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Radioscopie de trente ans de réflexion et de recherche sur le développement humain

Foi et développement, n°306, septembre 2002

par Gabriel Marc*

Amis, montons ensemble par le même chemin, un chemin caillouteux et dur, un chemin sûr. Amis, nous ne pouvons monter seuls, un petit groupe de privilégiés. C’est tout le monde qu’il nous faut entraîner… Nos interventions économiques et politiques doivent alléger et libérer les hommes qui sont aux quatre coins de l’univers…”. Ainsi, Louis-Joseph Lebret, il y a un demi-siècle, voyait-il la tâche des chrétiens dans “la montée humaine”. Le style, un rien désuet, rappelle son époque. La force de conviction, en revanche, est d’une jeunesse étonnante. Sans le souffle que Lebret a su transmettre à Vincent Cosmao* et à sa génération, la revue Foi et Développement ne serait jamais sortie de presse et n’aurait pas subsisté. Or, elle vient de franchir le cap de ses 300 numéros et de sa trentième année. Nous sommes fiers de l’héritage. Mais comment lui rendre hommage ? Nous avons opté pour une relecture de ces 300 éditions. Cette tâche, nul mieux que Gabriel Marc ne pouvait s’en acquitter. Qu’il en soit ici remercié !

Certains se demandent si la question du développement n’est pas aujourd’hui un projet hors d’âge, balayé par la mondialisation. Il semble avoir suscité plus de frustrations que d’avancées. Né dans l’optimisme de l’après-guerre, porteur des espoirs de la décolonisation, le développement s’est émoussé dans les convictions molles de l’âge post-marxiste. A la lumière de l’enquête méticuleuse de Gabriel Marc, la conviction s’impose cependant qu’une “foi vécue et perçue comme donatrice de sens pour la totalité de la vie”, comme l’envisageait Vincent Cosmao dans le premier numéro de Foi et Développement, en septembre 1972, est encore à l’ordre du jour en septembre 2002.

Notre revue, en trente ans, avec ses ambitions modestes mais tenaces, a tenté de suivre et quelquefois de précéder l’évolution des idées économiques, politiques et sociales. Elle n’a jamais renié son titre. Elle le revendique encore, en le partageant avec les représentants d’autres bords que le christianisme. Les points de vue sur le développement vont continuer à se diversifier encore – que l’on songe à la notion de “ développement durable ”, très en vogue à l’heure actuelle. Les défis s’amplifient, le monde se complexifie. Décrypter ses enjeux, déjouer ses pièges, engager l’avenir sur les voies d’un nouvel humanisme : notre tâche est tracée. A nous, avec vous, chers lecteurs et lectrices des quatre coins de l’univers, d’en inventer l’histoire.

Albert Longchamp

* Gabriel Marc est haut fonctionnaire des Finances, ancien président de l’ACI française et du CCFD, membre de Justice et Paix - France.
* Vincent Cosmao, théologien de la pratique du développement, est le fondateur du Centre Lebret et de la revue Foi et Développement.

Etat des lieux pour un projet

Depuis que les problèmes de développement se sont imposés au premier plan des préoccupations des hommes et des peuples, il apparaissait de plus en plus clairement qu’il s’agissait d’autre chose que la croissance économique, même si celle-ci en est une des conditions. Les récents débats sur les risques et les conséquences d’une croissance non contrôlée mettent en évidence les perspectives d’un développement qui serait la maîtrise, par les sociétés, de leur devenir collectif, la réalisation du projet collectif qui les anime, les structures de l’intérieur en les articulant les unes aux autres et qui leur donne leur cohésion et leur sens.

Dès lors, la tension s’accentue entre la rationalité des mises en cohérence qui contribue à déterminer le sens de la vie collective et la dynamique des aspirations et des perceptions du sens qui contribue à structurer les sociétés entre le plan et le pro-jet, entre la maîtrise du monde et l’auto-création collective de l’homme.

C’est au cœur de cette tension que se vit de plus en plus la foi chrétienne, là où elle est en prise sur la réalité sociale. Les actuels débats sur "Eglise et société", "libération et salut", "foi et politique", manifestent la recherche tâtonnante et souvent contradictoire d’une foi vécue et perçue comme donatrice de sens pour la totalité de la vie, mobilisatrice comme une utopie ou une idéologie, sans pour autant se laisser réduire à l’une ou l’autre.

Si la redécouverte de cette dimension créatrice de la foi n’évacue pas la dimension religieuse, la participation au développement devient le lieu où la tension entre la créativité et l’oblativité est vécue dans toute son acuité. Car si un développement visant à la maîtrise de la vie collective appelle l’homme à être comme un dieu par rapport à sa propre histoire, le chrétien qui y participe sans réserve sait qu’il est aussi appelé devant Dieu, en Christ, comme un fils qui s’en remet à son Père dans l’accomplissement de sa volonté qui est la victoire sur la mort.

