slogan du Forum - mais un monde nouveau est en gestation : la mondialisation sans la pensée unique. La prochaine édition se tiendra à Porto Alegre en 2002, mais par la suite le Forum social sera nomade probablement.

Albert Longchamp

Nos moyens de communication sont, en général, d’un conservatisme à toute épreuve. Ils couvrent des colonnes et des colonnes pour une quelconque élection législative, ridicule et insignifiante, pour les états d’âmes présidentiels recueillis auprès des courtisans, pour les déclarations de politiciens soucieux de leurs intérêts mesquins. Ils entourent d’un rideau de silence ou dissimulent des faits importants pour tout le Brésil, des pratiques créatrices, des prises de conscience et des réseaux de solidarité qui se constituent. Jusqu’à ce qu’un fait, un évènement, un espace révèlent toute cette effervescence. Le Forum social mondial a certainement joué ce rôle.

Bien des analyses, à son sujet, ont été simplificatrices ou malveillantes. De mon point de vue d’observateur et de participant, je voudrais faire quelques commentaires, assurément influencés par l’enthousiasme de l’expérience. Mais les imprécisions inévitables seront sans doute moins graves que la lucidité trompeuse et stérile des analyses sans lien avec la réalité ou les idées préconçues de certains chroniqueurs. J’apporte mon témoignage engagé et certainement incomplet dans l’intention de poser des questions et de provoquer.

UN DÉSORDRE POUR LE SYSTÈME

Cependant, il convient d’abord de faire plusieurs remarques préliminaires. Il y a une façon myope de regarder la société, en observant seulement les acteurs en vogue et ceux qui sont - apparemment - plus importants. Combien de fois les moyens de communication, les analyses et les recherches universitaires sont-ils restés prisonniers des habitudes et du répétitif. Et plus tard on découvre que des personnages à priori décisifs étaient déjà en train de disparaître et allaient être remplacés par d’autres encore dans la pénombre. En 1968, en divers endroits de la planète, les jeunes ont fait irruption sur la scène. Surprise pour beaucoup, pur désordre pour le système (la chienlit du général de Gaulle).

Et pourtant ils ne sont pas apparus par hasard. Un élément explosif a fait fleurir des virtualités latentes, qui fermentaient déjà dans les écoles, parmi les jeunes travailleurs, dans toute une génération qui était le fruit de l’après-guerre. Mais cette génération, à ce moment-là, se sentait frustrée et critique par rapport à son avenir. En Europe de l’Est, le processus a été étouffé et le Printemps de Prague de cette année-là a été écrasé par les chars soviétiques. Mais dans ces pays, comme l’a rappelé un journaliste perspicace, 1968 s’est réalisée en 1989, avec la Révolution de velours de la République Tchèque, avec Solidarnosc en Pologne et, peu après, dans l’Union Soviétique elle-même – l’un des deux grands pôles du système de la guerre froide – qui s’est dissoute, victime de son gigantisme paralysant et autoritaire.

Le système hégémonique a ses artifices. Il a essayé d’absorber 1968 : les symboles sont devenus des marques commerciales, bien des hippies sont devenus yuppies. Il y eut un reflux apparent et une partie des militants fut récupérée par le système, une autre est tombée dans le terrorisme suicidaire. Pourtant, comme Alain Touraine l’a bien perçu : 1968 n’a pas eu de lendemain, mais il allait avoir un avenir(1). La révolte juvénile a fermenté silencieusement dans les couches impatientes de la société et on a vu surgir ou se rénover quantité de mouvements sociaux : féministes, catégoriels, écologiques, ethniques, rassemblements de toutes sortes de minorités brimées et expressions d’une nouvelle culture de la jeunesse.

Avec la fin du socialisme réaliste, le système a chanté sa victoire. Il s’est trouvé apparemment seul sur la scène mondiale et sans concurrence. Il a voulu alors imposer sa "pensée unique". Il a nié les fissures à l’intérieur du capitalisme concret en proclamant sans délai la fin de l’Histoire et des utopies.

Le passé avait déjà connu des faits semblables quand la Rome évoluée d’Hadrien et de Trajan faisait peu de cas des barbares qui s’approchaient ou quand l’Espagne arrogante de Charles-Quint et de Philippe II, ivre de découvertes et de prestige, n’a pas vu la décadence qui s’introduisait dans les structures du pouvoir. Assurément il faut veiller à ne pas crier trop tôt victoire, comme les républicains espagnols qui, années après années, annonçaient la mort du franquisme. Ce moment a tardé plus que l’on ne voulait mais, à la fin des années 70, le déblocage s’est produit à Madrid et les dynamismes sociaux et culturels latents ont fait irruption.

L’Histoire est pleine de zigzags, d’avancées et de reculs, mais en elle des forces agissent en profondeur et provoquent la subversion. Et, à certains moments, affleure un signe de nouveauté, la pointe d’un iceberg, une bouée signalant la vie nouvelle qui vient. Il faut savoir pressentir les potentialités latentes et émergentes au-delà de la routine et des gens connus. Pour moi, le Forum a été une expérience significative de ce type(2).

PARTIS POLITIQUES EXCLUS

A l’origine du Forum se situe un fait intéressant et inattendu. Ce n’est pas une idée qui a germé dans la tête d’un cadre politique professionnel ou d’un militant dans un mouvement. Mais dans celle d’un entrepreneur brésilien, Oded Grajew, né à Tel-Aviv, ancien fabricant de jouets, aujourd’hui à la tête de l’Institut d’éthique des entreprises et de responsabilité sociale, et de l’Association brésilienne des entrepreneurs pour la citoyenneté. Voyageant en Europe durant ses vacances, il avait entendu parler de Davos et d’autres rencontres internationales. Il se mit alors à songer : pourquoi ne pas organiser un autre forum, "qui serait centré sur les personnes et où l’économie serait au service des personnes, où l’on regarderait le monde à partir des personnes, de la solidarité, de la qualité de la vie, de la préservation de la planète et de l’espèce humaine". Aussi simple que cela. Et tellement subversif dans le changement d’orientation(3).

