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Madagascar : obstacles et atouts pour l'avenir

Foi et développement, n°302, avril 2002

par Sylvain Urfer

Depuis l’élection présidentielle du 16 décembre 2001, Madagascar est coupé en deux. Marc Ravalomanana revendique la victoire que lui conteste, avec une égale détermination, son rival Didier Ratsiraka, président sortant. L’issue du conflit est totalement incertaine au moment où nous mettons sous presse l’analyse que nous propose Sylvain Urfer, jésuite, sur le terrain malgache depuis une trentaine d’années. Son texte traite des imbrications complexes qui existent entre culture et développement dans le contexte précis de Madagascar.

A l’origine, ce travail fut écrit pour une conférence donnée à Antsirabe en juin 2001. L’auteur l’a mis en perspective, compte tenu de l’actualité mouvante qui prévaut aujourd’hui, tout en gardant le fond de son questionnement : la culture malgache est-elle un frein ou un ressort du développement durable ?

Sylvain Urfer nous invite à nous garder de l’erreur si commune qui consiste à limiter le développement à sa seule dimension économique. Mais il invite aussi ses partenaires malgaches à vérifier si la société traditionnelle est prête à modifier “ ses comportements personnels et collectifs ”. Faire bouger “ l’immuable coutume ” est, pour la Grande Ile, la condition de son développement, pour autant que le changement soit maîtrisé et, ajoute-il, maîtrisable. A Madagascar doit naître, de toute urgence, “ une société réconciliée avec elle-même et motivée pour préparer son avenir. ” La proposition n’est peut-être pas “ révolutionnaire ”, mais, en prenant l’objectif à bras-le-corps, le peuple malgache peut sortir de l’ornière d’une misère dégradante et de la menace d’une guerre civile. Le veut-il ? La réponse lui appartient.

Albert Longchamp

Après avoir régné sans partage sur son pays de 1975 à 1990, et l’avoir ruiné au nom d’une idéologie marxisante dont le seul objectif était de pérenniser son pouvoir, Didier Ratsiraka a été chassé en 1991 par un mouvement populaire de grande ampleur. Mais son successeur Albert Zafy, qui prétendait incarner le changement au nom du “fahamarinana” (vérité et justice), s’est révélé faible et indécis, entouré d’arrivistes incompétents et corrompus. Démis de ses fonctions par un processus d’"empêchement" en 1996, il a permis le retour de Ratsiraka, élu de justesse par résignation plus que par passion. Devenu libéral par opportunisme, ce dernier s’est empressé de verrouiller son nouveau pouvoir, et de remettre le pays en coupe réglée au profit de sa famille proche et de son entourage.

UNE IMPASSE PRÉJUDICIABLE A L’ÉCONOMIE

L’élection présidentielle du 16 décembre 2001 a vu se cristalliser le besoin de changement général sur un nouveau venu en politique, Marc Ravalomanana, maire de la capitale depuis deux ans. Si les fraudes électorales ont été aussi massives qu’évidentes, la revendication par Ravalomanana d’une victoire au premier tour avec 52,15% des voix, sur la base des seuls chiffres de son comité soutien (qui refuse, à ce jour, de les rendre publics bureau de vote par bureau de vote), a provoqué une énorme controverse juridico-politique. Se considérant comme élu, Marc Ravalomanana s’est déclaré investi le 22 février dernier dans le stade d’Antananarivo et a mis en place dans la capitale une structure gouvernementale parallèle à celle de son rival. Celui-ci s’est replié sur les provinces côtières, traditionnellement méfiantes par rapport aux Hautes terres dont il organise le blocus économique en barrant leurs routes d’accès.

Chaque protagoniste affirme son bon droit et cultive les apparences de son pouvoir. Le pays se voit ainsi pourvu de deux Présidents, deux Premiers ministres, deux gouvernements, deux gouverneurs dans chaque province, deux chefs d’état-major, deux gouverneurs de la Banque centrale, deux directeurs par entreprise d’Etat. Peut-être bientôt de deux Assemblées nationales… Et personne ne semble vouloir faire le premier pas vers une solution qui permettrait de sortir de cette impasse préjudiciable à l’économie autant qu’au prestige du pays - en dépit des incitations de la communauté internationale : ONU, Europe, Etats-Unis, OUA et Vatican confondus.

A l’évidence, la loi de l’unanimité a fonctionné. Du jour où un groupe s’est imposé à l’opinion, dénonçant à juste titre les manipulations électorales, il devenait difficile à un citoyen isolé de ne pas adhérer au mouvement. Le consensus, qui représentait un frein à l’expression de l’opposition du temps de la toute-puissance de Ratsiraka, est devenu le moyen de faire l’unanimité contre lui. Toute critique à l’égard du nouveau chef Ravalomanana est alors perçue comme une déclaration de soutien à son adversaire. Pas le moindre esprit critique : la radio-télévision de Ravalomanana, en dénonçant la censure des médias publics tenus par Ratsiraka, a fait preuve, dans ses propres émissions, d’un esprit aussi partisan et intolérant. Et les rumeurs les plus folles devenaient des vérités révélées.

