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Une éthique nouvelle pour le troisième millénaire

Foi et développement, n°391, février 2001

par Leonardo Boff

"L’être le plus menacé dans la nature, ce n’est pas le panda de Chine, ce sont les pauvres du monde condamnés à mourir avant l’heure." C’est en ces termes passionnés que Leonardo Boff présentait, l’an dernier, à Fribourg en Suisse, sa réflexion pour une nouvelle "Charte de la Terre". L’ex-franciscain brésilien fut l’un des "pères" de la théologie de la libération. Après plusieurs années de "débats" avec le cardinal Joseph Ratzinger et la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Leonardo Boff fut condamné au silence par le Vatican en mai 1985. Le religieux se soumit mais quitta les ordres. A partir de 1991, il avait réorienté sa réflexion théologique en vue d’une "écologie de la libération" dont les termes et les objectifs, dans le contexte de la mondialisation, apparaissent également au fil de la pensée développée par l’article que nous publions ici. Le bouillant théologien brésilien n’a rien perdu de sa verve ni de sa "veine" franciscaine. Lorsqu’il juge le système dans lequel nous baignons aujourd’hui, il retrouve l’image du loup, l’ancien "compagnon" de François d’Assise, sauf que sous la peau du néocapitalisme sauvage, ce "loup" dévoreur d’humanité est impossible à "convertir" : "Rien ne sert de vouloir lui faire miséricorde ou de lui limer les dents !" Le système mondial actuel, "arrogant et victorieux", est la source d’une crise sociale et écologique. Afin de relever ce double défi, Leonardo Boff plaide pour une éthique de la juste mesure – entre l’excès de consommation et l’extrême pauvreté – et pour l’éthique du "souci fondamental". Le théologien se dit convaincu que le souci d’autrui et de la nature sauvera "la convivialité sociale" à l’aube du troisième millénaire. Puisse-t-il être entendu !

Albert Longchamp

Quand un arbre a développé toutes ses virtualités intrinsèques, on dit qu’il a atteint son plein épanouissement. Il meurt et il tombe. Quand une personne a consommé son capital énergétique, elle vieillit et meurt. Dans dix milliards d’années, quand le soleil aura épuisé ses réserves d’hydrogène et ensuite celles d’hélium, il cessera d’exister comme étoile brillante. Il se transformera lentement en une tache blanche et, finalement, en un résidu noir. Il mourra en entraînant avec lui, bien avant cela, tout le système solaire et notre planète Terre. L’univers entier, chacun des êtres, et spécialement les corps organiques, sont soumis à la loi de l’entropie. Leurs virtualités sont limitées. Un jour ils disparaîtront.

N’en est-il pas de même avec les systèmes sociaux ? Est-ce que notre système de vie en commun n’est pas vidé de ses virtualités et en voie de dissolution ? Sans aucun doute, il se trouve en crise profonde. S’agit-il d’une crise structurelle qui, une fois surmontée, permettra l’inauguration d’une nouvelle ère de prospérité ? Est-ce une crise structurelle qui s’approche de son dénouement comme un malade dans l’unité de soins intensifs ?

CRISE SOCIALE

Je formule l’hypothèse que nous sommes au cœur d’une crise structurelle et terminale. Elle est structurelle parce qu’elle affecte toutes les instances, comme une bactérie qui s’empare de tout l’organisme provoque la septicémie et ensuite la mort. Elle est terminale parce qu’elle représente l’épuisement du paradigme, c’est-à-dire des énergies, des rêves et des stratégies capables de faire contrepoids aux contradictions du système lui-même. C’est un cheminement vers la mort. Est-ce la fin du monde ? Oui et non. Oui, parce que ce sera la fin de ce monde-ci. Non, parce que le monde va continuer. La fin dont il s’agit permettra l’apparition d’un monde nouveau. C’est-à-dire d’un nouveau modèle de civilisation, capable de donner un nouveau sens à la vie des personnes et un nouvel horizon d’espérance pour les peuples et pour l’humanité.

Cette double perspective de mort et de vie est présente dans le mot « crisis », dans son sens originel sanscrit. « Crisis » vient de kir ou kri, qui signifie laver et purifier. De là dérive le terme creuset, qui désigne un instrument pour la purification de l’or et autres métaux. Tout processus de purification implique mort et renaissance. Mort des scories, de l’accessoire et du contingent ; renaissance de l’élémentaire, de l’essentiel et du nécessaire. Ce qui passe par le creuset de la crise demeure et recèle des virtualités pour fonder un futur neuf. C’est la catharsis que nous vivons aujourd’hui.