Arrivé à Paris, il téléphona à Francisco Whitaker Ferreira – secrétaire général de la Commission justice et paix de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), initiateur de tant d’expériences, ex-conseiller municipal de São Paulo. Il lui dit : "Chico, j’ai une idée". Celui-ci l’adopta immédiatement et ils allèrent la présenter à Bernard Cassen, du Monde Diplomatique, créateur de Action pour la taxation des transactions financières en appui aux citoyens (ATTAC), avec lequel Chico avait pris rendez-vous. Accord rapide entre les trois qui assumèrent la responsabilité du lancement de l’aventure. Chico devait alors se révéler un moteur infatigable dans les coulisses, avec son style fait de patience et d’efficacité, sans jamais perdre l’enthousiasme et le sourire.

Où réaliser ce Forum ? Dans l’hémisphère sud, bien entendu et, puisque deux d’entre eux étaient Brésiliens, ce pays s’imposa naturellement. Et, dans ce pays, un Etat et une ville, choisis en fonction de leurs expériences de pouvoir local et des possibilités d’appui logistique. Les organisateurs entrèrent en contact avec le gouverneur Olivio Dutra et le maire Raul Pont qui acceptèrent d’être les hôtes. Se joignirent au comité organisateur l’Association brésilienne des ONG (ABONG), l’Institut brésilien d’analyses sociales et économiques (IBASE) et, ensuite, la Centrale unique des travailleurs (CUT), le Mouvement des sans-terre (MST), le Centre de la justice globale… A ceux-ci s’ajoutèrent des organismes d’autres pays, particulièrement des français, ainsi que des entités de soutien brésiliennes, un bon nombre d’ONG parmi lesquelles le CERIS, où je travaille. Il fut clairement établi que n’entreraient pas dans le comité les partis politiques. Ainsi était charpentée l’équipe initiale. Un secrétariat minimum devait assurer la définition et le montage de l’opération. Les autorités du Rio Grande et de Porto Alegre fournirent la structure locale, précise et efficace.

Le plan était simple : un espace pluriel ouvert à de multiples activités, ateliers et groupes de travail, sans directives ni orientations et sans document final. On pensa que, d’une part, un rapport de synthèse ne parviendrait pas à exprimer toute la diversité des expériences et des débats et que, d’autre part, il pourrait donner lieu à des tensions idéologiques abstraites ou à des discussions sur des consignes trop souvent traditionnelles ou contraignantes.

Vint le moment de lancer les invitations dans le monde entier. Liste ambitieuse, à laquelle j’ai eu l’occasion de contribuer. Beaucoup ne purent venir faute de n’avoir été prévenus à temps ou parce que leur agenda était rempli, par exemple Noam Chomsky qui envoya un message de soutien. L’absence de certains grands noms fut finalement un facteur favorable, laissant le champ aux représentants de mouvements et d’expériences sur le terrain. Il y eut aussi des participants du secteur public, avec la présence d’un ministre français (un autre était à Davos). Quelques fondations et le bureau de Coopération internationale de l’Europe octroyèrent des bourses de voyage à des Africains et des Asiatiques. Porto Alegre et l’Etat du Rio Grande do Sul apportèrent les capacités d’hébergement. Inévitablement, dans ce premier Forum, la plus grande partie des délégués étaient des Brésiliens mais il y eut une bonne participation de Français et de Latino-américains, surtout des Argentins.

Ce fut alors que le président brésilien, dans l’un de ses voyages à l’étranger, oubliant son propre passé et avec son manque habituel de générosité, critiqua les dépenses publiques. Tous calculs faits peu après, il apparut que les recettes sur le terrain avaient couvert huit fois les dépenses sans parler de la notoriété dont Porto Alegre et le Brésil tirèrent profit sur la scène mondiale.

UN ESPACE ALTERNATIF

Que cela soit dit clairement, Davos aura été le contrepoint, l’élément provocateur. Mais nous ne pouvons pas réduire le Forum social à une simple initiative en réaction à Davos qui condense les réflexions du système dominant et exprime ses recettes et son idéologie, généralement appelée néolibérale (terme que, personnellement, je considère imprécis ; l’adjectif “conservatrice” serait probablement préférable, mais je ne veux pas insister sur des points sémantiques secondaires). Mais ceux qui vont à Davos n’ont pas tous les mêmes motivations. Certains ont l’idée de profiter plus ou moins de l’occasion pour nouer des contacts utiles afin de financer leurs activités ou certaines expériences. Ils ne se rendent pas compte qu’ils finissent par servir d’alibis, par être manipulés pour donner l’impression du pluralisme et de la sensibilité aux questions sociales.

Pendant les réunions de l’Organisation mondiale du commerce (OMS), du FMI, de la Banque mondiale ou du Groupe des Huit, à Seattle, Prague et autres villes, la tactique qui avait été mise en œuvre consistait à organiser des contre-manifestations à l’extérieur des lieux de réunion. Rassemblements bruyants pour encercler les délégations qui se serraient, effrayées, dans leurs confortables limousines. Il s’agissait de montrer au monde entier qu’il y avait des opposants au système. Ces actions remplissaient jusqu’à un certain point leur objectif, mais elles s’inscrivaient dans une logique défensive. Pourquoi ne pas faire un pas de plus en avant, en ouvrant un espace alternatif ? Remplacer le anti par l’adjectif autre permettrait d’apporter des propositions nouvelles. D’où le slogan : Un autre monde est possible. S’établissait ainsi une confrontation planétaire comme l’a récemment écrit Immanuel Wallerstein : "Davos - Porto Alegre : Coupe du monde de football ?"(4).

