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La mosaïque des cultures face à un monde uniforme

Foi et développement, n°290, janvier 2001

par Hassan Zaoual

Comme toute société confrontée à une mutation profonde, notre époque découvre avec lenteur les implications de la mondialité dans ses modes de penser l’histoire et d’envisager le futur. Pour Max Weber, au début du XXe siècle, la société moderne était synonyme d’Occident. Le sociologue allemand plaçait en outre la rationalité occidentale au cœur de la modernité. L’Europe donnait le ton à la civilisation « universelle ». Tel était le dogme implicite qui a dominé les mentalités des débuts de la révolution industrielle jusqu’au seuil du troisième millénaire.

L’Occident rationnel comme modèle de civilisation est désormais un « mythe ». La mondialité signifie l’émergence d’une civilisation « transculturelle ». Mais l’homme, souligne l’auteur marocain* de l’article que l’on va lire, est un « animal territorial ». Il a besoin de se situer dans le temps et l’espace. L’individu « mondialisé » se nourrit de plusieurs cultures mais n’habite qu’un « site ». Le « site » est au cœur des nouvelles attentes de la société contemporaine, chaque « site » étant défini par Hassan Zaoual comme une « série de boîtes » qui renferment, pour un groupe constitué, « ses mythes, sa mémoire, ses concepts, son savoir social et ses modèles d’action mobilisateurs ».

Seul l’homme du site, référencé à une culture précise avec ses mœurs et ses croyances, peut se montrer capable de relever le défi de la mondialisation « mosaïque » et d’être ainsi l’homme de la situation. La théorie des sites, que nous abordons ici pour la première fois, est partie prenante de la réflexion qui s’opère autour de la diversité des cultures et de leur rôle indispensable, trop masqué, la plupart du temps, par l’effet de surface des techniques du marché et de la pensée unique.

Avec cet article, nous entamons une nouvelle réflexion sur la mondialisation. Après avoir dressé, durant les trois années écoulées, un état des lieux, nous allons tenter de discerner le type de société qui émerge peu à peu de cette mondialité. En gardant comme préoccupation essentielle de faire rimer humanisation et mondialisation. Comme à l’habitude, nous laisserons s’exprimer des points de vue venus d’ailleurs, seule manière d’appréhender dans sa globalité les mutations en cours.

Albert Longchamp

* Hassan Zaoual est un économiste marocain, directeur du Groupe de recherche sur les économies locales, Université du Littoral Côte d’Opale, co-fondateur et administrateur du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement, vice président de l’Institut du Futur. Il est l’auteur de plusieurs articles en économie du développement en France et à l’étranger et codirecteur d’ouvrages collectifs.

La mondialisation est devenue une « machine incontrôlable et excluante » dans la mesure où elle est gouvernée par des mécanismes économiques culturellement anonymes. Chacun sait que l’économie est amnésique. Elle est aux antipodes de la mémoire historique et de l’écologie. Pour s’instituer comme science et pratique, elle s’est totalement émancipée de l’éthique et des cultures. Ce projet d’extermination de la diversité culturelle est au cœur de ses postulats fondateurs. S’inspirant à outrance du darwinisme, malgré les récentes découvertes sur le caractère coopératif des espèces animales et végétales en biologie(1), l’économie reste attachée à la concurrence vitale entre les hommes, les organisations et les nations. L’effondrement des systèmes s’inspirant du marxisme n’a fait qu’amplifier l’idée d’un modèle unique à l’échelle planétaire.

CRISE MYTHIQUE DE L’OCCIDENT RATIONNEL

Nous voilà devant l’unique ! Or, chaque société, chaque individu est aussi unique. Cette diversité est niée par la pensée globale. Celle-ci est, en réalité, mono-disciplinaire. Elle se réduit à des concepts et à des indicateurs purement économiques. En ce sens, le PIB (Produit intérieur brut) supprime la PIB (Personnalité interculturelle de base) des sociétés humaines et, avec elle, les Africains et les Esquimaux. A terme, la logique de la croissance économique est incompatible avec l’écologie et la sauvegarde de la diversité des cultures.