Il y a deux crises, produites par le système actuel de vie collective, et insolubles avec les ressources dont dispose ce système : la crise sociale et la crise écologique.

La crise sociale oppose les riches et les pauvres comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité. Le processus de production, avec l’utilisation des technologies de l’automatisation, est capable de produire des biens et services avec une rapidité extrême et en volume croissant. Pourtant, les biens produits sont appropriés par une minorité d’élites appartenant à un petit nombre de pays ou par certaines classes sociales à l’intérieur des pays dépendants et pauvres. Cette logique engendre une injustice énorme et creuse le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas.

Il y a un risque réel de voir l’humanité se diviser en deux parties. D’un côté, ceux qui tirent profit des avancées de la biotechnologie et qui vivent, pourvus de tous les biens, jusqu’à 120 ou 130 ans. Et de l’autre côté, l’immense majorité condamnée à souffrir toutes sortes de privations et, comme toujours, à mourir prématurément.

Ce qui est grave n’est pas tant l’abîme pervers entre les uns et les autres que l’absence de préoccupation humanitaire. Le sens de la solidarité et de la coresponsabilité à l’égard des proches et des semblables est peu répandu. Il est dans la logique du système de privilégier l’individu et de mettre en place un régime d’appropriation privée des biens produits par le travail de tous. Une telle logique crée inévitablement l’inégalité : accumulation d’un côté et pauvreté de l’autre.

On passe aujourd’hui de la dépendance à l’exclusion. On oublie les personnes dépendantes, condamnées à être tenues et traitées comme des êtres sans valeur économique et sociale. Jusques à quand accepteront-elles le verdict de mort qui pèse sur elles ? On ne peut ignorer le risque d’affrontements entre le Nord et le Sud, entre ceux qui sont au-dedans et ceux qui sont en dehors du système dominant, avec des violences et des destructions jamais constatées auparavant dans l’histoire humaine.

CRISE ÉCOLOGIQUE

La seconde crise est écologique. Le système est consommateur et destructeur. Il favorise la consommation maximum de toutes les ressources naturelles et culturelles. Et, par suite, il soumet toutes les ressources non renouvelables de la nature et de la culture à un processus systématique de dévastation. Le résultat final est la dégradation de la qualité de la vie des hommes et des autres êtres de la biosphère.

On a mis en place un dispositif d’empoisonnement, de destruction et de mort de l’atmosphère, des sols et des eaux, des organismes vivants, des écosystèmes de la planète Terre. Dans son équilibre dynamique la Terre subit tant d’agressions ! Quelle est la limite de ce qu’elle peut supporter, au-delà de laquelle se produiront des conséquences fatales pour la biosphère ? Après avoir été homicide et ethnocide, l’être humain peut se révéler aussi écocide et biocide. Le système actuel est comme un loup, dont la nature intrinsèque est d’être dévoreur de moutons. Rien ne sert de vouloir lui faire miséricorde ou de vouloir lui limer les dents. La voracité est dans sa nature et rien ne l’arrêtera. Ainsi se présente le système actuel de la vie collective que l’humanité a élaboré au cours des cinq derniers siècles et qui est mondialement intégré aujourd’hui. Il ne dispose pas en lui-même de valeurs susceptibles de modifier son cours, ni même de limiter ses effets négatifs indésirables.

UN SYSTÈME ARROGANT ET VICTORIEUX

Dans les années prochaines ces deux crises aboutiront à mettre le système global en échec. Nous allons au-devant du pire. C’est comme un avion sur la piste d’envol. Lorsqu’il a dépassé la vitesse critique, on ne peut plus l’arrêter. S’il ne décolle pas, il ira se fracasser dans les cailloux au bout de la piste. Actuellement, nous continuons à considérer en souriant notre science toute neuve sur la grande autoroute de l’histoire sans prendre conscience que, là-bas au bout de la ligne, l’abîme nous attend.