Vincent Cosmao
(Foi et Développement - septembre 1972)

Radioscopie de trente ans de réflexion et de recherche
sur le développement humain

Une rapide comparaison entre les premiers numéros de la revue, il y a trente ans, et ceux de notre époque, révèle l’ampleur de l’évolution des idées relatives au lien de la foi et du développement. Entre les deux, 300 numéros sont parus, un peu plus de 300 articles, 1400 pages environ. Cela constitue un capital. A quoi peut-il servir désormais ? Célébrer le trentième anniversaire de la revue, revisiter son contenu, alors que les problématiques de début peuvent sembler dépassées, sinon dans les faits du moins dans les modes, cela sert-il à quelque chose ? Certes, une pieuse commémoration comporte sa part d’émotion légitime. Ce qui s’est dit et écrit a mobilisé des énergies dont les fournisseurs sont pour la plupart toujours bien vivants. Rappeler ce qu’ils ont passionnément vécu est une façon de leur rendre justice.

L’intérêt pourtant est ailleurs. Il y a une continuité entre le passé et le présent, même si les données des problèmes ont changé. Parce qu’elles ont été abandon-nées en route, des réflexions ne sont pas forcément périmées. Elles peuvent resurgir au premier plan un de ces jours dans une conjoncture nouvelle. Et puis, revenir aux sources c’est une façon de lutter contre l’agitation du zapping, la superficialité du regard, l’enfermement de nos sociétés et de nos individualités dans le "moi, ici, main-tenant", sans référence au passé et sans guère de projet.

La flèche du temps ne s’arrête pas tout à coup. Sortir, au moyen de l’histoire, d’un présent individualiste c’est aussi augurer de l’avenir et initier au destin d’une humanité dense logeant sur une planète exiguë.

Dans le passé que l’on se propose de resituer ici, la revue n’a manifestement pas pu honorer tous ses engagements. Elle est dépendante de moyens étriqués et de penseurs dont certains appartiennent à des civilisations où prime l’oralité.

Qu’il s’agisse de la foi chrétienne ou du développement, la revue n’avait pas les moyens d’un balayage exhaustif. Les articles proviennent des promoteurs de la revue et de leurs amis, mais aussi de prestations, écrites spécialement ou reproduites, provenant d’autres horizons. Ainsi la liste des articles présente-t–elle une physionomie tachiste. Les peintres qui se réclament de cette technique savent pourtant ex-primer auprès de leur public une réalité plus ample. Il en va de même ici. Malgré l’incomplétude des éléments fournis, un dessin animé d’ensemble, se donne à voir de-puis trente ans, en avance parfois ou en retard d’autres fois sur les problèmes du moment, mais présent vaille que vaille à l’histoire qui se déroule.

Pour analyser les 300 numéros parus, il a paru indispensable de se livrer au préalable à une étude statistique portant sur divers aspects : auteurs, sujets abordés, volume de publication, vocabulaire employé, etc. Elle n’est pas reproduite ici en rai-son de son volume et de son aridité. On a préféré un commentaire libre se référant à six périodes de cinq années, sauf la première qui en comporte sept et la dernière qui en comporte quatre.

Des informations significatives

Le numéro un date de septembre 1972. Vincent Cosmao et François Malley y indiquent le projet du Centre Lebret, Foi et Développement, en ces termes : "C’est autour de l’axe d’interactions entre une foi qui tend à se réaliser dans des projets, des actions, des politiques de développement et les pratiques sociales qui réagissent sur elle, que le Centre Lebret se définit et se construit son champ de recherche". Et ils concluent : "Le Centre fournira tous les mois, dans ce bulletin, les informations les plus significatives qu’il aura retenues et les éléments de réflexion qui se dégageront de ses recherches et études".

L’éditorial de ce numéro - résumé ci-contre en encadré - rappelle le contexte des débats de l’époque sur foi et politique, Eglise et société, libération et salut. Il est significativement suivi d’un compte-rendu du Congrès constitutif de Chrétiens pour le socialisme à Santiago du Chili.

La coupure du monde en deux blocs idéologiques, politiques et militaires domine alors la scène politique. Avec un peu d’effroi, mâtiné de compassion, les opinions européennes viennent de prendre une conscience élargie des problèmes que posent le développement de milliards de pauvres et un dynamisme démographique qui atteint alors son zénith.

Le contraste est imposant avec les parutions des années récentes, fortement marquées par la mondialisation, par un monde multipolaire, mais dominé par les Etats-Unis, par la sauvagerie économique et financière d’un libéralisme triomphant, à peine égratigné encore par une contestation nourrie par l’injustice. Les opinions occidentales s’en émeuvent pour elles-mêmes, ce qui risque de masquer une fois de plus le cri des pays pauvres. Les théologies dynamiques des années 60 sont étouffées par le mol édredon d’une Eglise catholique, elle-même victime d’une hémorragie de fidèles, par son abandon en Europe, par l’attrait des sectes ailleurs. La vie de foi se fait toujours plus pieuse alors que l’action sociale est rétrocédée aux bons soins des pouvoirs publics et de la société civile.

