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Programme de la communauté musulmane : une proposition de l'Indonésie

Foi et développement, n°309, décembre 2002

par Kuntowijoyo

Depuis l’émergence des “mondialisations ” au début des années 1990, Foi et Développement s’efforce de suivre l’évolution de ce courant multiforme. En vertu de nos options fondamentales, nous ne restons pas des observateurs passifs. Prenant acte de notre rôle, si modeste soit-il, dans la maîtrise de la mondialisation, nous donnons régulièrement la parole à des analystes du Nord et du Sud, sans exclusive d’une religion quelconque.

Cependant, la tragédie du 11 septembre 2001 à Manhattan a joué son rôle propre dans l’imaginaire des populations. Vus des Etats-Unis, les auteurs présumés du massacre représentent le Mal personnifié. Le Mal ne peut vaincre. Donc le châtiment ne saurait tarder. Pour le camp opposé, “les juifs et les croisés” sont les reliquats d’une civilisation décadente. Leur destruction est annoncée et Ben Laden est son prophète.

Cette double pensée bétonne l’avenir dans un carcan désespérant. En outre, elle travestit la vérité. Nul parmi nous ne prendra la défense des attentats du 11 septembre, mais qui, aux Etats-Unis et chez leurs alliés, connaît le nombre des victimes de la politique américaine, durant le dernier demi-siècle, au Vietnam ou en Amérique latine, dans le désert du Koweït ou sur les monts de l’Afghanistan ? L’attentat de Kuta, à Bali, le 12 octobre 2002, et les soupçons qui pèsent sur les auteurs des tirs de missiles contre un avion israélien au Kenya, le 28 novembre suivant, qui ont raté d’un cheveu leur cible, ainsi que l’attaque contre un hôtel de Mombassa le même jour, laissent planer leur sourde menace. Al-Qaeda concentre sur elle-même et ses sympathisants la dynamique meurtrière du terrorisme islamiste. Peut-on en sortir ? Quelle alternative proposer ?

Les propositions de Kuntowijoyo*, tentent de répondre à cette question. Son texte, traduit avec soin, a servi à l’origine de base à une conférence adressée à des étudiants musulmans indonésiens. Cette allocution se situe après les élections générales de 1999, mais avant l’attentat de Bali qui, d’ailleurs, ne peut que renforcer les convictions de l’auteur et les nôtres. Le contexte local n’empêche pas une vision très ample, s’inspirant d’un islam présenté comme "une grâce pour le monde entier" et qui récuse les accusations coutumières d’inaptitude des musulmans à la modernité et à la laïcité.

Tout en invitant la communauté musulmane à “cesser de se focaliser sur la politique”, Kuntowijoyo ne craint pas des incursions sur le terrain concret, soulignant au passage que toutes les tentatives d’installer des politiques islamiques en Indonésie, depuis la colonisation hollandaise jusqu’à Suharto, ont échoué. Nous voici donc sur le socle d’une expérience qui ouvre des perspectives interreligieuses inédites. Nous les présentons à nos lecteurs et lectrices au moment même où la mondialisation se transforme en idéologie manichéenne, sans projet sauf la guerre. Il faut briser la spirale du meurtre et de la revanche. L’islam a sa part de vérité à prouver dans cette entreprise dont dépend la paix du monde. Il le peut. Il le doit.

Albert Longchamp

* Kuntowijoyo, né à Yogyakarta en Indonésie en 1943 au sein d’une famille musulmane javanaise, est professeur d’histoire à l’Université Gadjah Mada de Yogyakarta, diplômé de l’Université du Connecticut et de Columbia aux USA, écrivain (lauréat de nombreux prix nationaux et internationaux), intellectuel engagé et penseur reconnu de l’islam.