Il y a des signes. Nous entendons sonner le glas. Il sonne pour le système mondial, arrogant et victorieux aujourd’hui, inconscient de la gravité de la maladie dont il souffre et qui le conduira à la mort. La mort pourra provenir des deux crises dont nous venons de parler. Il est fort probable qu’elle résultera de la rupture du système économique et financier mondial qui, aujourd’hui, maintient en vie les sociétés. Elle se produira à son heure, mais il sera déjà trop tard. On découvrira alors le déséquilibre entre les capitaux productifs – environ 35 000 milliards de dollars – et les capitaux spéculatifs – évalués sans aucune certitude entre 80 et 100 000 milliards. Les capitaux spéculatifs ne sont que des chiffres sur le papier et sont purement virtuels. Dans une crise majeure, ils s’évanouiront comme une bulle dans l’air. Et la crise atteindra de plein fouet des millions de gens qui, ayant tout perdu, mourront comme des mouches, pendant que d’autres se réfugieront et tenteront de survivre dans des oasis préservées d’où ils envieront ceux qui seront morts avant eux.

La crise purificatrice pourra aussi se produire dans le champ de l’écologie. Il n’est ni impossible ni improbable que se rompe quelque maillon important dans la chaîne d’équilibre systémique de la planète Terre, comme par exemple le régime climatique, le rythme des saisons, les ressources en eau potable. La crise pourra provenir d’une contamination redoutable due aux déchets nucléaires, de la diminution inexorable de la fertilité humaine - comme on le voit actuellement en Europe centrale – de l’irruption de quelque bactérie mortelle qui décimera de façon foudroyante des millions et des millions d’êtres vivants, en particulier les humains, remettant en question l’aventure de l’espèce Homo Sapiens (et Demens), sinon en sa totalité au moins dans sa grande majorité. Nous n’avons pas non plus les moyens d’écarter le risque de la chute d’un météorite, telle qu’il s’en est produit tant de fois dans l’histoire de la terre, comme celle qui détruisit une grande part de la biosphère et tous les dinosaures il y a 67 millions d’années. Notre capacité technique de détecter l’approche d’un météorite destructeur est encore rudimentaire.

En conclusion : Faut-il nous désoler de nos malheurs ? Encore une fois oui et non. Oui, parce que la mondialisation, spécialement sous son aspect économique de concurrence et d’absence de participation, montre l’interdépendance de tous avec tous. Et révèle l’incapacité de notre système à résoudre les problèmes collectifs de l’humanité et à empêcher le cataclysme imminent. Non, parce que, au cas où se produirait un tel cataclysme, s’ouvrirait un espace pour une nouvelle reconstitution de la Terre et de ce qui aurait survécu de ses tribus. Il pourrait alors apparaître un nouveau type de civilisation, plus respectueuse de la vie, plus encline à prendre en compte les différences, plus spirituelle et plus écologique.

Quoi qu’il en soit, nous entrons dans le nouveau millénaire honteux de nous-mêmes, de notre volonté de maîtriser, de combattre et de détruire ceux qui sont différents, comme on l’a vu dans tant de guerres telles celles perpétrées en Irak et au Kosovo. Honteux de la façon dont nous traitons nos enfants, ces millions de petits êtres soumis à l’esclavage. Honteux du sort que nous réservons à nos anciens, abandonnés en files interminables dans les hôpitaux ou aux caisses de la sécurité sociale.

Honteux encore de notre façon d’agresser systématiquement la vie sur notre planète et la planète elle-même, comme si elle n’était pas notre unique maison commune. Nous sommes à l’heure d’une traversée dangereuse, d’un Vendredi Saint purificateur. Mais ce ne sera pas la fin du monde. Ce sera seulement la fin de ce monde-ci, qui aura épuisé sa capacité de régénération et perdu son énergie de reproduction. Un autre monde viendra. Comment sera-t-il ? Qu’est-ce qui pourra naître sur les ruines du précédent ? Sur les sombres marais croîtront les lys les plus blancs. Sur les ruines des anciennes cités mayas se déploient les plus belles frondaisons. C’est quelque chose de cet ordre qui se produira avec la civilisation émergente.