Les premières parutions ont été abritées par le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD) en annexe de ses dossiers Faim et Développement. La revue du Centre Lebret, Foi et Développement, a pris son autonomie au milieu de 1975. Les premiers numéros ont été réalisés par une équipe restreinte marquée par la forte pensée de Vincent Cosmao. Les nombreux articles qu’il a écrits précèdent ou prolongent les livres qui résument sa pensée, en particulier Changer le monde, une tâche pour l’Eglise, paru en 1979 aux éditions du Cerf. En milieu 1989, a été créé un comité de rédaction animé dès l’an suivant par Gabriel Arnaud, à qui a succédé en 1996 le tandem Albert Longchamp et François Bellec.

Au total, en trente ans et 300 numéros, il a été produit un peu plus de 1400 pages de texte : l’équivalent d’une quinzaine de livres de taille confortable. Le rythme de production a connu des hauts et des bas, ce qui est normal pour une revue par-fois tenue à bout de bras par une équipe restreinte aux moyens financiers et logistiques parcimonieux. Le nombre annuel des numéros qui a été de près de 10 dans les cinq premières années, n’a retrouvé ce rythme qu’à partir de 1996. La période décennale 1984-1993 n’a connu qu’une moyenne de 7, deux années de cette période n’ont vu que 6 parutions. La baisse du rythme des parutions a été quelque peu compensée par l’augmentation de volume.

Des signatures variées et parfois prestigieuses

Les apports sont soit des articles commandés ou offerts par les auteurs, soit des extraits d’ouvrages, ou encore des comptes rendus officiels de diverses manifestations, par exemple assez régulièrement les déclarations finales des rencontres de l’Association internationale des théologiens des tiers-mondes. Au total plus de 300 signatures sur toute la période. L’équipe d’origine se taille la part du lion dans cette liste : Vincent Cosmao apparaît 67 fois, François Malley et André Rousseau chacun 14 fois, mais ces deux derniers disparaissent avant 1978. La présence d’autres auteurs situés dans les pays du Nord (Europe, Etats-Unis, Canada) double du début à la fin de la période.

Les auteurs d’Amérique latine, nombreux dans la première période, se raréfient à partir du début des années 80, puis leur présence reste à peu près constante. La revue est née au moment des dictatures sévères dans beaucoup de pays, de la défense par les Etats-Unis de leur "arrière cour" contre le marxisme, de l’épanouisse-ment des théologies de la libération. Cette relative raréfaction témoigne des variations de l’intérêt porté par les opinions du premier monde à l’égard de l’Amérique Latine. Exorbitant et presque exclusif dans un premier temps, en résonance avec une certaine gauchisation de la solidarité, en contraste (peut-être en expiation) d’ une société de consommation de masse tentée par le libéralisme et produisant de l’injustice. Il s’est ensuite émoussé quand leur ont succédé des régimes qui semblaient vouloir renouer avec la démocratie. Progressivement les pays de l’Est, les problèmes de défense en Europe, la construction européenne surtout et maintenant la mondialisation et le terrorisme, ont occupé les opinions à la place de l’Amérique Latine.

Les auteurs africains ont écrit au mieux un article par an. Cela n’est pas au ni-veau des relations de l’Europe, la France notamment, avec un continent qu’elle a colonisé. Il n’est pas facile de se procurer des articles du format de la revue, voire de trouver des auteurs. Entre la logorrhée des uns et le mutisme des autres, entre les promesses et leur réalisation il y a des entre-deux difficiles à gérer. Indiscutablement il y a là un manque qu’il faudrait s’efforcer de combler malgré tout car ce continent, qui demeure largement en dehors des courants d’échanges de la mondialisation, qui traduit en conflits politiques et militaires sa recherche d’une vie démocratique appropriée à ses cultures, qui est la proie de mortelles endémies, est comme une plaie suppurante au flanc de l’humanité. L’Afrique mérite que l’on s’intéresse à elle pour qu’elle puisse apporter au dialogue constructif de l’humanité ses richesses propres que la pauvreté, voire la misère, stérilisent aujourd’hui.

Les auteurs émanant de l’immense Asie ont longtemps été ignorés par la revue. Sauf dans les débuts en raison des dernières péripéties des guerres au Vietnam et des fins de dictature en Corée du Sud. Après le début des années 80, il n’y a plus rien ou presque. C’est au cours des cinq dernières années que ce retard a commencé sérieusement à se combler. Une dizaine d’articles viennent de paraître sur l’un ou l’autre pays de ce continent, notamment l’Indonésie et le Timor Oriental. Cette longue absence de l’Asie correspond à la méconnaissance de l’opinion publique dans les pays européens qui n’y ont pas eu de colonies. L’Indochine ayant échappé à la mouvance de la France, l’opinion française considère que c’est une affaire lointaine désormais classée. Par ailleurs, la massivité d’un continent où vivent trois hommes sur cinq et où existent des nations géantes comme la Chine et l’Inde, où se découvrent des cultures exotiques et quelque peu mystérieuses, tout cela sature la capacité d’analyse, et borne la connaissance de l’Asie à quelques adeptes de religions aménagées au goût européen.

