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L'Afrique du nouveau siècle : de l'ambiguïté à l'espérance

Foi et développement, n°293, avril-mai 2001

par Roland Colin

L’accession à la modernité est un processus généralement donné pour une évidence. Certains peuples sont traités d’“attardés” par d’autres qui se présentent comme “avancés”. Les seconds colonisent les premiers. Le tour est joué. Et la réalité indiscutable. La France n’échappe pas à la règle. La Grande-Bretagne, la Belgique ou le Portugal ne firent pas exception.

Ainsi naquit la politique d’assimilation qui, loin de faire émerger des “stratégies de libération ouvrant la voie du développement”, imposa le poids des “ambiguïtés fondatrices” à un continent tout entier : l’Afrique. D’où le terme d’“Afrique ambiguë” forgé par Georges Balandier et repris à frais nouveaux par notre ami Roland Colin, président de l’IRFED.

C’est le morcellement opéré par les puissances coloniales qui a fracturé les ensembles socioculturels de l’Afrique. Le traumatisme durable, longtemps nié, est irréfutable. Le continent noir ne s’en remet toujours pas. Il ne s’agit pas de chercher un bouc émissaire, de désigner un coupable, mais de réparer une erreur, si possible, et de repérer les projets qui mûrissent. Roland Colin analyse la rupture des régulations sociales qui aboutirent aux conflits ethniques ravageurs de la dernière décennie.

Cette première lecture serait décourageante si nous restions dans l’ignorance des potentialités d’une Afrique à ne pas réduire fatalement à ses revers historiques. C’est une leçon d’espoir qui est présentée ici. Il y faudrait un livre. Mais ces pages ouvrent déjà notre regard sur une immense inconnue, où germent, sous les plaies de l’histoire, les promesses d’un renouveau. Ambiguë, l’Afrique ? Ô combien ! On l’a dite “mal partie”. Son futur ne fait que commencer !

Albert Longchamp

Il y a presque un demi-siècle, Georges Balandier, ouvrant alors la sociologie pionnière de la colonisation, portait sa réflexion, étayée par la vivacité du témoignage, sur ce continent qu’il nommait l’ “ Afrique ambiguë ”. C’était à l’aube des étapes annonciatrices des indépendances. L’immense choc de la Seconde Guerre mondiale venait d’ébranler l’ordre institué des empires coloniaux. L’Inde ouvrait la voie, en 1947, non sans payer un sanglant tribut à des tensions communautaires mal contenues par les anciens maîtres.

L’Afrique subsaharienne emboîtait le pas, moins de dix ans plus tard, sous la conduite charismatique de Kouamé Nkrumah. Il obtenait des Britanniques une autonomie vite muée en indépendance pour son pays, la Gold Coast, qu’il rebaptisait fièrement Ghana, en 1956. Il reprenait ainsi le nom légendaire du premier grand empire ouest-africain qui, aux alentours de l’An mil, marquait l’émergence de nouveaux pouvoirs d’Etat, dans une Afrique jusque là vouée essentiellement aux systèmes lignagers. Nkrumah s’affirmait “ panafricaniste ”, ouvrant le procès en “ balkanisation ” des colonisateurs blancs, accusés d’avoir voulu “ diviser pour régner ”.

DES INÉGALITÉS INSOUTENABLES

L’Afrique francophone coloniale ne tarda guère à suivre, dans une démarche qui se voulait davantage conciliatrice. En effet, à la différence des autres puissances coloniales, la France avait affirmé une volonté de “ civilisation assimilatrice ”. Le modèle français, dans sa dimension de société et de culture, était présenté et promu comme un horizon de référence et de progrès indépassable. Dans un premier temps, les élites francophones, pour une partie d’elles-mêmes, se laissèrent séduire par cette philosophie de mutation identitaire. Le premier député noir, Blaise Diagne, au moment de la guerre de 1914, en fut le prototype.

Une autre partie, dès avant le second grand conflit mondial, avait affirmé, derrière Senghor, le choix d’exalter les valeurs africaines, sous la bannière de la “ négritude ”. En 1945, à la Libération, la politique française s’orienta tout d’abord vers une idéologie assimilationniste, modulée par quelques réserves précautionneuses. La Constitution nouvelle créait l’Union française entre la métropole, pivot du système, et les Territoires d’Outremer gravitant autour d’elle, dans une République qui se voulait, à toute force “ unitaire ”. Paris récusait toute perspective fédérative qui aurait mordu sur l’hégémonie métropolitaine. Les territoires furent dotés d’institutions décentralisées n’excédant pas les prérogatives des Conseils généraux de l’hexagone central.