RETOUR A LA MAISON COMMUNE

Nous marchons vers une société mondiale, la première unification de l’humanité. Nous revenons tous d’un long exil, isolés dans nos cultures régionales et dans les limites de nos Etats nationaux. Lentement nous revenons à la maison commune, la Terre, et nous découvrons que nous sommes la famille humaine. Mais ce phénomène, annoncé par Pierre Teilhard de Chardin comme l’émergence de la noosphère – un seul esprit et un seul cœur, unis dans la diversité – n’est cependant pas encore entré dans la conscience collective.

Pour parvenir à ce stade nous avons besoin de dépasser le paradigme de la civilisation actuelle, qui atomise, divise et oppose. Et il faut nous tourner vers l’horizon nouveau de la physique quantique, de la nouvelle biologie, de la cosmologie, de l’écologie. En un mot, recourir aux sciences de la terre qui mettent en relation, rassemblent et organisent tout avec tout. Cette conscience ne pourra régner qu’à partir de l’effacement du monde ancien et des institutions qui le soutiennent. Alors pourra être mise en œuvre, pour la première fois, une gestion collective de la Terre et un traitement social des attentes de ses habitants.

Après la Première Guerre mondiale (1914-1918) est née la Société des Nations, première tentative pour penser collectivement les problèmes politiques de l’humanité. Ce fut un échec. La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) a conduit à la création de l’Organisation des Nations Unies. Elle subsiste, chancelante jusqu’à ce jour, incapable de relever les défis pour lesquels elle avait été fondée. Nous sommes convaincus que, après la grande crise cathartique imminente, viendra le jour de la recomposition des peuples et des civilisations plutôt que des gouvernements. La République mondiale aura, pour la première fois, le souci de la Terre et, avec ses fils et ses filles, elle gérera les ressources disponibles pour satisfaire au mieux tous les vivants d’aujourd’hui et ceux qui viendront après nous.

NAISSANCE D’UNE SPIRITUALITÉ PROFONDE

La souffrance provoquée par la destruction de l’ancien système mondial convaincra chacun qu’il ne sera pas possible de conclure un nouveau pacte mondial seulement entre les êtres humains. La Terre, les écosystèmes et tous les êtres devront être pris en compte dans un pacte socio-cosmique de survie et de vie commune fraternelle. Un tel pacte ne pourra s’appuyer sur la culture d’un paradigme unique, purement rationnel et matériel. L’arc-en-ciel, le signe de l’alliance cosmique que Dieu avait établie entre tous les vivants, après la dévastation du Déluge, servira de référence et d’inspiration commune. Les diversités coexisteront et se rassembleront dans la recherche du bien commun de tous. Et cela nous renverra à une sensibilité nouvelle, dont les racines se trouvent dans la logique du cœur et dans le souci des uns envers les autres.

Cette sensibilité donnera naissance à une spiritualité profonde. L’être humain découvrira la dimension spirituelle en tant que dimension objective du cosmos et de tout être humain, comme dimension d’intériorité et histoire inhérente à tout être ; comme conscience qui se sent insérée en un tout supérieur et perçoit le fil secret qui la rend inaliénable, constituant une incommensurable unité dynamique, diverse et convergente. Ce fil conducteur vivant et irradiant sera déchiffré comme Dieu, qui se révèle en notre cœur comme enthousiasme pour vivre, lutter, créer et façonner la vie et la nature, dans un élan de sagesse, d’amour et de beauté.

L’ÉTHIQUE DE LA JUSTE MESURE

Cette approche fonde une nouvelle éthique, construite sur deux valeurs essentielles sans lesquelles nous ne préserverons ni la vie ni notre splendide planète bleue et blanche : la juste mesure et le souci fondamental.

Grâce à la juste mesure, le cosmos et la vie se sont transmis jusqu’à nous et jusqu’à aujourd’hui. Les cultures survivent dans la mesure où elles sont régies par ce principe appelé la règle d’or. Si on l’abandonne, elles se désagrègent et meurent. Notre culture est absolument dépourvue de mesure dans tous les domaines. D’où l’imminence de sa disparition.

En quoi consiste la juste mesure ? C’est l’équilibre entre le trop et le trop peu. C’est l’optimum relatif. C’est la sagesse de se comporter avec les ressources renouvelables, naturelles et culturelles, de façon qu’elles puissent durer le plus longtemps possible ou qu’elles puissent se renouveler et se reconstituer. La permanence de tout être ou de tout écosystème dépend de la juste mesure. C’est elle qui permet de faire face à la loi inexorable de l’entropie, de l’usure incontournable de toutes choses. Sans la juste mesure tout prend fin et meurt rapidement. Avec la juste mesure tout se prolonge et vit plus longtemps.