Il restait une ambiguïté à dépasser : d’un côté il allait y avoir un Forum économique, Davos, orienté sur la production des biens, de l’autre un Forum social, Porto Alegre, tourné vers la distribution. D’une certaine façon, insinuaient certains, les deux pourraient même être complémentaires. Faux. Davos aussi dit s’intéresser à la pauvreté et à l’emploi, même si ses recettes ne font qu’aggraver les problèmes. Par ailleurs, à Porto Alegre, le premier axe thématique s’intitulait : “la production de richesses et la répartition sociale”, et il se déclinait en “système de production de biens et services, commerce international, système financier et rôle de l’agriculture”. Porto Alegre présentait une thématique socio-économico-politico-culturelle. Si le mot n’était pas du jargon de sociologue, je dirais “sociétale”.

QUATRE AXES THÉMATIQUES

Le Forum a innové sur bien des points, y compris dans sa dynamique. Il y eut différents moments dans son déroulement : quatre tables rondes en parallèle pendant les matinées, avec environ mille personnes dans chacune, près de 400 groupes de travail et ateliers en première partie des après-midi, répartis sur plusieurs jours, puis des réunions de concertation, des sessions consacrées à des témoignages personnels et finalement des soirées culturelles.

Les tables rondes ont abordé quatre axes thématiques pendant les quatre jours, soit seize espaces de grands débats. J’ai cité le premier axe. Les autres sont : “l’accès aux richesses et le minimum vital” ; “la place de la société civile et des espaces publics” ; “le pouvoir politique et l’éthique dans la nouvelle société”. Une vision traditionnelle devait prévaloir dans les présentations du matin, avec de bons animateurs des débats, mais le public ne pouvait s’exprimer qu’en posant ses questions par écrit. Quelques participants des tables rondes ont été excellents : le Portugais Boaventura Santos, la Brésilienne Ermínia Maricato, le Français Patrick Viveret, pour ne citer que quelques exemples. Il est vrai également que, dans l’un ou l’autre cas, les maigres vingt minutes furent employées à dénoncer le néolibéralisme ou la concentration du pouvoir économique devant un public déjà archi-convaincu et qu’il est resté bien peu de temps pour indiquer ou décrire des issues possibles.

Mais, ce qui est très habituel dans tant de débats auxquels nous avons participé, à savoir qu’on saute de diagnostics paralysants et sans solution apparente à des propositions volontaristes qui surgissent sans s’appuyer sur des faits, à Porto Alegre cela est resté exceptionnel. On est aujourd’hui de plus en plus fatigué de ces dénonciations répétées et accumulées qui souvent révèlent un manque de confiance en soi ou une surestimation de l’adversaire. Dans l’ensemble cette attitude a été heureusement dépassée.

Mais la grande nouveauté s’est produite au cours des après-midi. Dans de nombreux stands, des groupes de discussion, des ateliers, des rencontres entre réseaux, des présentations d’ouvrages et de films avec débats, un espace s’est ouvert pour présenter, non de vagues et lointaines propositions, mais des pratiques déjà engagées, des trouvailles, des nouveautés, de nouveaux chemins, d’autres styles d’action et d’intervention. On y discutait sur les thèmes les plus divers parmi lesquels les droits ruraux, la démocratie et la justice dans les villes, le pouvoir local, le secteur informel, le revenu minimum, les droits d’auteur, les femmes noires et le pouvoir politique, la bioéconomie, les nouveaux modèles, etc.

Il a manqué, de la part des organisateurs, une meilleure répartition des groupes de travail pour les regrouper par thèmes et éviter les doublons. Pendant cette phase, ce qui était encore émergent devenait visible. Inévitablement, ici et là, on courait le risque de l’idéalisation et d’une tendance à préconiser des recettes infaillibles ou magiques. Nombre de personnes qui tentent de nouvelles expériences peuvent devenir obsédées et fatigantes, fermées sur ce qu’elles font et en exagérer la dimension et la portée. Mais, dans la majorité des cas, il régnait un climat de jugement critique, avec prise en compte des limites et de la fragilité de l’expérience, avec la conscience des risques de subjectivité, de la non-linéarité des processus et des échecs toujours possibles.

Dans le monde actuel, une idée-clé est celle de réseaux, que l’on rencontre aussi bien dans la conception du matériel télématique que dans l’organisation de la société, la première rendant possible la seconde. Le réseau est une manière de transmettre des informations ou des pratiques, en mettant en relation divers acteurs, sans que des centres de pouvoir ne dirigent, orientent ou sélectionnent selon une orientation verticale. Ainsi devient-il possible de dépasser les structures pyramidales, dans une articulation horizontale et souple d’actions et de connaissances(5).

Au Forum, on a vécu dans ce climat de réseaux, d’intercommunication horizontale, du concret et d’échange de pratiques : signe qu’il existe un tissu social qui se recompose dans la participation communautaire et démocratique, dans un processus complexe de mutations et d’essais à plusieurs mains. Il ne s’agissait pas d’énoncer des résolutions sur ce qu’il fallait faire à l’avenir mais surtout d’expliciter ce que l’on faisait déjà. On prenait connaissance de réseaux d’échanges réciproques de savoirs, de réseaux communautaires de services, de modes de financements et d’échanges solidaires, de propositions de revenu minimum, de pratiques d’économie solidaire et d’autogestion, etc. S’ouvraient ainsi des pistes multiples, contradictoires, parfois impossibles à résumer en synthèses générales qui les auraient appauvries. Cependant, malgré tout cela, ont surgi les textes les plus variés pour décrire ces processus et ces pratiques, textes que l’on peut trouver sur le site du Forum(6).