Pourtant, Ghandi faisait remarquer que « pour développer l’Angleterre, il a fallu toute la planète ; que faut-il pour développer l’Inde ? ». Que dire de l’éventualité de la généralisation d’un tel système économique - prédateur de ressources naturelles - à la Chine, avec ses 1,3 milliards d’habitants ! Circonscrit aux îles britanniques, le modèle économique capitaliste que défendaient les économistes libéraux du XVIIIème et du XIXème siècles (Adam Smith, David Ricardo, etc.) aurait débouché sur un état stationnaire de l’économie anglaise. Seule l’ouverture internationale (sous entendu le colonialisme) l’en a éloigné pour un temps. A présent, le phénomène anglais d’hier s’étend à la planète toute entière.

De plus, un tel modèle d’évolution économique se retourne aussi contre son créateur : l’homme occidental. Si bien qu’au bout du compte toute l’humanité s’en trouve déboussolée. En effet, le fatalisme a aussi gagné l’Occident rationnel. Ses problèmes sociaux et écologiques en témoignent. Le mythe de la maîtrise s’est épuisé devant les mystères de la nature, du cosmos et de l’histoire. Le sens, la direction, la mesure, la prudence se sont effacés devant le principe cher à Karl Marx : « Accumuler, accumuler c’est la loi des prophètes ». A y regarder de près, l’économie s’est construite sur le complexe mythique d’accumulation et de maîtrise. Le capitalisme, la science, la technique et le marché se sont alliés pour constituer une civilisation de la démesure. De par ses effets pervers, celle-ci a aujourd’hui épuisé la totalité de ses mythes. En l’absence d’une éthique du futur, capitalisant les erreurs du passé, c’est le chaos technique.

La crise contemporaine est une crise de mythes tout en étant une crise économique, sociale et politique. Pendant longtemps, l’idéologie du progrès a servi de quasi identité mobilisatrice dont se sont nourris et le libéralisme et le marxisme. Les démonstrations technologiques ont servi d’appoint à la diffusion de ces croyances dans le corps social. L’heure est au doute. Les risques en tout genre se multiplient y compris dans les nouvelles applications de la science. La vache folle en est un modèle. Tout cela engendre une nostalgie des origines à travers toute la planète. C’est ce que nous appelons le retour des sites symboliques d’appartenance. Les patrimoines sont de retour, d’où l’intérêt et l’attrait aux cultures.

LE BESOIN DE DONNER UNE ÂME

L’homme est un animal territorial. Il a besoin de sens, de direction. Besoin fondamental de l’homme situé dans le temps, l’espace et l’imaginaire. L’homme sans mythe est un mythe. Ce besoin de croire et donner une âme à ce qu’il croit, pense et fait va devenir la problématique essentielle du siècle que nous entamons. L’économie et la technique sont dans l’incapacité éthique de donner une réponse à cette énigme existentielle. Pire, la technique sans éthique conduit au chaos technique. Et c’est ce qui semble se dessiner dans les faits.

La mondialisation telle qu’elle est menée détruit les racines de l’existence autonome des humains. Pire encore, dans les pays du Sud, elle suspend l’homme dans le vide sans lui donner la possibilité de participer à l’aventure technologique et scientifique, si ambiguë soit-elle. C’est la théorie du débouché de l’organisme occidental sur les terres orientales. L’endettement économique l’exprime clairement. En d’autres termes, le développement tel qu’il a été conceptualisé et pratiqué transforme les pays du Sud en marché pour les économies et les firmes les plus avancées selon les critères de la performance affichée par la pensée globale.

Les « plans d’ajustement structurel » ne sont qu’une technique de surface qui dégonfle, lorsqu’elle le peut, la bulle du développement gratuit. En effet, celui-ci est alimenté à la base par les ressources naturelles - donc par le travail de la nature – mais en aucun cas par l’imagination et l’esprit d’innovation des peuples concernés. Lorsque cette rente s’évanouit l’aide et les emprunts prennent le relais jusqu’à épuisement. Et l’ajustement économique dévoile alors le caractère artificiel de ces modèles « aéroportés » sur les sites visés. Les économies arabes, particulièrement, celles qui font survivre leurs populations avec la mono-exportation pétrolière, ainsi que les économies formelles africaines, sont une illustration parfaite de ce diagnostic. Une image pour les hommes de culture : lorsque que le chaos s’empare du marché du cacao c’est le chaos en Côte d’Ivoire… et l’Ivoirien ne voit plus rien ! Répercussion macroéconomique des marchés mondiaux oblige. Et les PAS (Programme d’ajustement structurel) sont dans l’impasse !