Aujourd’hui, les chances des musulmans de jouer un rôle politique dans la société indonésienne sont presque épuisées. Dans notre pays, les partis politiques qui se revendiquent de l’islam ont échoué aux élections générales de 1999 dans leur rivalité avec le Parti démocratique indonésien La Lutte (PDIP), supposé laïque. La situation politique des musulmans s’est un peu améliorée lors de l’arrivée au pouvoir du président Abdurrahman Wahid (octobre 1999)(1). Mais celui-ci les a vite déçus car il avait pris l’habitude de les critiquer, de les rabaisser, de les culpabiliser, de leur imposer des impératifs difficiles à satisfaire

Ne pas se focaliser sur la politique

Plusieurs partis politiques islamiques sont sortis brisés de leur défaite à ces élections ainsi que de leurs querelles internes. Il est clair que le terrain politique ne leur offre aucune certitude pour l’avenir. En conséquence, les musulmans doivent élaborer leur propre programme afin de ne pas être condamnés à se laisser emporter par le courant de l’histoire politique. Pour cela, il leur faut remplir deux conditions.

Premièrement, cesser de se focaliser sur la politique. La communauté musulmane ne peut se laisser “bercer” à la surface du quotidien. Autrement dit, la force et la pensée de la communauté musulmane ne doivent pas être focalisées sur les événements quotidiens (“l’histoire événementielle”, selon l’expression de Fernand Braudel), mais sur les rapports entre les événements (la conjoncture), c’est-à-dire sur les transformations à moyen terme. Il faut qu’il y ait une répartition claire des tâches au sein de la communauté. Que ceux qui sont attirés par la politique quotidienne puissent s’y consacrer, pourvu que les forces de la communauté tout entière, qui sont considérables, n’y soient pas toutes déployées.

Deuxièmement, propager partout l’énergie de la communauté, ne pas la gaspiller en un seul endroit mais la diriger vers d’autres secteurs. Il doit y avoir prolifération. Pour cela, retenons les enseignements de l’histoire. Dans le cas de l’Indonésie, lorsqu’en 1960, le Masyumi (parti politique islamique le plus important) fut interdit, la communauté musulmane s’orienta vers le développement des ressources humaines en fondant des écoles et des universités, en travaillant dans le commerce, l’art, la culture, la pensée et toutes sortes d’organisations de volontariat. Aujourd’hui encore, les ONG musulmanes perpétuent intelligemment l’héritage de cette “prolifération”.

Autrement dit, que la communauté ne considère pas seulement la dynamique du peuple du point de vue de l’histoire politique mais aussi du point de vue de l’économie, de l’éducation, de l’art, de la culture, de la pensée et de la société. La communauté ne peut plus se contenter d’engager ses meilleurs enfants dans le seul domaine politique. Que la communauté ne se plaigne plus et ne se sente plus mal à l’aise d’être écartée de la politique. Certes, celle-ci témoigne des valeurs islamiques dans le quotidien, mais elle n’est pas la seule.

Une religion de l’avenir

Il y a au moins trois points sur lesquels nous devons travailler. Tout d’abord Le changement du système de connaissance, afin que l’islam devienne rahmatan lil ‘alamin (terme coranique qui signifie “grâce pour le monde entier”). Ensuite, la mobilité sociale, afin que la communauté musulmane soit toujours à l’avant-garde. Enfin, la mobilité culturelle, afin que les musulmans puissent montrer l’islam comme une religion de l’avenir.

Nous pouvons dire que tous les musulmans constituent la communauté musulmane. Mais, avec cette définition trop générale, nous ne pourrons pas faire d’analyse de la situation et à plus forte raison élaborer un programme. Aussi avons-nous besoin d’une définition plus spécifique. “La communauté musulmane est le groupe de ceux qui, avant toute chose, s’en sentent faire partie”. Autrement dit, ce n’est pas n’importe quel musulman qui se sent avant tout être un élément de sa classe, de sa descendance, de son pays, de sa culture, de son savoir, de son entreprise, de son idéologie, de son parti, etc.