UN WOODSTOCK SOCIAL

Il fallait parcourir les couloirs de l’Université catholique de Porto Alegre (PUC) et aussi les salles de l’Université fédérale, bien loin de là, pour sentir dans l’air une atmosphère de 1968, de Woodstock social, qui me faisait penser à la 10ème Rencontre œcuménique des Communautés ecclésiales de base (CEB) que j’avais vécue l’année dernière à Ilheus.

L’Université catholique des Frères maristes est un ensemble immense, avec des airs de shopping center ultra-moderne, le type même de construction grandiose qui, paradoxalement, s’est ouverte au mouvement alternatif en lui donnant son support matériel. Un auditorium énorme qui se divise en trois grandes salles de conférences, des espaces pour les rencontres, l’alimentation et les services les plus divers. Là, les organisateurs et l’équipe de soutien logistique ont su faire tout fonctionner avec adresse, secondés par un public prêt à collaborer. Sans cela, on ne comprendrait pas la facilité avec laquelle on pouvait se déplacer, se renseigner, étancher la soif d’un été terrible, échanger informations et expériences.

Chacun se sentait personnellement responsable, dans les queues devant les ascenseurs et au restaurant, prêt à se mettre à la disposition du voisin. Il y avait comme une complicité générale dans l’air. A certains moments, se produisaient des bousculades pour aller entendre Eduardo Galeano ou Lula, une protestation véhémente du Mouvement noir à propos des hébergements qui leur avaient été offerts, en dehors de la PUC. Il y eut un peu d’affolement lorsque circula la nouvelle de l’expulsion possible de José Bové. Mais les manifestations qui avaient lieu dans les couloirs étaient en général expressives et joyeuses, comme celle pour la dépénalisation de l’avortement ou celle des groupes de jeunes et de gens du pays qui venaient de leurs campements jusqu’au centre ville.

PLURALITÉ ET DIVERSITÉ

Certains commentaires ont donné l’impression qu’il n’y avait qu’un discours monocorde, comme une pensée unique de vieille gauche idéologique. Il est certain que les gauches traditionnelles se sont exprimées - mais il fallait s’y attendre - dans ce climat pluraliste. Ainsi, dans un recoin de l’entrée, un jeune, austère et conventionnel, la barbichette en pointe, faisait face à un énorme portrait de Trotsky, son maître spirituel. Un autre brandissait une photo de Lénine ; des livres jaunis des Editions Progresso de la défunte Union Soviétique étaient étalés dans l’entrée. La "cubanophilie" était explicite ; il y avait, sans doute pas à sa place, un Colombien, guérillero déclaré (n’oublions pas qu’il y avait là aussi des pacifistes du même pays), et encore la présence inquiétante d’une personne, apparemment proche de l’ETA, qui revendique tant d’assassinats. Tout cela est vrai, mais ce n’était qu’une très petite partie de l’ensemble. De même les drapeaux en taille réduite du Parti socialiste des travailleurs unifiés (PSTU), stratégiquement placés, multipliaient en apparence une présence relativement secondaire.

Mais au-delà de ces tendances dont la présence était dans une certaine mesure inévitable - et qui ont été obligées de cohabiter avec d’autres, ce qui était déjà pour elles une leçon – l’espace fut occupé par de très nombreuses organisations et par les mouvements les plus divers, rendus visibles dans les kiosques et les stands : représentants d’ONG, d’autorités locales, d’organismes d’échanges de savoirs ou de biens, de mouvements d’éducation populaire, de femmes, d’écologie, de dénonciation des mines antipersonnel, de défense de la vie sous tant et tant d’aspects, etc. Si quelque chose ressortait de tout cela, c’était sans doute une sensibilité écologique, un souci spécial porté à la relation de la personne avec la planète.

Naturellement, puisque le Forum se tenait à Porto Alegre, la présence du Parti des travailleurs “gaucho” (du Rio Grande do Sul) était manifeste, grâce à l’impact et à la créativité des expériences de pouvoir local participatif. Mais pour réduire le climat d’ensemble à une récupération par le Parti des travailleurs, il faut être de mauvaise foi, avoir le regard de mépris ou l’incompréhension de Brizola ou de Roberto Freire. Il suffit de dire que le Mouvement des sans-terre (MST), comme toujours très visible et agissant, membre de l’équipe organisatrice, n’avait pas voulu attirer toute l’attention, sachant partager la scène et participant activement aux échanges d’expériences.

Nous savons qu’une des idées centrales d’un projet démocratique et participatif a quelque chose à voir avec la défense du pluralisme et de la diversité. Et les mouvements féministes et féminins ont été les principaux initiateurs du renforcement de la différence dans leur effort vers une égalité diversifiée, enrichissante et non “massifiante”. Le Forum a été le lieu de l’explosion du multiple et du respect de la différence.

Quelqu’un a suggéré que nous étions peut-être proches de l’esprit qui a engendré la première internationale, quand les socialistes et les anarchistes vivaient en bonne intelligence avant les divisions et l’intolérance qui apparurent par la suite. Cependant, nous ne pouvons oublier qu’à cette époque, sous le nom ambitieux d’international, se rassemblaient des représentants d’un petit groupe de pays de l’Occident en voie d’industrialisation. Alors que maintenant nous sommes devant un ensemble en gestation beaucoup plus étendu et, l’on peut dire, planétaire.