La liste des auteurs, qui ont collaboré à un titre ou à un autre au contenu de la revue, compte quelques personnalités jouissant d’une certaine notoriété. Parmi elles Jean Delumeau, Marie-Dominique Chenu, Jean Baboulène, Emile Poulat, René Le-noir, Mgr Rouet, Mgr Defois, Henri Desroche, pour ce qui concerne la France ; Mgr Weakland pour les Etats-Unis ; Pablo Richard, Gustavo Guttierez, Léonardo Boff, pour l’Amérique Latine ; Jean Marc Ela, le cardinal Victor Razafimahatratra d’Antananarivo, Achille Mbembe, Joseph Ki Zerbo, pour l’Afrique ; le cardinal Stephen Kim de Séoul, Kim Dae Jong, le président Abdurrahman Wahid d’Indonésie, pour l’Asie.

La signature de Vincent Cosmao disparaît en 1993 après s’être pas mal raréfiée au cours des cinq années précédentes. Il reste le recordman des articles, on l’a déjà dit, avec pour les tout débuts celles de François Malley et André Rousseau. Après eux, c’est la signature de Christian Rudel qui revient le plus souvent, portant le plus souvent sur les minorités indiennes et les mouvements paysans d’Amérique Latine, puis Pablo Richard, portant sur les évolutions des théologies de la libération, Emile Poulat sur l’évolution du catholicisme en Europe et en Amérique latine et aussi sur le rapport de la foi et de l’économie, Gabriel Marc, portant sur la démographie ou le "système du monde", Denis Goulet portant sur les recherches d’indicateurs de développement humain et sur la crise des modèles, Achille Mbembe, enseignant aux Etats-Unis, avec ses points de vue originaux sur son continent d’origine, l’Afrique, Gérard Rolland portant notamment sur la gouvernance. Viennent ensuite Henri Desroche et Jean Marc Ela, et un grand nombre d’auteurs apparaissant une ou deux fois.

A noter comme des manques, l’absence d’auteurs féminins et la rareté des auteurs d’Amérique du Nord. Le premier article d’une femme, dû à Maryse Durrer, date de mai 1995. On ne pouvait faire moins à la veille de la conférence de l’ONU à Pékin sur les femmes ! Depuis lors, cinq autres articles ont été publiés portant les signatures de Ivone Gebara, Brésilienne, Jacqueline Ki Zerbo, Burkinabé, Siti Ruhaini Dzuhayatin, Indonésienne, Dora Valayer, Française, et de nouveau Maryse Durrer.

Une couverture variable et évolutive

Trente et un articles portent sur le monde pris comme une totalité. Dans bien des lieux, y compris la revue, certains ont plaidé depuis longtemps pour que la vision s’impose d’un monde en forme de système d’interdépendances en voie d’unification, tout en développant un évident pluralisme, vision qui devrait prévaloir dans toute analyse concernant le développement, la démographie, la paix, le droit, etc. Ce point de vue a eu du mal à prévaloir. Six articles seulement s’y essaient avant 1995. De-puis six ou sept ans, surgit tout à coup une série de vingt-cinq articles. Rien d’étonnant, l’irruption de la conscience, puis de la réalité de la mondialisation à la mode libérale, a bien obligé à considérer enfin le monde et l’humanité comme un tout et à se référer à l’universel. Il y a eu en particulier la volonté de la revue, qui n’est pas encore saturée, d’aborder diverses facettes de ce phénomène, notamment sous forme d’appréciations venant de plusieurs pays et continents des tiers mondes.

Vingt-sept articles concernent les pays du premier monde. Ils sont groupés dans la première période et cessent presque complètement à partir de 1995. On y décèle l’influence du sociologue André Rousseau présent dans les débuts de la revue. De nombreuses questions se posaient alors sur la situation et le développement des classes moyennes en France qui émergeaient socialement et politiquement à la faveur des "trente glorieuses" années de croissance ininterrompue. Des questions aussi sur la solidarité et ses militants. Enfin certaines questions ressortissant au domaine de l’aménagement du territoire y ont trouvé une place. En dehors de la France, peu de pays du Nord ont fait l’objet d’études. Ces questions se posent toujours mais elles sont quelque peu sacrifiées, faute d’espace, à la nouvelle volonté universaliste de la revue. Malgré tout Paul Houée a pu rendre compte des travaux de confrontation entre l’aménagement du territoire vu du côté des pouvoirs publics et vu du côté d’une Eglise catholique contrainte à resserrer son dispositif territorial. Par ailleurs, il n’est à peu près pas question de la construction européenne et notamment de l’édification d’une Europe sociale, même dans les derniers numéros parus.