C’est cette “petite” communauté qui, nous l’espérons, remplira ce rôle. Nous pensons que le changement dans la “petite” communauté influencera un jour la “grande” communauté. Par la suite, grâce à la mobilité socioculturelle, nous espérons que la communauté sera toujours en première ligne, aussi bien dans le peuple que dans l’histoire.

Le changement dans la manière de penser englobe deux problématiques : la connaissance de l’essence des mouvements islamiques et la connaissance de l’actualisation de l’islam dans la société.

Imiter les prophètes

Jusqu’à présent, tous les mouvements islamiques se réclament du mouvement amar ma’ruf nahi munkar (terme coranique signifiant : faire le bon/bien, empêcher le mauvais/mal) qui s’incarne dans l’organisation des enseignements, des activités religieuses et des assistances (hôpitaux, orphelinats, bourses d’études, financement d’entreprises…). Voilà ce qu’on entend par amar ma’ruf. Mais dès qu’on évoque le second élément, nahi munkar, on ne pense qu’aux jeux de hasard, à la drogue, à l’alcool, aux maisons de massage, à la prostitution.

Pas une seule des organisations musulmanes n’a dénoncé les problèmes de corruption, de collusion, de népotisme, de surexploitation de la forêt, d’expropriation des terres, de violation de la loi, d’autoritarisme, de disparité sociale… Pourquoi la communauté musulmane reste-t-elle muette ? Parce que son système de connaissance ne met l’accent sur amar ma’ruf et nahi munkar que d’un point de vue moral. C’est ce que nous entendons par “éthique idéaliste”. En conséquence, ceux qui se font les défenseurs des femmes sont accusés de féminisme radical ; les défenseurs des ouvriers et des paysans sont taxés de communisme ; les défenseurs des pauvres sont traités de gauchistes. Il n’y a pratiquement pas de défenseurs de ces causes dans les rangs des mouvements islamiques.

Nous voulons changer ce mode de pensée. Nous avons, heureusement, des étudiants qui ont conscience de ces problèmes. Nous devons imiter les prophètes, autrement dit, pratiquer une “éthique prophétique”. Dans le coran (3 :110), il est dit : “Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes : vous ordonnez le convenable et vous interdisez le blâmable, et vous croyez en Dieu”. Ainsi il y a trois éléments à réaliser : l’humanisation, la libération et la transcendance.

L’éthique prophétique se différencie du comportement des mouvements islamiques actuels car, outre le fait qu’ils ont restauré l’ordre moral, les prophètes ont toujours agi de façon concrète pour les couches défavorisées et opprimées de la population. Au contraire, les mouvements islamiques d’aujourd’hui ne pensent qu’à des choses “ abstraites ”. Le prophète Muhammad (Mahomet) a pris parti pour les femmes et les esclaves, Isa (Jésus) pour le prolétariat romain, Musa (Moïse) pour les descendants d’Israël opprimés, Nuh (Noé) pour les hommes du commun.

Malgré cela, à la différence du communisme et du marxisme, les prophètes n’ont jamais prêché les luttes sociales. Leur compassion était empirique mais ne fut jamais accompagnée de haine ou de volonté de vengeance. Réalisons un nahi munkar plus concret et, avec une conscience aiguë, les mouvements islamiques ne seront plus seulement orientés vers la pratique religieuse et la morale, mais aussi vers l’économie, le social et la politique.

Actualiser l’islam

L’idéal de tous les musulmans conscients est de “réaliser la loi d’Allah sur terre”. Dans la pratique, cet idéal est articulé de différentes manières. Certains aspirent à un Etat islamique, d’autres à une société musulmane. C’est normal dans une démocratie. Seulement, il est clair que l’expression “Etat islamique” est un épouvantail, même pour les musulmans eux-mêmes. En conséquence, pour tout ce qui concerne la relation sociale au sein de la nation, il n’est pas nécessaire de mettre en avant le terme “islamique”. S’il est mis en avant, nous faisons preuve d’égocentrisme communautaire. La loi d’Allah doit être d’abord traduite dans la loi nationale, le droit positif.