LE TOURBILLON D’UNE RIVIÈRE

Dès l’arrivée, Stella Sette Ferreira, la compagne de Chico Whitaker, me disait : "J’ai l’impression que parfois nous sommes en train de verser le vin nouveau dans de vieilles outres". L’image est heureuse et je la complèterai volontiers ainsi : vins vieux et nouveaux, aux saveurs les plus inattendues et les plus surprenantes, dans des outres vieilles et neuves, certaines aux contours imprécis et ambigus.

Pour donner un exemple, je me suis référé ci-dessus à une organisation en réseaux horizontaux, articulation nouvelle bien différente du cadre des partis et des centrales pyramidales. Mais attention, sous le nom nouveau de réseaux peuvent perdurer les vieilles habitudes et peuvent se camoufler les petits caciques et même les gourous intolérants.

A un moment donné, pendant les après-midi du Forum, j’ai assisté à la rencontre entre deux réseaux qui avaient cheminé sur des voies parallèles alors qu’ils travaillaient sur des thèmes très proches. Au début, ils semblaient se surveiller du coin de l’œil, avec leur style et leur jargon propre. Un climat nouveau les a désarmés et les a conduits à faire émerger des réseaux plus vastes, des réseaux de réseaux qui englobent le tout. Comme si les ruisseaux particuliers avaient été aspirés par le tourbillon d’une rivière plus large en absorbant et intégrant les méfiances, sans annuler la richesse des différences.

Dans ce type d’expérience collective, il se produit des changements dans les habitudes. On verra par la suite si le traditionnel ne va pas tenter de reprendre ses droits en reconstituant des espaces fermés de pouvoir et d’influence.

Dans d’autres rencontres du Forum, selon ce qui m’a été rapporté, il n’y a pas eu suffisamment d’intégration. Comme on le dit dans mon Rio Grande, « l’ancien et le nouveau » avancent dans la confusion.

L’ANNONCE DE TEMPS NOUVEAUX

Sans doute, pour me faire mieux comprendre, devrai-je faire une digression. Nous sommes probablement dans une période de transition historique incertaine, ce que Théodore Roszak a appelé le temps de la "désintégration créative de la société industrielle"(7). Période où ce qui est nouveau germe à côté et à partir de ce qui est ancien. Ou bien, selon une perspective plus large, nous sommes entrés dans la crise séculaire annoncée par Braudel après 1972 (je dirais 1968), entre deux périodes historiques de longue durée, après l’épuisement de nos 500 ans de modernité. Comme cela se produisit dans l’Europe entre 1350 et 1440, dans la gestation de la Renaissance(8). D’ailleurs Emmanuel Mounier, déjà en 1932, demandait de "refaire la Renaissance"(9). Une nouvelle renaissance peut être en préparation, lente, contradictoire et fragile, avec des avancées et des reculs, dans une crise de civilisation qui annonce des temps nouveaux. Alceu Amoroso Lima, critique et prophète, rêvait aussi, dès les années 30, d’un "nouvel âge" (qui pourrait sembler une traduction libre de l’expression à la mode aujourd’hui : new age)(10).

Pour la plupart des organisateurs du Forum, l’idée d’une transition historique et d’une étape en cours était implicite : d’où la suppression de tout document final ou de résolutions qui auraient paralysé le processus, contrairement à tant de groupes, apparus au cours des derniers siècles, qui ont toujours aimé formuler des thèses idéologiques. Marx avait critiqué l’idéologie comme fausse conscience, image inversée du réel. Curieusement, nombre de ses disciples aiment à rester dans le vague de propositions et de thèses, sans savoir suivre sa consigne de "monter de l’abstrait vers le concret".

Cela dit, je ne me place, en aucune façon, dans une perspective post-moderne qui proclame la fin des grands discours et annonce le temps de la fracture et des évènements sans signification. Dans cette attitude les post-modernes et les néolibéraux se rapprochent : tous deux refusent un sens à l’histoire, ainsi que l’émergence de nouvelles utopies. Je me situe dans la perspective de la construction collective d’une histoire ouverte où il s’agit de définir des tendances possibles et souhaitables, de les vérifier avec soin et de les réviser en permanence. En acceptant les défis et les risques, mais avec la volonté de tester les nouveautés et de faire des expériences. On m’a demandé un jour d’expliciter mon utopie concrète. J’ai alors rédigé un texte avec le titre suivant : "L’utopie ne surgira-t-elle pas au milieu de nous ?"(11).

L’INCERTAIN ET L’EXPÉRIMENTAL

A Porto Alegre ont été formulées diverses propositions d’avenir qui sont déjà en train de se réaliser. Ambitieuses et fragiles en même temps. Cela échappe à ceux qui ne parviennent pas à lire les mouvements sociaux profonds et les contradictions de la réalité. Il est facile de parler d’un passé simplifié et faussement cohérent dont nous ne retenons que ce qui nous intéresse. Il est difficile de comprendre le présent, dans son dynamisme, avec ses multiples facettes et ses surprises de chaque instant. Nous idéalisons le passé avec notre mémoire sélective et nous redoutons un présent où s’entrecroisent des tendances non maîtrisées par la systématisation des intellectuels.

D’ailleurs, cela est insupportable pour certains, qui tiennent à construire tout de suite des grilles d’interprétation qui emprisonnent avec leurs synthèses, qui encadrent la réalité à partir de leurs propres catégories explicatives. On voit alors apparaître des écoles de domestication théorique du présent et du futur, quand il faudrait des pratiques et des propositions ouvertes au dialogue, sujettes à révision et critique permanentes. Le XXe siècle a été le temps des totalités et des totalitarismes et les mêmes synthèses peuvent cacher les vieilles formules.