Le deuxième monde est absent de la revue, ce qui devient désormais un man-que dommageable. S’il était certes difficile d’écrire ou de faire écrire quelque chose sur le thème "foi et développement" venant d’un univers communiste aux frontières blindées et à l’athéisme officiel, cet obstacle désormais n’existe plus. De plus, l’entrée de certains des pays de l’Est dans l’Europe des Quinze exigerait certainement un regain d’intérêt quant à la forme de développement possible pour des nations abordant, sans préparation ni délai, l’ère du tout libéral, la civilisation de l’argent et la consommation de masse.

Neuf articles seulement se réfèrent au tiers monde pris comme une entité globale. C’est reconnaître que cette entité est fragmentée et que les problèmes ne s’y posent pas partout dans les mêmes termes. Cette rareté de l’expression globale est compensée par les presque 90 articles relatifs à des pays ou groupes de pays ressortissant du Sud.

Autre manque observable : la rareté des articles consacrés à l’islam et aux pays arabes. On en compte trois sur trente ans. Ce déséquilibre est peut-être en passe d’être redressé, mais cela ne se constate que sur les numéros les plus récents, au- delà des 300 qui ne font pas partie de la présente analyse.

Quarante-huit articles concernent l’Amérique Latine, le plus grand nombre étant concentré sur la période qui va jusque vers le début des années 80, avec un certain regain au moment du passage aux années 90. Ils deviennent nettement plus rares dans la période récente. C’est une confirmation du constat déjà dressé plus haut : l’Amérique Latine n’intéresse plus depuis qu’elle n’est plus un enjeu militant en Europe et que les soutiens les plus engagés sont déconcertés par les évolutions politiques confuses de ces pays, en lieu et place du binôme commode peuple/dictateurs.

Vingt-six articles seulement sont consacrés à l’Afrique. Un peu plus abondants en début de période, ils demeurent peu nombreux ensuite. Sans doute est-ce la conséquence de la difficulté, déjà soulevée plus haut, de recueillir des articles de la part d’auteurs africains. Mais cela n’explique pas tout car bien des Européens sont susceptibles, par défaut, d’écrire à propos de ce continent. Cela traduit le désintérêt de l’Europe pour une Afrique en pleine germination mais dont les issues ressortissent de l’acte de foi.

Quinze articles sont consacrés à l’Asie, ce qui n’est pas beaucoup pour un si vaste continent. Onze d’entre eux datent des années 70 et concernent Vietnam et Corée. Aucun autre n’apparaît avant la fin du XXème siècle. C’est le reflet, déjà signalé, d’une méconnaissance de nos opinions, mais aussi de la rareté des contacts avec un continent où un projet de lien entre foi et développement ne suscite pas for-cément un écho dans des "religions" asiatiques d’une autre espèce que les religions occidentales du salut.

D’autres articles portent, non sur des pays ou continents, mais sur la foi, l’Eglise, les voies du développement et les sociétés en général.

Trente-cinq articles se rapportent spécifiquement à l’Eglise, généralement l’Eglise catholique. Il s’agit le plus souvent du positionnement des Eglises locales face aux problèmes idéologiques et aussi très concrets du développement des plus pauvres. Il s’agit aussi de l’attitude plus que réticente du Vatican face au mouvement populaire et aux théologies de la libération. Vincent Cosmao, pendant longtemps, est revenu régulièrement sur l’encyclique de Paul VI sur le développement des hommes et des peuples pour en confirmer la pertinence. Les principes fondamentaux qu’elle énonce, à la suite du Concile Vatican II, des encycliques de Jean XXIII et de la pensée de Louis-Joseph Lebret, demeurent valables, voire reprennent un regain d’actualité dans la protestation qui cherche à se lever contre une mondialisation pleine de promesses mais dévoyée par le libéralisme.

Cent vingt et un articles se réfèrent à des réflexions de fond. Cela peut paraître beaucoup mais correspond au programme d’origine de la revue. On peut même s’étonner qu’il n’y en ait pas davantage. Certes les réflexions de Vincent Cosmao en occupent une grande part dans les premiers quinquennats de la revue, mais ce type d’articles n’a pas été abandonné pour autant quand Vincent s’est retiré pour faire face à d’autres responsabilités dans l’Ordre dominicain et pour ménager sa santé. Ce n’est que dans la période récente que ces réflexions de fond ont nettement reculé. C’est, d’une part, le reflet d’une perte d’analyse crédible de la situation née d’une mondialisation qui brouille les repères connus antérieurement, mais aussi d’une plus grande place donnée par la revue à l’Asie et à l’Afrique.