Ce premier pas en avant permit de mettre en évidence les contradictions fondamentales de ce qui était présenté comme un projet commun. La “ citoyenneté ” des ressortissants français recouvrait d’insoutenables inégalités. Les ratios des électorats désignant les parlementaires, “ représentants du peuple ” et détenteurs constitutionnels du pouvoir de faire les lois et d’investir l’exécutif, variaient dans d’énormes proportions, selon que l’on appartenait à la métropole ou aux Territoires d’Outremer. La France élisait près de 500 députés pour un peu plus de 40 millions d’habitants. Le Sénégal en élisait 2 pour 4 millions d’habitants, et les autres pays à l’avenant.

La logique assimilationniste aurait voulu que les ratios s’égalisent, ce qui aurait conduit à rendre minoritaires les 40 millions de Français métropolitains par rapport aux 60 millions de Français d’Outremer. Alors, sans que les termes du débat de fond soient clairement posés, au milieu des années 50, une logique centrifuge vint succéder à la logique centripète précédente. L’autonomie interne, concédée par la “ loi-cadre ” du 23 juin 1956, ouvrait la voie à une reconnaissance de la personnalité des anciens Territoires se voyant accéder au statut d’Etats. Dans un premier temps, une fiction difficilement soutenable prétendait préserver entre eux l’appartenance à la “ République française indivisible ”.

En 1958, la position du Général de Gaulle s’attachait à substituer la notion de “ Communauté française ” à celle de “ République englobante ”, sans, pour autant, parvenir à fermer la porte à l’évolution vers les indépendances. Dès 1960, la cause était entendue : la France devait s’ingénier à créer de nouveaux liens pour préserver sa sphère d’influence, à la fois économique, politique et culturelle. La “ zone franc ” était maintenue et l’organisation de la “ francophonie ” prenait le relais de l’ancienne Communauté avec, en contrepoint, une “ Conférence franco-africaine ” dont la mission était de réguler les fonctions politiques de l’ensemble.

Ce panorama historique, très schématiquement dressé, me paraît indispensable pour rendre compte de l’ “ ambiguïté ” à laquelle l’Afrique s’est trouvée livrée et dont elle a peine à s’affranchir. La décolonisation n’a pu y être menée dans l’indispensable clarté historique exigée par un bouleversement d’une telle ampleur. Dans les territoires sous influence britannique, belge ou portugaise, selon des modalités historiques très différenciées, le poids de l’ambiguïté historique ne fut pas moindre.

Il m’importe donc aujourd’hui d’établir le bilan et la portée des ambiguïtés fondatrices, si l’on veut faire progresser, dans la clarté, des stratégies de libération ouvrant la voie du développement.

LE PROBLÈME DE LA "MODERNISATION"

La colonisation a prétendu être le ressort fondamental de la "modernisation". Elle s’est posée comme intervenant à ce titre dans le vécu historique de peuples présentés comme “ attardés ”, voire “ arriérés ”. Le colonisateur s’arrogeait la mission de “ civiliser ”, c’est-à-dire de créer un modèle de gestion de la cité en mesure de promouvoir au mieux l’intérêt commun, tant dans l’exploitation des ressources que dans la création des valeurs et des compétences.

La quasi-totalité des processus coloniaux que je viens d’évoquer se réfèrent à un “ modèle ” d’accession à la modernité qui tire son sens de l’histoire propre du colonisateur. Jusqu’au bout, la contrainte philosophique, morale, politique de ressembler au “ déjà développé ” pour se développer soi-même est posée comme indiscutable. On admet, certes, quelques écarts mineurs d’adaptation n’ayant guère plus de portée que de substituer le zébu à la vache normande dans les manuels d’histoire naturelle. L’assimilation s’est constamment assortie d’un “ devoir de ressemblance ”, masquant la crainte d’une perte de contrôle du système de pouvoir : “ Si je vous laisse évoluer à votre gré, je vous perds et vous me perdez ”.