En même temps, il y a certainement des mouvements non musulmans qui aspirent à un Etat laïque et à une société laïque, même s’ils ne prononcent pas le mot “laïque”. S’il en est ainsi, c’est-à-dire si l’islam s’oppose à la laïcité, notre situation ne progressera pas et stagnera.

Il est nécessaire que la situation évolue et, en tant que composante majeure de la nation, la communauté musulmane en est responsable. Pour réaliser cela, nous devons avoir le courage de surmonter la querelle des concepts d’Etat islamique et d’Etat laïque. Par quel moyen ? Par “l’objectivation”. Ce qui signifie premièrement que les citoyens de religions, idéologies, philosophies, croyances différentes traduiront leurs aspirations dans une terminologie objective qui puisse être reçue par tous (ainsi le terme tawhid de l’islam a-t-il été traduit en Indonésie, dans le premier point du fondement philosophique de l’Etat, par “la croyance en Dieu unique”). L’utilisation de cette terminologie objective, dont tous les individus comprendront le sens de la même manière, évitera les malentendus entre les différentes composantes de la nation.

Deuxièmement, seules les notions objectives seront expliquées à tous (par exemple la justice, la bonne gouvernance, la suprématie du droit, la démocratie) ; pour les notions qui ont un caractère subjectif (par exemple : la vérité respective des religions), il conviendra d’en faire un usage interne.

Cette objectivation n’est pas hors d’atteinte. La Banque Muamalat Indonesia(2) est un exemple de cette objectivation de la charia (la loi islamique) dans la finance. Elle représente une alternative au sein du système bancaire capitaliste. N’importe qui, indépendamment de sa religion ou de ses convictions, peut devenir client. Il en va de même dans certaines banques du Moyen-Orient, de la Malaisie et des Philippines.

A Singapour, l’Etat permet “ l’objectivation ” du confucianisme. Dans ce pays, en accord avec le confucianisme, les sommes consacrées par les citoyens à aider leurs parents ne sont pas imposables.

Mobilité sociale

Autrefois, la mobilité sociale se faisait sans planification. Aujourd’hui, il nous en faut une. Comme une réalisation de la conscience historique des musulmans, nous voulons planifier notre avenir. Ce qui signifie que cette mobilité sociale comporte deux sous-programmes : une évolution historique orientée et une restauration de l’image des musulmans comme étant la meilleure communauté.

En Indonésie, au cours de la première période des transformations sociales dues aux débuts de l’industrialisation et de la commercialisation, la communauté musulmane a survécu grâce à la présence d’une classe moyenne de commerçants citadins. Ce sont eux qui ont fondé les premières organisations musulmanes (Sarikat Islam(3) en 1911 et Muhammadiyah(4) en 1912), qui ont fait l’expérience de la mobilité sociale après l’indépendance (en 1945), et qui, dans les années 50 - selon les recherches de Clifford Geertz(5) – ont permis le passage d’une économie de bazars à une économie de firmes. La communauté musulmane ne s’est pas contentée de survivre, elle était en première ligne, même si elle avançait sans programme.

Dans la seconde période des transformations sociales, il y a eu des embryons de programme même si on n’en prenait pas conscience. On a créé des écoles et des universités islamiques. Cette période a été marquée par l’industrialisation. La communauté musulmane a donné naissance à une classe moyenne industrielle et citadine, c’est-à-dire des professionnels, des cadres gouvernementaux et des universitaires. Dans cette période, la communauté a commencé à prendre du retard. De nombreux autres groupes (non musulmans) ont commencé à évoluer. La communauté n’était plus le fer de lance de l’évolution sociale.