Dans les contrées du Sud de la planète, ce sont finalement les « dynamiques informelles » qui viennent corriger les erreurs des élites stériles et des experts internationaux. Les économies informelles disposent de racines que les économies formelles n’ont pas, d’où l’incapacité des économistes du tiers monde à découvrir de nouveaux paradigmes adaptables à la situation. L’économie officielle d’Asie et d’Afrique, en l’absence d’une pensée autonome et flexible, fonctionne comme une « panse » pour l’Occident. Elle digère les modèles, clefs en tête et clefs en mains, sans productivité économique ni intellectuelle. Ce carambolage s’opère en raison du décalage des théories, des modèles et des institutions officielles par rapport à la réalité des faits de site. Ce qui fonde l’idée que les premières causes du « sous-développement » sont morales et conceptuelles. L’effet de surface des techniques et le « complexe d’infériorité conceptuelle » alimentent l’aliénation et détruisent la confiance en soi, première priorité des grandes priorités de l’émancipation.

DES SITES SYMBOLIQUES

En somme, l’économie officielle, celle du développement et de la mondialisation, sa sœur jumelle, empêche les peuples du Sud de faire leurs propres expériences en tenant compte du génie de leurs sites et des erreurs du modèle d’évolution des pays globalement riches selon les critères de la science admise. Cette erreur est à la fois politique et scientifique. L’expérience montre que les modèles économiques ressemblent à des missiles de destruction lorsque l’on ne tient pas compte des sites symboliques des gens de la base. Des krachs et une série de chaos emblématiques et économiques se produisent dans le sillage de cette épistémologie violente.

Les sites ont une âme que l’économie rationnelle ignore. Pourtant, les recherches en économie et en management les plus avancées montrent, aujourd’hui, que les valeurs, les structures cognitives et les systèmes de représentation qu’ont les acteurs jouent un rôle capital dans la performance économique. Et cela sans sortir du paradigme de la dite civilisation de la compétition. C’est la revanche de l’irrationnel sur le rationnel, des lettres sur les chiffres, de la culture sur l’anti-culture de l’économiquement pur sur…, etc. Ces « impuretés », qu’excluait le raisonnement économique, réintroduisent des paramètres qui déstabilisent en profondeur la pensée unique. Les mêmes causes ne produisent pas nécessairement les mêmes effets, d’où une grande relativité des lois économiques. Dès qu’on sort du monde de la mécanique du marché c’est la diversité qui l’emporte.

En effet, les faits exigent maintenant de ne plus séparer les croyances collectives des pratiques. Le caractère prophétique des phénomènes économiques est confirmé par les faits d’expérience. Le dynamisme économique tire ses origines des croyances qui motivent les acteurs à faire ceci ou cela. Les institutions en tirent leur efficacité sur le terrain. De même, les concepts en portent les empreintes si bien que l’idée même de science s’évanouit devant nos yeux. En fait, l’épistémologie des sciences nous enseigne que les concepts sont des formes ramassées et rationalisées des mythes qui guident une société à un moment donné de sa trajectoire. En leur absence, elle est aveugle. Ses dirigeants ont beau courir et corriger ici et là les dysfonctionnements les plus criants ils sont dans l’incapacité totale à poser et à définir les problèmes et à fortiori à les résoudre. La question c’est la question, le problème c’est le problème.

C’est cette capacité à définir une situation qui deviendra capitale dans les sciences du futur (resolving capacity). La culture du site est à l’horizon des paradigmes du futur. C’est elle qui constitue le creuset des modes d’organisation et de stimulation des acteurs locaux autour des changements nécessaires. Le site fonctionne ainsi comme un expert cognitif collectif. Il donne lieu à des mécanismes de coopération qui stabilisent le désordre inhérent aux organismes sociaux. Les croyances partagées deviennent des moteurs symboliques à l’action. C’est ce qui fonde l’importance des dimensions invisibles dans la réussite économique. Il faut donc approcher les boîtes noires des sites pour mieux conceptualiser la situation et agir dans les faits avec les acteurs du site.

VERS UNE ECONOMIE NON VIOLENTE

Ces exigences fondent l’idée que les questions et les solutions doivent être formulées, avant tout, in situ. Aucune aide extérieure n’est déterminante. C’est la fin du supermarché des idées. A toute question stupide, le milieu donne une réponse stupide en l’absence d’un enracinement du changement. De par la grande diversité des sites humains aucun savoir n’est capable de donner des réponses uniformes si ce n’est la pratique des échanges internationaux d’expériences locales, non pas comme modèle mais comme sources complémentaires d’inspiration. C’est la théorie de la mondialisation mosaïque, celle qui s’appuie sur la diversité féconde et non sur la diversité folkloriste.