Le processus historique va décanter peu à peu les tendances, mais nous pouvons dès maintenant collaborer par nos pratiques et réflexions, pour rendre possible le souhaitable en train de se construire. Dans ce sens, le Forum n’a pas été un espace asphyxiant de certitudes bouclées mais la rencontre de pratiques et de propositions les plus diverses qu’il s’agit de penser et de mettre en œuvre ensemble.

Il y a pour ainsi dire deux logiques bien différentes. L’une a horreur de la contradiction et recherche la cohérence interne, au risque de s’évader de la réalité environnante en formulant des propositions bien tracées à l’intérieur de son propre espace. L’autre ne craint pas les tensions et les contradictions inévitables, et cherche à bâtir des projets dynamiques, bien que parfois incertains, insérés dans une réalité complexe avec laquelle ils doivent interagir et qui les conditionne et les modifie en permanence.

PRATIQUES INNOVANTES ET AUDACIEUSES

En pensant à ces deux tendances, l’écrivain Gilbert K. Chesterton, qui aimait les paradoxes, a publié une délicieuse nouvelle : La sphère et la croix. Il y oppose la logique circulaire de la sphère, parfaite dans son abstraction, fermée sur elle-même, et celle de la croix, avec ses deux lignes contradictoires, ouverte sur les quatre directions et à la multiplicité du réel. Pour lui, la première tend vers une raison qui évite le monde concret et se réfugie dans une illusion perfectionniste et aliénante de certitudes. Sa figure extrême est le fou "qui perd tout sauf la raison", absolument cohérent dans ses arguments irréfutables. La seconde attitude nous conduit vers une aventure humaine avec ses risques et ses surprises à chaque pas, mais avec l’inégalable possibilité de créer et d’innover(12).

Sensible au climat stimulant du Forum, j’ai perçu clairement la différence entre d’une part des modèles apparemment bien dessinés, mais élaborés à partir d’idées à priori, et d’autre part des essais qui explorent les virtualités et les potentialités de la situation présente pour donner forme à des pratiques innovantes et audacieuses.

Pour revenir à l’image de la croix de Chesterton et à ce qu’elle contient implicitement, j’ai ressenti, dans cette multiplicité de pratiques, l’absence relative de la dimension spirituelle et du sacré si présente dans la réalité émergente d’aujourd’hui. Une allusion très expressive de Frei Betto dans une réunion plénière, des références ici et là dans des groupes de travail… Mais il n’y a pas eu d’espace, comme celui du congrès Rio 92 avec sa célébration macro œcuménique, qui avait réuni le Dalaï Lama et Dom Helder ; ou le moment de spiritualité qu’un groupe de catholiques avait suscité lors de la conférence Pékin 95 qui rassemblait des femmes de toutes tendances. Et pourtant, nous avions des délégués aux appartenances religieuses les plus variées.

Il est vrai que l’un des organisateurs était le secrétaire général d’un organe de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) et qu’à travers lui la dimension spirituelle était présente. Etaient présents le président de la Conférence nationale des Religieux et plusieurs évêques et prêtres, comme Dom Tomás Balduino et Dom Orlando Dotti, ainsi que d’autres représentants de la pastorale sociale et de la pastorale des jeunes de l’Eglise catholique. Les tables rondes de l’Institut brésilien d’action populaire (IBRAP) ont réuni de nombreux anciens militants et dirigeants de l’Action catholique (JUC, JAC, JOC…). Mais la direction de la CNBB et celle du CONIC, l’Organisme œcuménique chrétien n’étaient pas représentées. D’ailleurs les deux autres piliers de la re-démocratisation, l’Organisation des avocats du Brésil (OAB) et l’Association brésilienne de presse (ABI) étaient également absents. Temps d’acteurs nouveaux, peut-être, mais les anciens auraient pu maintenir leur participation à un événement de cette envergure.

LA FORCE DU SYMBOLIQUE

Le monde nouveau ne s’exprime pas seulement par des idées, mais les symboles sont essentiels, principalement dans les temps médiatiques que nous vivons. Pendant les soirées culturelles une quantité de drapeaux colorés indiquait la pluralité de l’assistance. Quelques moments ont été décisifs. L’un d’eux eut lieu pendant la séance finale. La cérémonie d’inauguration avait laissé place aux discours inévitables des autorités. Pour le dernier jour, il fut décidé d’éviter les formalités. Il n’y aurait pas de texte de conclusion, de synthèse, comme l’on dit dans les séminaires et les congrès. On commença par de la musique et il y eut ensuite des communications brèves et expressives. En particulier des pierres gravées furent apportées par les délégations, à l’initiative d’une ONG française, pierres qui seront ensuite exposées sur une place publique de Porto Alegre comme signe de toutes ces expériences, première page d’un livre solide et concret qu’il faudra composer, années après années, avec l’accumulation parlante de ces signes matériels.

Le moment le plus émouvant se produisit lorsque deux jeunes, un juif et un arabe, apportèrent ensemble leur pierre avec des textes dans leur langue : la phrase en hébreu réclamait la terre pour les Palestiniens. Puis vinrent les témoignages plus ou moins succincts des différents groupes et délégations. Un beau jeune homme du Burundi, en large cape bleue, grand chapeau multicolore, à la prestance d’un chef de tribu, fit sensation en disant simplement ceci : "Si j’étais venu quelques siècles auparavant, je serais arrivé enchaîné au fond d’un bateau, comme un esclave, et aujourd’hui je suis venu comme un homme libre".