Les concessions faites en dernier ressort, jusqu’à l’indépendance et au-delà, n’ont jamais véritablement remis en cause, dans la plupart des cas, le problème des choix de modèle. La différence, passé ce cap, était que, après la perte relative du contrôle politique par les anciennes métropoles, le modèle qu’elles avaient légué ne disposait plus de mécanismes de redressement, ni internes ni externes. Les nouveaux pouvoirs exogènes prennent le relais – tout particulièrement les institutions financières internationales garantes de “ l’orthodoxie ”, avec beaucoup d’infortunes à la clé, et, surtout, les “ lois du marché ”, au sein d’un libéralisme à tout crin, censé assurer à tous l’optimum du bien-être.

Dans tous ces cas de figure, le noyau du problème est resté entier : la satisfaction des besoins de tous les êtres humains tels qu’ils les ressentent et sous leur responsabilité. Or, les débats fondamentaux sur ce problème fondamental, à de rares exceptions près, n’ont pratiquement jamais été ouverts, et la nécessaire participation à la “ modernisation ” reste en situation virtuelle. LE DRAME DE L’ÉCLATEMENT

Les éclatements nés tant du régime colonial que des processus de décolonisation n’ont jamais trouvé de remèdes satisfaisants jusqu’à ce jour. On peut en faire un rapide inventaire.

Le traumatisme initial majeur résulte de la “ balkanisation ” du continent africain. Alors qu’en Europe le système des Etats et des Nations s’est constitué à travers une dynamique de très longue période, durant de nombreux siècles, avec des affrontements et des ajustements successifs, le découpage africain résulte exclusivement du partage colonial, qui s’est opéré, pour l’essentiel, en moins d’une cinquantaine d’années. La Conférence de Berlin, en 1885, où les nations européennes se sont accordées sur la délimitation de leurs sphères d’influence respectives, en marquait le point d’orgue.

Ce morcellement ne reposa que sur la logique du rapport de force. Chaque Etat colonial, partant de bases commerciales établies sur le littoral, au temps du trafic mercantile et esclavagiste, s’élançait vers l’intérieur pour conquérir le plus grand espace possible. Ce changement de cap de la politique coloniale procédait de l’émancipation des colonies ibériques en Amérique latine, anglaises et françaises en Amérique du Nord. Il marquait la volonté d’exploiter la main-d’œuvre africaine sur place au lieu de le faire par la grande transportation esclavagiste outre-atlantique que les nouvelles conditions géopolitiques ne pouvaient préserver.

Un tel partage, dicté par les intérêts économiques et politiques dominants, a taillé brutalement dans le tissu social et culturel de l’Afrique, sans souci des histoires et des civilisations antérieures. La plupart des grands ensembles socioculturels pouvant servir de fondement à des nations modernes se sont donc trouvés fracturés, et soumis à la loi de modèles anglais, français, belges, espagnols, allemands, italiens, portugais, au mépris de toute cohérence intrinsèque.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cette Afrique éclatée abordait ainsi, dans des conditions désastreuses, le défi du développement. Les marques de la colonisation étaient si fortes et si opposées à une dynamique unitaire qu’il apparaissait impossible, dans les années 60, de remettre en question les frontières issues de la colonisation. Tous les nouveaux pays se ralliaient à cette loi, tout en affirmant, paradoxalement, leur volonté de faire progresser l’unité africaine – notamment par la constitution de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) qui ne disposait pas de moyens efficients accordés à son ambition déclarée.

La seconde grande ligne de fracture léguée par la colonisation est d’ordre social et culturel, et donc aussi politique, à l’intérieur de chacun de ces Etats. La classe politique à qui le pouvoir était transféré se trouvait tributaire de la matrice selon laquelle fonctionnaient les pouvoirs antécédents. Les nouveaux dirigeants, formés et façonnés par les anciens maîtres, se trouvaient en décalage profond avec les masses populaires davantage reliées aux sociocultures du terroir, selon des logiques et des visions du monde non-occidentales.

Dans de tels contextes, l’exercice de la démocratie, postulée par l’adhésion à la Charte des Nations Unies, se révélait une entreprise largement compromise dans la plupart des cas – soit que se mettaient en place des démocraties formelles sans véritable participation populaire éduquée et informée, soit que s’instauraient, sans autre forme de procès, des régimes totalitaires civils et militaires, oublieux des droits humains les plus élémentaires.