Même interrogation dans le domaine religieux. Chaque manifestation commençait par un culte œcuménique. Prêtres et pasteurs, religieux et religieuses n’ont pas ménagé leur soutien, pas plus que le FFKM (Conseil des Eglises Chrétiennes à Madagascar) - en dépit de la neutralité proclamée par la Conférence épiscopale catholique qu’une bonne partie des évêques n’a pas respectée. Il en est résulté un grand malaise.

Plus largement, les récents événements témoignent de la faillite d’une classe politique en décalage par rapport aux réalités du pays. Ils montrent aussi une difficulté structurelle, voire culturelle, à exercer le pouvoir. Seules les personnalités atypiques, qui ne se conforment pas aux normes sociales en vigueur, émergent en politique : cela explique leur difficulté à répondre aux attentes de la population. Celle-ci, animée d’un idéal qu’elle est incapable de réaliser dans la vie quotidienne en raison des pesanteurs sociales (peurs, jalousies, manque d’autonomie personnelle), n’en fait pas moins preuve d’une détermination admirable - qui risque rapidement, comme par le passé, de se muer en découragement et en frustrations. Mais peut-être ces crises successives finiront-elles par faire émerger une conscience sociale suffisamment forte pour que les dirigeants soient obligés d’en tenir compte. Une conscience sociale qui néanmoins ne pourra émerger sans des changements culturels profonds

LE NÉCESSAIRE ASSENTIMENT DES POPULATIONS

La culture malgache est-elle un frein ou un ressort au développement durable du pays ? Avant d’aborder ce sujet, quelques rappels fondamentaux me semblent nécessaires. Tout d’abord, culture et développement sont-ils des concepts antinomiques ? Une certaine manière de penser et de vivre la mondialisation aujourd’hui pourrait le laisser imaginer. Hâtivement identifié au progrès matériel, le développement semble en effet vouloir tourner le dos à tout particularisme national ou régional, pour suivre sans discernement un prétendu modèle occidental, voire exclusivement américain. A y regarder de plus près, toutefois, cette uniformisation n’est qu’un leurre. Au Nord comme au Sud, des voix discordantes se font entendre, de plus en plus nombreuses, pour rappeler qu’il n’y a pas de vrai développement sans l’assentiment des populations concernées. Ce qui revient à affirmer la nécessaire reconnaissance des cultures, des valeurs et des modes de vie propres à chaque groupe humain.

Sans une véritable compréhension du développement, les stratégies les plus subtiles ne peuvent qu’échouer. Il en va de même du slogan à la mode de la "lutte contre la pauvreté" : sans une vision précise de la pauvreté à combattre et de ce par quoi on veut la remplacer, on ne fera rien de bon. Autant dire, que si un consensus se dégageait sur ce que doit être (et ne pas être) le développement à Madagascar, un grand pas serait franchi. Avant cela, deux obstacles sont à écarter.

L’erreur la plus commune consiste à limiter le développement à la seule dimension économique. Ce faisant, on l’identifie à la croissance, laquelle mesure les changements quantitatifs et notamment les variations du volume de la production. Un accroissement des richesses n’est équitablement réparti et donc durable que s’il s’accompagne d’une amélioration qualitative du fonctionnement de l’économie et, plus largement, des structures sociales. Ce qu’exprimait François Perroux dans une formule devenue célèbre, faute d’avoir été souvent mise en pratique : "Le développement est la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global" (Etudes, janvier 1961). Paul VI ne disait pas autre chose dans l’encyclique Populorum Progressio : "Le vrai développement (qui) est le passage, pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines" (1967, n° 21). Il faut en conclure qu’aucun développement ne peut être dissocié de l’acquisition des connaissances, de l’approfondissement des valeurs et de la transmission des cultures.

Une autre impasse, exprimée par "la théorie du rattrapage", voudrait qu’on ne se développe qu’en refaisant le chemin déjà parcouru par ceux qui sont plus développés. Thèse du matérialisme historique de Karl Marx selon laquelle toutes les sociétés doivent suivre les mêmes étapes pour arriver, au-delà du capitalisme, à la phase transitoire du socialisme et à la société parfaite du communisme. Thèse libérale, aussi, popularisée dans Les étapes de la croissance économique (Seuil, 1970) de Walter Rostow, pour qui toutes les économies doivent traverser cinq étapes identiques, le but ultime étant "l’âge de la consommation de masse". Or, les conditions qui ont permis l’éclosion de la société industrielle en Europe, puis aux Etats-Unis et au Japon, n’existent plus. Croire que "l’économie-monde" actuelle donne aux PMA (pays les moins avancés) la possibilité de jeter les bases d’un développement progressif, équilibré et durable, serait aussi chimérique que dangereux. Il leur faudra au contraire innover, en utilisant les technologies de pointe, sans oublier pour autant les industries de base pourvoyeuses d’emplois et formatrices de l’esprit d’entreprise. Et surtout, sortir des chemins battus de l’orthodoxie libérale.