Le cas Bové a concentré l’attention sur lui. A vrai dire, l’expédition du syndicaliste français dans la ville de Não-Me-Toque, avec des leaders du Mouvement des sans-terre (MST), pour détruire les plantations transgéniques expérimentales de la multinationale Monsanto, n’était pas directement liée au Forum. Mais, survenant à ce moment-là, elle ne pouvait pas manquer d’interférer. Elle a eu lieu pendant le Forum et a produit sur celui-ci une forte impression. José Bové voulait attirer l’attention des moyens de communication et provoquer une réaction des autorités brésiliennes. Il a largement réussi sur les deux plans. Je ne veux pas me prononcer sur le fait lui-même, mais je voudrais indiquer que l’espace ouvert du Forum offrait des possibilités pour toutes sortes d’initiatives dans l’esprit du pluralisme déjà décrit. L’une de ces initiatives aura plutôt été une transgression de la part du leader paysan, habitué comme ses amis du MST, à poser des actes qui ont de fortes répercussions. Immédiatement se créa un sentiment de solidarité : "Nous aussi, nous sommes des Bové", disaient les badges qui furent immédiatement arborés en grand nombre. Faut-il y voir une comédie de victimisation recouvrant une intelligente opération de publicité et de quête de visibilité ?

Une fois encore, on a pu voir comment l’information s’est concentrée sur le sensationnel au détriment de la richesse des autres évènements. Un jour il nous faudra apprendre à nous fixer sur les choses vraiment essentielles. Mais c’est un long apprentissage. Le fait a-t-il détourné l’attention de l’essentiel du Forum ? D’une certaine façon, oui. Mais, d’autre part, ce fut une manière indirecte – bien que par un biais simplificateur – d’attirer l’attention sur ce qui se passait à Porto Alegre. Le Forum aura fourni une scène à l’artiste Bové et à ses compagnons du MST. Ils auront néanmoins contribué à promouvoir le Forum dans les médias du monde entier.

TENSIONS ET CONSENSUS

Dès sa préparation, le Forum aura constitué un énorme défi. Il y avait des divergences sur la dynamique, les thèmes et les résultats. Tous les efforts du petit noyau organisateur tendaient à susciter des décisions consensuelles par un long et patient travail de négociation(13). Cela fait penser à la rationalité communicative et consensuelle proposée par Habermas, dans laquelle l’argumentation par le dialogue diffère d’une négociation impliquant des gagnants, des perdants et des transactions. Ce type d’attitude suppose un climat de transparence et de confiance réciproque. Des tensions se sont effectivement produites mais avec la volonté de les dépasser malgré de grandes difficultés.

Un bon exemple a été la décision qu’il fallait prendre sur la tenue du prochain Forum. Deux propositions bien différentes s’opposaient. L’une présentait Porto Alegre, à l’image de Davos, comme le siège permanent et régulier des forums annuels. L’autre proposait un siège tournant dans d’autres villes du monde pour donner une dimension planétaire. Considérant la faible participation de nombreuses régions, cette deuxième proposition suggérait la réalisation de forums régionaux les années paires et de forums mondiaux les années impaires. Une grande partie du public brésilien, et spécialement du public “gaucho”, préférait visiblement Porto Alegre comme lieu de la prochaine rencontre en 2002. Mais beaucoup de participants craignaient que le calendrier électoral brésilien ne vienne perturber l’ambiance et les débats par des préoccupations immédiates de politique partisane. Parmi les membres du comité d’organisation, deux seulement défendaient clairement le choix de Porto Alegre, les autres penchant vers l’autre proposition. Ce furent des heures et des heures de discussions, jusqu’à l’aube, la majorité évidente ne voulant pas imposer ses vues. On parvint à un accord : réaliser en 2002 un forum à Porto Alegre et, simultanément, des forums régionaux. Le forum de 2003 devant se tenir dans une ville qui aura montré, le moment venu, qu’elle remplit les conditions nécessaires. En l’occurrence, chacun avait fait quelques concessions.

Pourtant, même les décisions consensuelles ne sont pas toujours facilement assimilées. En présentant la résolution en assemblée plénière, le lecteur omit la partie qui concernait les rencontres régionales. Immédiatement alerté, il revint en arrière et relut la résolution tout entière en expliquant qu’il avait oublié une phrase du texte – pourtant cruciale – dans un moment d’émotion, alors que le public applaudissait la décision de réaliser un Forum en 2002 à Porto Alegre. Sans doute, seulement un peu d’inattention ou bien, qui sait, un acte manqué… Quoi qu’il en soit, l’exercice de la recherche obstinée du consensus reste le signe d’un processus démocratique et participatif en gestation.

DEUX SYMBOLES, DEUX ATTITUDES

Pour conclure, j’aimerais signaler que l’un des moments les plus significatifs qui est resté dans la mémoire du Forum et qui restera certainement dans la mémoire collective a été la confrontation télévisuelle des deux pôles : Porto Alegre et Davos, comme deux symboles et deux attitudes. Le débat transmis en direct, pendant près de deux heures, entre des participants de Porto Alegre et de Davos, valait principalement par la force de l’image. Il suffisait de les voir. D’un côté, quatre hommes blancs d’âge moyen, en costume et cravate, imbus de leur importance : Soros avec son cynisme, deux fonctionnaires sérieux et importants de l’ONU et un industriel suisse qui répétait naïvement la vieille formule du “produire d’abord” pour “distribuer ensuite”. De l’autre, la diversité : l’ex-ministre de la culture du Mali, avec son manteau coloré, une leader expressive du Kenya, Hebe Bonafini, une mère de la Place de Mai, une dirigeante brésilienne, un Sud-Africain, un représentant d’Amérique Centrale, un Philippin, Oded Grajew, Bernard Cassen, etc(14).