Le premier paragraphe de la Constitution mondiale commencera avec la proclamation solennelle du principe sacré de la juste mesure. Les Grecs n’ont-ils pas fait de même avec leur méden agan (pas d’excès), ou les Romains avec leur ne quid nimis (rien de trop), ou encore les Chinois avec leur wwu-wei et le ying-yang (l’harmonie parfaite) ?

Sans la juste mesure les ressources limitées de la planète ne seront pas suffisantes pour tous, humains et autres êtres vivants de la nature. Il ne s’agit pas de dire : « tu ne consommeras pas », mais de dire : « consomme de façon responsable, avec le sens du partage et de la solidarité ». Il ne s’agit pas de dire : « ne prends pas en compte la violence ou les noirceurs de l’être humain », mais de dire : « tiens-en compte avec juste mesure, assume-les de façon constructive, désigne le pathologique comme tel, de telle sorte qu’il puisse être compensé et guéri par ce qui est sain ».

Sans la juste mesure, la planète ne pourra supporter l’excès de consommation. Sans la juste mesure, les peuples de la terre ne pourront coexister en paix ni se rencontrer dans le respect de la diversité. Sans la juste mesure, il ne sera pas possible de trouver la synthèse créative entre le symbolique et le diabolique dans l’histoire de l’humanité et dans le cœur de chaque personne. Sans la juste mesure, nous ne trouverons pas l’équilibre à garder entre l’élévation vers le ciel du Dieu à la fois Père et Mère, et l’immersion ici-bas pour produire ensemble le pain de chaque jour. C’est seulement en unissant notre Père et notre pain que nous pouvons exprimer un véritable Amen.

L’ÉTHIQUE DU SOUCI FONDAMENTAL

La deuxième valeur éthique, fondatrice d’un futur commun pour la Terre et pour l’humanité, sera le souci fondamental. Celui-ci signifie l’entretien d’une relation aimante avec la réalité et avec chaque être de la création. Il s’agit d’investir son cœur, son affect et sa subjectivité dans cette sensibilité. Les choses sont plus que des choses offertes à notre usage. Ce sont des valeurs que nous pouvons apprécier, des symboles que nous pouvons déchiffrer. Se soucier des personnes et des choses, c’est leur donner notre attention, nous approcher d’elles, leur ouvrir notre cœur, entrer en communion avec elles, leur donner de la valeur et les comprendre dans leur être profond.

Ce dont nous nous soucions est ce que nous aimons. Et tout ce que nous aimons est ce dont nous nous soucions. En nous liant affectivement avec les personnes et avec les choses nous prenons soin d’elles et nous nous sentons responsables à leur égard.

Les anciens nous enseignaient ce qui a été redit par l’un des plus grands philosophes modernes, Martin Heidegger : l’essence de l’être humain réside dans le souci. Si l’être humain ne fait pas preuve de ce souci tout au long de sa vie, il se déstructurera, il s’affaiblira jusqu’à en mourir. Avant même de penser, d’aimer et de nourrir, il importe que l’être humain sache se soucier d’autrui. Et cette attitude déterminera tout son comportement. Le souci fonde l’ethos indispensable à l’humanité. Le souci est l’attitude éthique adéquate envers la nature et envers la demeure commune, la Terre. Le souci d’autrui et des choses sauvera l’amour, la vie, la convivialité sociale et la Terre. Le nouveau millénaire ne commencera que lorsque triomphera l’éthique du souci fondamental.

Autour des valeurs de la juste mesure et du souci fondamental se construiront les pactes sociaux et écologiques qui établiront sur des bases solides la nouvelle société mondiale émergente. Aujourd’hui, cette nouvelle société est dans les douleurs de l’enfantement, essayant de naître dans toutes les régions du monde. Peu à peu elle verra le jour, pleine de vie et d’espérance. Avec le poète Luis de Camões nous pouvons dire :

« Après l’orage et la tempête, l’obscurité de la nuit et le sifflement du vent, l’aube apportera la clarté sereine, l’espérance du refuge et du salut ».

Leonardo Boff

(traduit de l’espagnol par Lucile et Martial Lesay)


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