ORGANISER LA COLLECTIVITÉ

La croissance n’étant qu’un élément du développement, que faut-il rechercher d’autre ? Pour s’en tenir au seul cas de Madagascar, deux éléments sont indispensables parce qu’ils représentent aujourd’hui des carences graves et constituent autant d’obstacles infranchissables à l’avancée du pays. En premier lieu, organiser la collectivité. Chacun peut le constater jour après jour, le pays n’est ni administré ni unifié sous la règle d’une loi qui soit "l’expression de la volonté générale (…), la même pour tous, qu’elle protège, qu’elle oblige ou qu’elle punisse" (Constitution, Article 7). Cette défaillance, le Prix Nobel d’économie suédois Gunnar Myrdal la diagnostiquait déjà en analysant "l’Etat débile" dans son ouvrage majeur Le défi du monde pauvre. Un programme de lutte sur le plan mondial (chapitre VII, Gallimard, 1971). Le remède consiste ici à rendre à la fonction politique sa raison d’être originelle qui est de servir et de gérer le bien commun de la société civile - ce qu’on appelle aussi "la bonne gouvernance".

En second lieu, couvrir les besoins fondamentaux des citoyens. Les différentes Chartes et Déclarations des Nations Unies traitant des droits de l’homme en donnent une liste quasiment complète : travail, santé, éducation, sécurité, logement, infrastructures, libertés publiques, etc. La réalisation de ces tâches correspond pour l’essentiel aux responsabilités et prérogatives de l’Etat. Mais nous constatons tous que l’Etat se mêle surtout de ce qui ne le regarde pas et délaisse allègrement ce qu’il doit faire. Il est vrai que l’idéologie ultra-libérale des institutions de Bretton Woods, adoptée sans discernement par des dirigeants complices et tenue pour parole d’Ecriture par les citoyens abusés, ne facilite pas la réhabilitation des fonctions de l’Etat !

Pour atteindre les objectifs définis plus haut, quelques conditions sine qua non devront être réalisées. On pourrait en dresser la liste exhaustive. Il suffira ici d’attirer l’attention sur deux points névralgiques sans lesquels le développement de Madagascar restera le rêve de "l’inaccessible étoile"…

Un pays ne se développe pas avec l’argent des autres mais avec l’épargne et le travail organisé de ses citoyens. "Le risque de la croissance sans développement se réalise manifestement quand, dans les pays en développement, l’animation économique se cantonne autour des implantations de firmes étrangères ou de grands travaux, sans s’irradier dans l’ensemble" (Pour une philosophie du nouveau développement, François Perroux, Aubier, 1981, p. 53). Les zones franches tant vantées (ce mal nécessaire et, espérons-le, temporaire) illustrent ce risque. L’épargne et le goût du travail en sont les antidotes : grâce à eux, l’île Maurice et la Corée du Sud, qui étaient au niveau de Madagascar il y a quarante ans, ont jeté les bases de leur spectaculaire développement. .

Le bien commun, corollaire d’une vie sociale partagée et assumée par tous, est d’abord le refus de l’individualisme et de l’anarchie. Il correspond ensuite à l’obéissance concrète à la loi, qu’il s’agisse du Code du travail, de la déclaration de ses impôts ou du Code de la route ! Enfin, il se manifeste au quotidien dans cette attention concrète portée aux autres à travers le respect de la propriété collective. Il est aussi bien la quintessence du civisme que l’incarnation de la charité chrétienne. Mais combien de citoyens et combien de chrétiens s’en préoccupent ? Il n’est que de constater la saleté repoussante des lieux publics, la dégradation systématique des biens publics, le refus tacite de toute loi et l’indiscipline générale, qui frise l’anarchie.

En résumé, le développement est une entreprise complexe, qui suppose au préalable qu’une société soit prête à modifier ses comportements personnels et collectifs. Mais il en va des sociétés comme des personnes : certaines sont plus rétives que d’autres au changement, certains secteurs sont plus longs à faire bouger que d’autres. Personne ne s’étonnera donc de constater que les plus fortes résistances se situent dans le jardin réservé de la culture et de la tradition.