Dans la troisième période, l’Indonésie entrera dans le monde post-industriel. Ce qui est important alors, c’est la classe “vendeuse de services” (secteur tertiaire). Elle est composée des individus qui travaillent dans l’informatique, les médias de masse, l’art et la pensée. Notre tâche consiste à nous préparer afin que la communauté soit à nouveau en première ligne, qu’elle soit le fer de lance de l’évolution sociale, comme ce fut le cas dans la première période évoquée ci-dessus.

L’image de l’islam est aujourd’hui incontestablement au point le plus bas. Les conflits interreligieux qui s’éternisent aux Moluques, ont engendré les manifestations des Laskar Jihad (milices musulmanes) en tenue caractéristique : toge blanche, sabre, épée, machette, lance… En dehors du fait que ces signes montrent que la communauté musulmane vit toujours une solidarité communautaire - ce qui n’est pas mauvais en soi - l’existence de ces milices est inquiétante. Nous savons que leurs intentions sont bonnes, mais leurs actions rabaissent l’image de l’islam. Les autres diront : “Voyez, les musulmans retrouvent leur vraie nature ! Ils reviennent au Moyen Age !”. L’image d’un islam violent (l’épée dans la main droite et le coran dans la gauche) est bien sûr implicite. Comme on le sait, ce ne sont pas seulement les orientalistes, mais aussi Max Weber, qui définissent l’islam comme la “religion des guerriers”.

Mobilité culturelle

Aujourd’hui, personne ne doute plus de l’existence d’un art de la communauté musulmane. La musique pop, la musique religieuse, la calligraphie, la peinture, le théâtre, les séries télévisées, la littérature, tout prend les couleurs de l’islam. Mais toutes ces expressions se développent sans orientation évidente. D’autre part, dans le domaine culturel, il est nécessaire de promouvoir les sciences islamiques, surtout les sciences sociales. Pour cela, deux éléments sont nécessaires à la mobilité sociale : l’art kaffah (global/total/englobant) et le réveil des sciences sociales islamiques.

Nous nous réjouissons car la communauté musulmane a déjà changé. Celle-ci ne se contente plus de consommer l’art, elle en devient productrice. Autrefois, l’image de l’art islamique avait pour seule référence les écoles coraniques, les chants religieux, les organisations musulmanes. Aujourd’hui, la communauté est plus créative. Les symboles de l’art islamique sont partout : centres commerciaux, télévision, radio, galeries d’art, édifices privés, écoles. Cependant, comme dans les mouvements islamiques, l’accent est généralement mis, à de rares exceptions près, sur le seul aspect moral et le devoir religieux. Il s’agit de la transcendance et non de l’expression kaffah (globale/totale/englobante). L’idée contenue dans les trois éléments du message coranique mentionné ci-dessus (humanisation, libération et transcendance) est réduite et devient uniquement un aspect moral et rituel. Nous souhaitons que l’art islamique s’engage sur des thèmes concrets, relatifs à la défense et à la libération de l’homme par exemple. En d’autres termes, que l’art islamique obéisse à une éthique prophétique.

Nous avons déjà dit précédemment que, dans la troisième période post-industrielle, la communauté musulmane devait redevenir pionnière. Comment ? En restaurant les sciences sociales islamiques. En ce qui concerne les sciences naturelles/exactes/dures (technologie, médecine, aérospatiale…), il est clair que la communauté ne sera que consommatrice. Ce serait un rêve illusoire, dans ce domaine, de vouloir dépasser l’Occident. Cependant il est vrai qu’il y a encore des possibilités, même si notre part ne peut être que réduite, dans le domaine de la médecine alternative, par exemple. Pour le reste, acceptons d’être de simples consommateurs. Les Occidentaux ont connu, depuis le XVIIIe siècle, l’idée de progrès, alors que nous ne la connaissons que depuis le début du XXe.