Cette dernière remarque introduit à une conclusion provisoire que l’on développera plus loin. Pour ceux que passionne le devenir de l’humanité, dans la complexité de ses composantes et la multiplicité de ses interdépendances, le format étroit de la revue nécessite à chaque parution de tenir compte des préoccupations du moment, dans la part militante de l’opinion, qui dépendent par trop de ses médias favoris alors que ceux-ci sont versatiles et pas forcément toujours bien disposés

L’évolution des préoccupations

Présenter une analyse systématique du contenu des articles serait assurément soporifique pour le lecteur. Il a paru plus simple, même si c’est un peu réducteur, de repérer les termes qui reviennent le plus souvent dans les titres, ce qui suffit à approcher l’évolution des préoccupations au cours des diverses périodes qui se sont succédées depuis 1972. Il faut redire que la revue est née au lendemain du Synode mondial des évêques sur "la justice dans le monde "où Vincent Cosmao avait exercé une influence, relayée par d’autres, qui a abouti à cette formulation forte, qu’on ne se lasse pas de répéter, alors que l’on tend à la dissimuler sous le boisseau : "Le combat pour la justice et la participation à la transformation du monde nous [les évêques du Synode] apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Evangile qui est la mission de l’Eglise pour la rédemption de l’humanité et sa libération de toute situation oppressive”. Et pour enfoncer le clou, au cas où ce ne serait pas compris, le Synode ajoute : "Si le message chrétien d’amour et de justice ne se réalise pas dans l’action pour la justice dans le monde, il paraîtra difficilement crédible à l’homme d’aujourd’hui". C’est dans la droite ligne de ces fortes paroles que les numéros de la revue ont consacré de l’espace à leurs prolongements.

Environ 110 termes sont plus ou moins fréquemment utilisés dans les titres de-puis 1972. On ne s’étonnera pas, compte tenu du nom de la revue que ce qui concerne la foi et les termes apparentés vienne en premier dans cette répartition. Les mots du vocabulaire religieux interviennent plus de 130 fois, notamment Eglise (40 fois), théologie (22 fois, souvent lié à libération), chrétien ou christianisme (14 fois). Viennent ensuite des termes comme foi, morale, éthique, religion ou religieux, puis évangélisation, salut, œcuménisme, spiritualité, et tout de même Dieu, mais seulement six fois ! Plus quelques autres du même type de vocabulaire mais d’emploi très peu fréquent. Ce vocabulaire "religieux" est fortement concentré dans les 150 premiers numéros de la revue. Il devient plus rare depuis le retrait de Vincent Cosmao. Les choix d’articles opérés par ce dernier en fonction de ses propres pré-occupations et la fréquence de ses propres articles expliquent sans doute en bonne partie cette inflation du religieux dans les débuts. Il n’a pas été relayé avec la même intensité par ses successeurs immédiats qui n’avaient pas ni les mêmes préoccupations ni les mêmes expertises. Mais on peut aussi penser que les préoccupations plus récentes, comme les divers aspects de la mondialisation par exemple, ne sont encore guère référés à un discours de nature religieuse. En témoigne notamment le silence ou la brièveté du discours pontifical sur le sujet et la faiblesse dans ce dis-cours de la référence à l’Evangile et à la foi chrétienne.

Près de cent termes se réfèrent au vocabulaire du développement. Le mot lui-même est employé plus de 52 fois, suivi de libération, économie, défi. Bizarrement, le terme de croissance n’y figure pas. Et celui de finance n’apparaît que récemment et de manière parcimonieuse. A part une brève éclipse au début des années 80, ce vocabulaire est régulièrement réparti sur toute la période. Mais son emploi se raréfie nettement, trois fois moins qu’antérieurement, au cours de la période récente. Le mot même de développement n’est presque plus employé, malgré le titre de la revue. Il n’y a pas là une volonté expresse, mais le reflet d’une sorte d’usure du mot et d’une lassitude de ceux qui le reçoivent. Il n’existe plus guère de livres qui l’utilisent dans leur titre et les éditeurs recommandent d’en trouver d’équivalents car il n’est plus "vendeur". Cette réduction du vocabulaire du développement s’explique sans doute par l’apparition de celui de la mondialisation. Mais on peut se demander si cela n’est pas le symptôme d’une sorte de perplexité, voire de déception, de la part des opinions des pays occidentaux face aux bouleversements économiques et financiers et au "changement d’ère", qui conduisent à on ne sait trop quel avenir. Les tentatives plus ou moins vaines de ces opinions de ralentir le rythme du changement en s’accrochant aux valeurs et institutions ayant jusqu’ici fait leurs preuves, voire de revenir en arrière par le vote conservateur ou ultra-conservateur.

Le nouveau cours de ce que l’on ne veut plus appeler développement fait peur. On a observé aussi depuis longtemps que du côté des pays du Sud le terme de développement prête à équivoque, surtout en Amérique Latine. Il évoque le modèle de croissance américain, qui s’avère désastreux et porteur d’injustices graves quand il est appliqué tel quel à des pays qui essaient de décoller en utilisant les ressources de leur culture et de leur expérience. Il s’avère beaucoup plus près d’une préoccupation de pure croissance matérielle que ce qu’à l’origine on appelait le développement "de tout l’homme et de tous les hommes" selon les termes employés par le pape Paul VI. Ce que l’on appelait développement dans ces pays a plutôt été exprimé par le terme de libération, d’où certaines équivoques qui ont fait les beaux jours des relations tendues entre ces pays et Rome.