La tectonique culturelle de la planète est constituée d’un « immense tapis de sites » qui, tout en étant singuliers, sont imbriqués les uns dans les autres. Ce qui donne à l’humanité un caractère extrêmement enchevêtré. Qui y cherche la pureté trouvera de la destruction, d’où l’approche que nous proposons en terme d’économie non violente. Celle-ci renvoie à une sortie du paradigme classique et obsolète de la mondialisation. Elle trouve son équilibre dans la diversité et non dans l’uniformité. Elle fait siens les patrimoines de la grande diversité des sites et cela sur tous les plans de la culture à l’architecture en passant par le respect de la variété de la vie économique et sociale. Elle imbrique les écosystèmes, les systèmes économiques et les cultures de sites. De ce point de vue, il n’y a plus de linéarité. Le passé est présent et futur, et réciproquement. C’est la saisie du vivant social.

Le génie des sites est suggéré par la théorie des sites symboliques qui démontre que chaque site humain a sa propre expertise. Cette expertise est à découvrir dans chaque lieu de la planète. Sa découverte présuppose respect et convenance de chaque site, voire de chaque situation de site car les sites sont des entités immatérielles, ouvertes et fermées, dynamiques et surprenantes. Chaque site contient une série de boîtes qui renferment ses mythes, sa mémoire, ses concepts, son savoir social et ses modèles d’action mobilisateurs. Les projets sans sujets sont des projectiles qui se perdent dans l’infinie diversité des situations. Déroutés, ils débouchent sur des effets inattendus par les experts. Ces derniers se retrouvent manipulés voire phagocytés par les acteurs du site. C’est l’expert aux prises avec l’homo situs, l’homme de la situation. Chaque site a son code de lecture et d’évolution. Il est plus économique d’en tenir compte afin d’intégrer les « sitiens », les gens du lieu, au changement que de céder à la paresse de la pensée des transferts mécaniques des modèles.

Ce constat est valable dans tous les domaines. Les croyances pratiques donnent un caractère sacré à toute chose. Une modernité assimilée est une modernité située dans laquelle les traditions du site se mélangent aux innovations. Tel est le secret de l’alchimie des pratiques locales. Faire ce que l’on croît et pense, ici et maintenant. C’est là que l’homo situs, contrairement à l’homo économicus de la globalisation, réapparaît et fonde la pertinence d’un paradigme pluraliste. De ce fait, l’homo situs devient un « fin compositeur » de la pluralité des espaces de justification qui l’assaillent. Il ne se comportera pas de la même manière en tout lieu et tout temps. Et c’est la fin du déterminisme.

Cet individu situé est au cœur de la problématique de la mondialisation. Tout en étant emporté par elle - pour ne pas dire par le téléphone portable - il cherche à donner des significations locales à l’empire de la technique. C’est pour ces raisons que la mondialisation a besoin d’être habitée par les hommes avec toutes leurs différences, leurs mœurs de sites, leurs croyances, etc. Ce domaine occulte exprime les liens cachés entre le profane et le sacré. Sacré homo situs qui se joue de nos grands savants en économie comme partout ailleurs.

Hassan Zaoual

Notes

[1] - Dans un article intitulé : « La loi du plus fort démentie par les mathématiques », il est indiqué que même les « vampires » (chauves-souris sud-américaines), lorsqu’on prend la peine de les observer, font aussi preuve de comportements « altruistes » ; en dépit de leur réputation exécrable pour les non-spécialistes. Le mécanisme de l’entraide assure des « dons de sang » aux individus les moins chanceux de la colonie ! L’instinct de survie du groupe a donc aussi cours dans cette espèce animale (voir Jean-Paul Dufour, Le Monde du 25 juin 1998, p. 24). Les entretiens avec les scientifiques auxquels se réfère l’auteur tendent à démontrer la supériorité de la coopération sur la concurrence et celle de l’altruisme sur l’égoïsme. Cependant, Serge Ferrière (Laboratoire d’Ecologie, CNRS/Ecole Normale Supérieure) fait remarquer que « les modèles ont montré que le groupe des adeptes de la coopération sélective prend très vite l’avantage sur celui des égoïstes et le phagocyte. Mais, s’ils cèdent à l’altruisme systématique, ils deviennent vulnérables aux égoïstes qui envahissent la communauté » (cité par J-P. Dufour).


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