Le débat fut tendu, faisant apparaître la confrontation inévitable. Au milieu du débat, pour briser la monotonie du groupe de Davos, on fit venir de l’assistance une Hindoue d’une ONG. Notre groupe l’empêcha de parler. Intolérance ? Ou expression d’une indignation ? Hebe Bonafini ne put éviter de faire sentir la dureté de sa position. Bernard Cassen fut concret et présenta des propositions bien précises : l’annulation de la dette, l’application de la taxe Tobin et la fermeture des paradis fiscaux, "bien connus de vous, Soros !". Et il mit ses interlocuteurs au défi de circuler dans Davos pour recueillir des soutiens à ce programme. Ce simple débat aura légitimé Porto Alegre, chaleureux, populaire et coloré, comme solution alternative à Davos, gelée, élitiste et triste.

D’un côté, nous avons un système hégémonique qui se prétend tout-puissant et se présente comme unique solution, bien que les inquiétudes exprimées à Davos au sujet de l’économie américaine montrent clairement ses fragilités latentes. De l’autre côté, à Porto Alegre, ce fut la manifestation bruyante et créative à la recherche de nouveaux chemins, et surtout la décision ferme d’inverser les priorités imposées par une perspective “économiciste”.

Véritable révolution copernicienne dans le faire et le penser. Non seulement un autre monde est possible mais encore un nouvel horizon et une autre voie d’organisation des faits et des actes s’ouvrent devant nous. Porto Alegre les a mis en lumière. Nous ne pouvons plus les ignorer. Le centre ne peut plus être autre que la personne, ouverte à l’altérité et à la communauté qui vit, produit des biens matériels et symboliques, se reproduit, décide, fait la fête, entre en relation et aime.

Luiz Alberto Gomez de Souza

Notes

[1] - Alain Touraine, Le communisme utopique. Le mouvement de mai 1968, Paris, Ed. du Seuil, 1968, p. 53.

[2] - Le Forum a renforcé ma conviction que nous avons une société très créative et vivante ; les analystes ne savent pas ou ne veulent pas voir. Je disais cela dans un article écrit peu avant le Forum : L.A. Gómez de Souza, "Um pais dinâmico, um pensamento claudicante", revue Estudos Avançados, São Paulo, USP, n° 40, septembre-décembre 2000, section "Brasil, dilemas et desafios III", pp. 77-90.

[3] - Entretien avec Oded Grajew, "L’élite a changé", revue Isto É, 31 janvier 2001, pp. 7-11. Au lieu de simples protestations, "montrer les chemins et les solutions possibles, à partir des expériences concrètes déjà mises en œuvre".

[4] - Immanuel Wallerstein, "Davos - Porto Alegre : The World Soccer Cup ?", Comment n. 57, 1er février 2001, Fernand Braudel Center, Binghamton University, http://fbc.binghamton.edu/comment.htm

[5] - Voir Francisco Whitaker, Rede : uma estrutura alternativa de organização, in (ce que sont les réseaux) : "ceux qui en font partie se lient horizontalement à tous les autres… L’ensemble qui en résulte est comme un tissu fait de nombreux fils sans qu’aucun des nœuds puisse être considéré principal ou central, ni représentant des autres…"

[6] - Voir

[7] - Théodore Roszak, Person-planet. The creative disintegration of industrial society, Londres, Granada Pub lishing, 1981.

[8] - Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVe - XVIIIe siècle, vol. 3, Le temps du monde, Paris, Armand Colin, 1979, pp. 537-548.

[9] - Emmanuel Mounier, "Refaire la Renaissance", article publié dans la revue Esprit, Paris, octobre 1932, transcrit dans Révolution personnaliste et communautaire, Œuvres de Mounier, vol. 1, Paris, éd. du Seuil, 1961, pp. 137-174.

[10] - Deux ouvrages de Alceu Amoroso Lima des années 30 ont comme titres No limiar da Idade Nova et Pela cristianização da Idade Nova. Celui qui avait su pressentir le modernisme en littérature, était toujours attentif aux nouvelles orientations de l’histoire.

[11] - L. A. Gómez de Souza, "A utopia estará surgindo no meio de nós", revue Presença, Rio de Janeiro, n°10, juillet 1987, pp. 70-82.

[12] - Dans son ouvrage le plus important, Orthodoxie, qui traite de sa conversion au catholicisme, Chesterton a tout un chapitre sur ce thème. Il l’a repris dans un article figurant dans le livre Enormes minúcias. On note que cette folie sans issue n’a rien à voir avec la raison-de-la-déraison d’un génial Don Quichotte, si bien analysée par Unamuno. D’ailleurs le visionnaire chevalier de la Manche aurait bien trouvé sa place dans un Forum comme celui-ci…

[13] - L’Accord de programme pour la réalisation du Forum social mondial, préparé par les organisateurs, indiquait déjà, en son paragraphe 17 : "Les décisions du Comité d’Organisation seront toujours prises sur la base du consensus. Dans le cas ou le consensus ne sera pas possible, on vérifiera par un vote la volonté de la majorité et on contrôlera ensuite si la minorité accepte la décision proposée. Si cette dernière ne l’accepte pas, la discussion sera reprise jusqu’à ce que l’on parvienne au consensus ou à l’accord de la minorité éventuelle".

[14] - Il convient de préciser que les quatre participants de Davos n’avaient pas de mandat pour représenter le Forum économique mais avaient offert de se présenter à titre personnel. Les organisateurs de la rencontre suisse en vinrent même à discréditer les journalistes producteurs du programme et il avait fallu le réaliser en dehors de l’enceinte du Congrès, dans un studio aménagé dans une église évangélique.


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