Pour ajouter à l’ambiguïté ainsi établie dans ces différentes sphères, les partenaires internationaux de l’aide publique au développement, bilatéraux ou multilatéraux, se faisaient une loi intangible de respecter ces facteurs constitutifs de l’ambiguïté. Ils contribuaient ainsi à renforcer les fractures en les légitimant, et en les érigeant, par les flux d’assistance et d’aide, en vecteurs essentiels de coopération.

Dans un tel contexte, comment s’étonner du “ développement du sous-développement ” et de la montée des détresses et de la pauvreté pour les peuples concernés ? La rupture des régulations sociales s’accompagnait de l’explosion d’une urbanisation périphérique incontrôlée et des fléaux sociaux inhérents : le chômage, l’exclusion des jeunes, la toxicomanie et, bientôt, les ravages du sida. Conflits et guerres ethniques se répandaient sur une partie croissante du continent, et l’idée même du développement devait céder le pas à l’action humanitaire d’urgence pour tenter d’éteindre les incendies et d’atténuer les drames humains.

Ce tableau d’allure apocalyptique ne repose pas sur une vision abstraite de la situation africaine. Il procède de la prise en compte de “ l’ambiguïté ”, portée jusqu’au paroxysme de ses conséquences. Mais il n’est pas acceptable d’en rester là. Cette analyse rend compte seulement d’un versant de la réalité.

UN MOUVEMENT DE RÉSISTANCE

Une seconde lecture s’impose, qui ne contredit pas la précédente mais montre que, tout au long du processus de domination, pendant la période coloniale et après le cap de la décolonisation, des dynamiques puissantes, enracinées au cœur des communautés humaines, ont illustré un mouvement de résistance visant un véritable développement endogène.

Pour n’évoquer que quelques références particulièrement significatives, je dois citer, en première ligne, les expériences de participation et de prise de responsabilité à partir des milieux populaires, à la charnière des indépendances. Ainsi, en Afrique de l’Ouest, ce qu’il faut appeler le “ mouvement des animations démocratiques ” en vue de la participation responsable des masses au développement.

Au Sénégal, à partir de 1958, dès le début de l’autonomie interne, sous l’impulsion de Mamadou Dia, chef du premier gouvernement sénégalais, se met en place une stratégie de lutte contre l’économie de traite héritée du système colonial. Le Sénégal, jusqu’à cette époque, était voué à la culture de l’arachide, qui représentait 80 % de son économie intérieure et de ses échanges extérieurs. L’exploitation des paysans, sous la pression d’un appareil d’Etat acceptant d’être le relais des firmes commerciales étrangères, interdisait tout recentrage créatif du monde rural.

La nouvelle politique de Dia lance un système d’éducation permanente pour les communautés villageoises, leur donnant tous éléments pour démonter les rouages du système d’exploitation et pour construire un projet alternatif reposant sur l’autogestion et répondant à leurs besoins propres. On appelait cela “ animation rurale ”, car la campagne retrouvait son âme. Les paysans “ conscientisés ”, formés, coalisés, s’organisaient en “ coopératives de développement ” multifonctionnelles. Ils reprenaient pouvoir sur leur production, et, en premier lieu sur l’économie arachidière, pour entrer dans une voie de diversification, d’aménagement des terroirs, de développement local et régional. L’appareil d’Etat et l’encadrement technique se transformaient pour devenir partenaires du projet des communautés. La participation économique faisait augurer une avancée de la démocratie réelle.

Mamadou Dia avait mené sa révolution des structures au seuil d’un point de non-retour. C’est alors que les intérêts intérieurs et extérieurs, ayant partie liée et procédant du “ système de l’ambiguïté ” antécédent, fomentèrent un coup d’Etat, en décembre 1962, pour bloquer la grande transformation en cours. Dia et ses fidèles en payèrent très durement le prix, en subissant répression et déportation au péril de leur vie. Les intérêts lésés par le réveil des communautés étaient trop puissants pour ne pas réagir ainsi. Mais ces revers tragiques ne pouvaient empêcher la germination des graines ainsi semées.

D’abord par un effet de propagation dans le continent africain. L’expérience sénégalaise inspira celle des animations nigérienne et malgache. Elle rencontra le mouvement autogestionnaire promu par l’action éclatante d’Amilcar Cabral en Guinée-Bissau, et qui déboucha sur des novations hardies (ainsi les Centres d’éducation populaire intégrée – CEPI), à l’issue de la lutte victorieuse du Parti africain de l’indépendance de Guinée-Bissau et du Cap-Vert (PAIGC) pour l’indépendance. Des expériences portant la trace d’une semblable logique se manifestèrent en chaîne, au Tchad et au Rwanda notamment.