Le vocabulaire politique et idéologique est très peu représenté dans les titres des articles et se trouve presque essentiellement concentré dans les premières an-nées de parution. Il y a eu, dans les années qui ont suivi les divers mai 68, une forte inflation de débats sur "foi et politique", avec engagement des idéologies disponibles, notamment le marxisme et le socialisme. Elle est retombée assez vite et a quitté le devant de la scène. Il faut se rappeler que le premier numéro, outre l’exposé du pro-jet de la revue, présentait la réunion constitutive à Santiago du Chili, de Chrétiens pour le socialisme. Tout un programme, qui n’a guère abouti. Ce sont des années aussi où les Etats-Unis répandaient dans le continent américain, plus ou moins violemment avec le concours de dictatures militaires peu recommandables, la doctrine de la Sécurité nationale, c’est à dire de la lutte contre l’expansion marxiste présumée.

Un autre ensemble de termes, une cinquantaine de fois employés, rend compte des évolutions de la prise en compte globale de l’humanité. On y trouve surtout monde ou mondialisation, mais aussi humanité, Nord-Sud, tiers monde, international. Ce vocabulaire prend progressivement de la place à partir du milieu de la période de parution de la revue et surtout en fin de période avec l’apparition du phénomène de la mondialisation. Cette prise de conscience de l’unicité et du pluralisme (un terme employé une seule fois !) de l’humanité embarquée dans une aventure commune à tous les peuples constitue un progrès de la pensée. On regrette d’autant plus que certains termes, comme l’écologie, soient quasiment absents des titres et guère employés dans le corps des articles, malgré la conférence sur l’environnement de Rio de Janeiro en 1992.

Les autres ensembles sont de moindre importance et l’on s’en étonne un peu parfois. Ce qui tourne autour de la lutte, du conflit ou de la paix n’est utilisé qu’environ vingt fois et de manière irrégulière. Le vocabulaire du combat est significatif de la première moitié de la période. Celui de la recherche de la paix, de la gestion des conflits, de la réconciliation, lui succède au cours des quinze dernières années. Cette montée des préoccupations de la paix est un progrès. Il ne s’agit plus seulement du combat pour la justice envers les pauvres (un autre mot guère employé dans les titres !) mais du dialogue constructif de la paix. De même, sans que cela soit majeur, il s’en faut de beaucoup, les occurrences du terme de solidarité s’accroissent avec le temps et l’on ne peut que s’en réjouir. Mais des doctrines et des propositions pour une mise en œuvre réelle demanderaient à être développées.

Les droits de l’homme sont le parent pauvre dans les titres de la revue. L’émergence de la paix dans l’animation des opinions, dont on vient de se réjouir, s’accompagne d’une émergence parallèle de la conscience des droits de l’homme. Elle n’est que très peu reflétée par les titres et les contenus de la revue.

Bien qu’elle ne soit pas absente, la culture non plus n’occupe pas la place que l’on pourrait attendre dans les titres. Le terme de culture revient épisodiquement selon les périodes mais ne manifeste pas d’évolutions remarquables. Quant au vocabulaire de la sociologie, de l’anthropologie, des sciences de l’homme, il n’apparaît que dans les tout débuts de la revue, lorsque André Rousseau y était présent.

Enfin pour achever ce tour d’horizon récapitulatif des préoccupations reflétées par les titres de la revue, il faut redire que l’écologie est tristement absente et y ajouter qu’il en va de même de l’activité des femmes dans le développement. Celle-ci est couramment évoquée par les experts et les militants et pourtant elle demeure quasi-ment absente des titres de la revue et ne fait une timide apparition que depuis peu.

Du grain nouveau à moudre

Certes, on l’a souligné au passage, malgré un panorama rétrospectif qui montre un large balayage, se discernent des manques indiscutables. Il s’est passé plus de choses dans les peuples et leurs cultures, qui ont un rapport direct avec leur développement et leur foi, qu’il n’a pu en être rapporté. Des courants d’idées, des modes de pensée ont traversé les trente années écoulées. Ils sont parfois devenus obsolètes dans l’intervalle, remplacés par d’autres. Le vocabulaire désignant les conjonctures successives a connu des évolutions parfois déconcertantes. Le panorama, même quelque peu asséché par l’arrière-plan statistique, montre que la revue a fait ce qu’elle a pu pour donner écho à ces changements et évolutions. Mais à chaque fois il a fallu choisir et le choix a souvent été tributaire des préoccupations de l’éditeur du moment et de quelques personnalités fortes. Il était impossible, malgré un volume éditorial non négligeable, d’explorer avec quelque systématisme, les 192 pays que compte l’ONU, de recenser la variété extrême des questions posées par leur besoin de développement, d’analyser les propositions des religions concernant l’épanouissement humain et le salut. Pourtant, vaille que vaille, le projet de départ a été respecté dans la mesure où il pouvait l’être et cela avec des personnes plusieurs fois renouvelées.