Jusqu’à présent, le développement des sciences islamiques ne consiste qu’à décoder (formuler ou décrire, interpréter, systématiser) les textes du coran et des hadiths (paroles du prophète). Une fois décodés, ces textes deviennent des textes nouveaux sur lesquels peuvent se fonder les sciences islamiques. En d’autres termes, le décodage va du texte vers un texte nouveau. Entre temps, dans les années 80, nous avons assisté au développement du concept d’islamisation de la science. Les sciences déjà existantes (naturelles, sociales, humaines) sont “islamisées” par un retour aux textes de l’islam. Autrement dit, il y a déjà un contexte constitué des sciences existantes, réconcilié avec les textes sacrés. L’islamisation de la science est une démarche du contexte vers le texte.

Démystifier l’islam

Nous souhaitons qu’il y ait un développement encore plus neuf : l’apparition de sciences sociales qui tentent de traduire les textes sacrés de l’islam dans le monde actuel, dans la vie quotidienne, dans le phénomène. C’est-à-dire qui aille du texte vers le contexte. Pour être plus simple, nous parlerons de “démystification de l’islam” (la mystification consistant à rendre toutes choses mystérieuses), c’est-à-dire que nous ferons en sorte que l’islam devienne une science compréhensible.

La démystification de l’islam a déjà commencé à devenir réalité. La science économique islamique est déjà devenue une science autonome, voire une pratique. Des banques fondées sur la charia sont issues des théories et des méthodes de cette science. Une psychologie islamique est aussi apparue. Nous espérons qu’avec la démystification de l’islam, la communauté musulmane redeviendra pionnière dans la troisième période des changements sociaux.

En suivant un programme qu’elle établit elle-même, la communauté n’a pas à craindre d’être mise à l’écart ou éliminée. D’abord, l’histoire apporte la preuve qu’il n’y a jamais eu de politique islamique conçue par les ennemis de l’islam qui ait réussi ou qui ait donné un résultat voulu par son concepteur. En Indonésie, depuis les époques de la colonisation hollandaise, de l’occupation japonaise, de Sukarno et de Suharto, toutes les politiques islamiques ont échoué. Par exemple, le régime de Suharto, qui a marginalisé la communauté musulmane, a justement engendré une classe moyenne de professionnels, de cadres, et d’universitaires musulmans. Ensuite, dans l’histoire de l’islam, il y a un continuum entre “ce qui est sous la surface” et ce qui est “au-dessus”. Les mouvements Muhammadiyah et Nahdatul Ulama(6) étaient et sont toujours des mouvements socio-religieux, mais tous deux sont devenus des pépinières du mouvement indépendant contre le colonialisme.

Elaborons donc un programme qui nous soit propre. Soyons créatifs pour ne pas devenir des créatures.

Kuntowijoyo

(traduction et adaptation de l’indonésien par Thierry Biesbrouck et Darwis Khudori)

Notes

[1] - Lire dans Foi et Développement n° 280 de janvier-février 2000 son article intitulé “ Tout développement passe par notre propre développement ”.

[2] - L’une des banques qui fonctionnent suivant les enseignements de l’islam et qui sont considérées comme banques alternatives face aux banques “occidentales”.

[3] - Première organisation moderne musulmane en Indonésie, fondée en 1911, berceau des mouvements politiques nationalistes indonésiens dont le parti politique du même nom et le Parti communiste indonésien.

[4] - Fondée en 1912, qualifiée de “ réformiste/moderniste ” (interprétation moderne/rationnelle du coran), aujourd’hui deuxième organisation musulmane indonésienne sur le plan du nombre (environ 20 millions de membres).

[5] - Anthropologue américain de renom ayant écrit plusieurs ouvrages sur l’Indonésie, dont : The religion of Java (The Free Press of Glencoe, New York, 1960) ; Peddlers and princess. Social Development and Economic Change in Two Indonesian Towns (The University of Chicago Press, 1963).

[6] - Fondée en 1962, qualifiée de “ traditionnaliste “ (préservation de l’autorité des ouléma), aujourd’hui première organisation musulmane indonésienne sur le plan du nombre (environ 30 million de membres.


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