Un vaste mouvement d’éducation à partir de la base, tendant à armer les communautés pour concevoir, organiser, gérer leurs propres projets de développement s’observa dans presque tous les pays. Dans bien des cas, la dynamique nouvelle était engendrée par des initiatives locales particulières ; dans d’autres cas, ces initiatives se relayaient les unes aux autres. Dans la plupart des situations, elles opéraient en marge des actions de l’Etat trop contraintes par les modèles extérieurs.

Leur prime de situation, qui était aussi leur sauvegarde, tenait souvent à leur peu de visibilité depuis les lieux de pouvoir officiels. On évoquait ainsi le “ secteur informel ” où l’on savait qu’il se “ passait des choses ”, sans trop réaliser qu’il s’agissait là du contrepoids le plus puissant aux fractures, aux erreurs ou aux exactions imputables aux acteurs et aux institutions nés de l’ambiguïté.

Ce monde de l’informel a été et demeure encore la force la plus efficiente pour donner aux masses majoritaires marginalisées les moyens de leur survie. C’est le terreau à partir duquel peuvent germer des projets ou des contre-projets porteurs de développement pour ces masses. C’est à elles que s’adressait la dynamique d’animation lancée par Mamadou Dia, tout comme le mouvement autogestionnaire de la lutte du PAIGC pour la libération de la Guinée-Bissau.

Hors du monde de la colonisation francophone, un exemple de grande portée a été donné en Tanzanie par le “ mouvement des ujamaa ” créé à l’instigation de Julius Nyéréré. A partir de 1967, il soutenait la mise en place d’une structure communautaire autogérée, dans l’univers des villages considérés comme le tissu élémentaire d’un “ socialisme africain humaniste ”, enraciné dans les valeurs de solidarité de la culture populaire. Nyéréré se heurta, lui aussi, à des facteurs de dérive, à la conjonction de résistances intérieures et extérieures.

Chaque fois qu’une tentative de démocratisation partait d’engagements et d’options idéologiques au sommet de l’appareil d’Etat, elle acquérait une visibilité qui la désignait comme cible à toutes les forces contraires, économiques, politiques, voire religieuses dans le cas des intégrismes ou des traditionalismes indéfectiblement complices des ordres anciens. Cela explique les effets de butoir récurrents auxquels se sont heurtées, les unes après les autres, ces stratégies de participation démocratique. Mamadou Dia ne s’y est pas trompé, tirant les leçons de la politique radicalement novatrice qu’il avait inaugurée, avant de subir le choc de la coalition à laquelle il s’attaquait.

DES DYNAMIQUES PROFONDES

Au sortir de douze années de prison particulièrement éprouvantes, il décidait de créer une “ Internationale africaine des forces pour le développement ” (IAFD), lancée à Dakar en avril 1975. Il s’agissait d’identifier, au sein de l’espace géopolitique continental, les organisations nées de la base et porteuses d’une volonté de développement “ endogène ”, afin de les aider à se coaliser et à peser d’un poids suffisant, tant dans le cadre national que sur l’échiquier international. D’abord accueilli avec enthousiasme dans de nombreux pays africains, le projet fut sévèrement freiné par le régime sénégalais de l’époque. Le pouvoir en place ne supportait pas de voir se lever une contestation faisant apparaître les véritables enjeux du développement, dans les rapports entre base et sommet, intérieur et extérieur.

Mais la dynamique ainsi évoquée ne s’arrêtait pas pour autant. Elle se confortait de la crise atteignant nombre de régimes politiques ébranlés indirectement par les conséquences de la chute du Mur de Berlin en 1989. Les forces contestataires y trouvaient un précieux renfort pour mettre en cause des systèmes dictatoriaux qui faisaient figure de forteresses imprenables. Ainsi, parmi d’autres, la révolution malienne de 1991 venant à bout du pouvoir totalitaire de Moussa Traoré, par un sursaut des forces vives soutenues par des militaires démocrates. Des “ conférences démocratiques ” se multiplièrent sur les ruines des régimes abattus de la sorte. Mais la cause du développement n’était pas gagnée pour autant. Les nouvelles équipes devaient faire face à des dissensions partisanes internes, occultant, dans bien des cas, la nécessité de définir un véritable projet de société au service des peuples portant les meurtrissures des épreuves antérieures.