L’avenir prochain ne va pas voir la tâche se simplifier et le choix sera plus difficile encore à opérer pour demeurer fidèle au projet d’origine. Le nombre des pays a augmenté, la tendance est encore au fractionnement de certains d’entre eux : comment parler de 200 nations, elles mêmes plurielles, avec des cultures propres liées à leur histoire et leur expérience ? Les interdépendances qui caractérisent la mondialisation et en font un système complexe difficilement déchiffrable vont se multiplier. Les analyses et points de vue sur le développement vont se diversifier plus encore qu’aujourd’hui. Comment rendre compte de tout cela, même en faisant appel à des auteurs plus diversifiés que par le passé ? C’est le défi lancé à Foi et Développement pour les années à venir.

Un autre défi se présente : celui du lien entre la foi et le développement, constitutif du projet. Lui aussi se complexifie car le dialogue interreligieux commence à s’établir un peu partout et va sans doute dominer une part du siècle qui commence. Il ne s’agira plus seulement de la foi chrétienne, il faudra aussi donner la parole sur ce thème à des croyants d’autres religions. S’agissant plus spécifiquement de la foi chrétienne, il semble évident qu’il n’y a guère eu d’investissements intellectuels approfondis depuis la pensée de Louis-Joseph Lebret et François Perroux qui a inspiré l’encyclique Populorum progressio de Paul VI.

Vincent Cosmao a poursuivi la ré-flexion autant qu’il en a eu la force, mais avec son retrait elle n’a pas été vraiment relayée et la revue en a quelque peu pâti, bien que l’on ait pu lire une profonde méditation de Mgr Albert Rouet sur le sujet. Or cette réflexion à jour devient une nécessité pour accompagner et justifier ceux des militants chrétiens qui, contre vents et ma-rées, continuent d’œuvrer au surcroît de bonheur pour les pauvres par le soutien solidaire à leurs initiatives de développement. Le magistère catholique, notamment ce-lui du Pape, n’a pas apporté vraiment d’idées neuves et opérationnelles depuis plu-sieurs années, même concernant la mondialisation. Par ailleurs son autorité, au moins dans les vieux pays catholiques d’Europe, n’est plus ce qu’elle a été. C’est donc par d’autres voies que peut s’enrichir la compréhension du lien entre foi chrétienne et développement. Il ne manque pas de théologiens des tiers-mondes, peu connus dans nos pays, qui ont des idées et des suggestions là-dessus. Il y aurait avantage à les entendre.

D’évidence il reste beaucoup de grain à moudre pour le service que s’efforce de rendre la revue à ceux qui travaillent au vrai bonheur de l’humanité.

Le programme éditorial pour les prochains mois vise à combler quelques-uns des vides que l’on vient de signaler et se propose de favoriser le dialogue des civilisations, de soutenir les acteurs de l’émergence d’une mondialité vivable, de nourrir une réflexion qui débouche sur l’établissement d’une paix véritable.

Il conclut ainsi son nouveau projet après les événements du 11 septembre 2001 : "Dans les turbulences de l’histoire, il n’y a aucune raison que l’évolution de la revue soit épargnée par la tempête qui affecte la conscience des peuples, des nations, des religions. Notre chance et notre originalité, héritées de L.J. Lebret font que nous gardons confiance. La marche de l’humanité - la "montée humaine" aurait dit Lebret - ne peut s’arrêter, ni se confiner dans une vision manichéenne de lutte entre le bien et le mal. Nous continuerons d’élaborer des propositions critiques et des stratégies qui donnent raison au réalisme de notre profonde espérance".

Laissons la conclusion au Père Chenu, qui écrivait en mars 1981 dans le numéro 85 de Foi et Développement, dans une envolée stimulante, bien propre à conforter l’espérance :

"L’expression évangélique à laquelle Jean XXIII a donné crédit, le discernement prophétique des "signes des temps", est entrée dans le langage courant. Signes des temps c’est bien le mot adéquat pour définir les repères du chrétien dans son herméneutique de la société et pour qualifier la nouvelle conscience de l’Eglise dans le déroulement de l’histoire actuelle. Au lieu de chercher à appliquer une doc-trine générale à des situations particulières, l’attention se porte sur la lecture de l’histoire comme telle, afin de discerner dans les événements leur valeur symbolique pour autant que ces événements constituent des points de convergence pour des expériences collectives : prise de conscience du monde du travail, promotion sociale de la femme, universalisation des problèmes humains, institutionnalisation des relations entre nations, libération des peuples colonisés.

"Lire le sens évangélique de ces événements ce n’est aucunement les abstraire de leur réalité terrestre : c’est en eux-mêmes, dans leur propre et pleine densité qu’ils sont signes… Depuis plus d’un siècle, les papes, arguant de leur pouvoir pour intervenir dans la société faisaient appel à la docilité des fidèles, sans efficacité décisive, moins sans doute à cause de la paresse des chrétiens que par l’inadéquation de la méthode. Voici dans la logique de la stratégie nouvelle [énoncée par Paul VI dans Octogesima adveniens en 1971], un appel à la créativité, "accompagnée" par l’Eglise. Ainsi va le peuple messianique et prophétique pour une ère nouvelle".

Gabriel Marc


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