Fort heureusement, les dynamiques profondes issues de “ l’informel ” poursuivaient leur chemin. Il leur arrivait, en certaines occurrences, d’émerger en de solides organisations suffisamment fortes pour s’imposer dans leur contexte national, et même international.

Ainsi, l’ouverture hors du commun des “ Kafo-jïginew ” du Mali. Le terme, choisi par les paysans, évoque le “ grenier ” où sont constituées les richesses d’un terroir. Les choses avaient commencé lorsque la politique économique malienne avait misé, de façon déterminante, sur la culture du coton, source de revenus et de recettes d’exportation jugée supérieure à toute autre option. L’Etat avait mis en place, avec l’aide de concours extérieurs, la compagnie malienne pour le développement des textiles (CMDT) qui apportait un encadrement technique rigoureux et compétent et l’accès aux débouchés extérieurs. Parallèlement, se mettaient en place des associations villageoises qui introduisaient dans le système une logique coopérative d’économie sociale.

Les collectifs paysans comprirent qu’il était essentiel, pour eux, de retrouver un pouvoir économique plus autonome. A cet égard, le crédit à la base constituait un enjeu très important. De là naquirent les “ caisses villageoises ”, “ greniers d’argent ” (jïginew, en bambara), appuyées techniquement par des banques coopératives françaises. Progressivement, ces caisses villageoises se fédérèrent et exercèrent une pression sur les structures extérieures, tant étatiques que d’assistance technique, aboutissant à un recentrage complet du projet sur la responsabilité paysanne.

Ainsi, l’organisation des “ Kafo-jïginew ”, qui rassemble une centaine de milliers de producteurs de base, est devenue un partenaire de premier plan, dans une politique rurale régionalisée qui contrôle, aujourd’hui, le plus gros de la production cotonnière malienne. Elle s’ouvre à une véritable diversification de ses activités, en incluant les dimensions éducatives et sociales. Les femmes y prennent une part grandissante.

Par la pression d’une base organisée, on est aussi passé d’un système à dominante technocratique à une grande entreprise de développement autogérée, dont la responsabilité supérieure est assurée avec talent par un président fédéral et des présidents de caisse, tous paysans issus de leur terroir et démocratiquement élus, et disposant d’un staff technique compétent et efficace.

C’est dans un tel contexte que l’on a pu mesurer le poids d’une logique de mondialisation exogène. D’une part, la Banque mondiale, soutenant à plus d’un égard cette grande opération, est intervenue avec force pour qu’elle abandonne le support collectif, ne reconnaissant que les entrepreneurs agricoles individuels. D’autre part, la chute des cours mondiaux du coton a amputé de façon dramatique le revenu des paysans. La fédération des Kafo-jïginew a résisté victorieusement aux pressions anti-communautaires, et a réussi à se faire accepter comme partenaire de premier rang. Sur le second point, la marge de résistance est plus étroite et l’action sur les conditions internationales des marchés appelle des coalitions plus vastes et des alliances avec des pouvoirs publics résolus à jouer le jeu démocratique. A cet égard, les inquiétudes sont loin d’être dissipées.

Ces quelques illustrations, où les leçons du passé et les engagements du présent se rejoignent, ouvrent des chemins d’espérance, à la condition que des prises de conscience, des volontés d’agir, des méthodes et savoir-faire appropriés se rejoignent. Des signes encourageants se dessinent, malgré la persistance de guerres fratricides, de dévastations sociales, d’exploitations économiques récurrentes et de sujétions politiques aliénantes.

Trois lignes de travail apparaissent particulièrement importantes pour la survie et le développement de cette Afrique du nouveau siècle :

  • L’émergence de Centres africains de réflexion et d’analyse sur les stratégies et les pratiques du développement endogène et démocratique appuyant le mouvement social de participation.
  • La constitution, en relation avec de tels Centres, de bases de données permettant de capitaliser les expériences utiles afin de soutenir efficacement la recherche, la formation, l’action étroitement liées les unes aux autres.
  • La participation dynamique de ces instances à un réseau international coalisant les idées et les engagements pour faire progresser, à l’encontre des lois inhumaines du marché ultra-libéral, une mondialisation à visage humain où l’Afrique est appelée à tenir une place de choix, au nom des ambiguïtés surmontées et des espérances retrouvées.

Roland Colin
Président de l’IRFED


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