LES CONTRAINTES DE LA CULTURE

Il faut refuser l’intégrisme culturel. François Perroux l’écrivait il y a quarante ans : "Les faits et les institutions économiques ne subsistent que par des valeurs culturelles et la tentative de séparer les objectifs économiques collectifs de leur environnement culturel s’est soldée par un échec, en dépit d’ingénieuses acrobaties intellectuelles" (Ibidem, p. 219). Pour autant, une culture n’est pas un corps figé, mais un ensemble d’éléments en interactivité qui s’adaptent et se recomposent - même si cette adaptation n’est pas toujours du goût de tous ! Comment donc faire évoluer l’environnement culturel ?

Récuser le mythe de l’âge d’or est le premier pas à franchir pour qui veut s’affranchir des fausses prétentions culturelles. Contrairement à ce que voudraient faire croire les nostalgiques d’un passé révolu, la société traditionnelle n’était ni parfaite ni exemplaire. La vie y était dure : mortalité élevée, faible espérance de vie, famines sans recours, maladies et épidémies sans remèdes, violences sans concessions. L’étroite solidarité du groupe limité aux villages environnants du même clan s’est alors imposée comme la condition de la survie de chacun (ce qui a fait du “fihavanana” une évidente nécessité), au détriment de l’épanouissement personnel et des valeurs que l’on appelle aujourd’hui démocratiques. L’immuable coutume régissait ce monde clos où le pouvoir, à la fois politique et religieux, se voyait accaparé par les hommes, aînés ou anciens.

Passer de l’oralité à l’historicité révèle le sens profond de la démarche. Non pas que les sociétés orales aient été des sociétés sans histoire : “Ny tantaran’ny andriana”, le prouve à l’évidence. Mais entrer dans l’historicité, même pour un peuple insulaire, c’est entrer en relation consciente et systématique avec d’autres. Toutes les cultures, aux moments cruciaux de leur évolution, ont fait ce saut dans l’inconnu. Ne pas le faire les aurait condamnées à disparaître. Le royaume merina(1) de Radama 1er le fit, il y a deux siècles de cela, non sans courage, en adoptant l’écriture et l’imprimerie, l’école et les rudiments de l’administration, les armes à feu et la discipline militaire. Mais les changements induits par ces innovations n’ont pas fini de porter leurs fruits, alors que s’accélèrent, au dehors du pays, les évolutions sociales produites par les nouvelles technologies et par ce que l’on désigne communément par le nom de mondialisation. Désormais, quelle le veuille ou non, Madagascar doit assumer son rôle dans l’histoire de l’humanité.

Il faut maîtriser le changement. La question, aujourd’hui, n’est plus de savoir si une société veut changer ou ne pas changer, mais de savoir si elle veut et si elle a la capacité de s’adapter aux évolutions mondiales sans y perdre ses spécificités nationales – ce qu’expriment, fût-ce maladroitement, les revendications des antimondialistes. Deux conditions majeures doivent ici être rappelées.

Acquérir le sens du temps est un préalable essentiel au développement. Car la complexité croissante des processus (en matière de décision à prendre ou de production à organiser, par exemple) oblige à prévoir les tâches de chacun dans un enchaînement chronologique et fonctionnel qui ne souffre aucune improvisation. Cette approche, qui valorise le temps en termes monétaires, s’oppose radicalement à la conception traditionnelle pour laquelle le temps n’a aucune valeur propre. L’attitude inverse, évidente jusqu’à la caricature dans les pays industrialisés, est de rendre l’homme esclave de sa montre. Le véritable défi en ce domaine, pour un nouveau développement, est de concilier l’efficacité économique (avec ses exigences temporelles) et le désintéressement des relations humaines (avec sa liberté vis-à-vis du temps).

Développer l’autonomie de la personne représente l’autre défi majeur pour une société qui veut se moderniser tout en gardant sa spécificité. Chacun sait sur quoi bute cet objectif ambitieux. Les peurs de toutes sortes, provoquées par les superstitions, la magie, les “fady”, le poison, les structures d’âge et de caste, la violence et l’argent, etc. De même, les jalousies, qui plongent leurs racines dans la vision figée d’une société à la fois hiérarchisée et égalitaire où chacun occupe sa place immuable. Et pour couronner le tout, l’indépassable “henamaso”, respect humain qui allie la crainte à la honte en révélant le plus difficile à assumer : le fait de vivre en permanence sous le regard des autres. Les personnes ne seront pas libres et la société ne pourra être pleinement démocratique tant que subsisteront ces puissantes forces d’inhibition.

UNE INSULARITÉ PARALYSANTE

Il est indispensable de combattre l’insularité. L’insularité n’est pas seulement physique, due à l’absence de voisins avec lesquels on puisse se quereller, guerroyer ou pactiser. L’insularité imprègne aussi les esprits, elle devient mentale - en ce sens que le reste du monde et les autres ne sont pas perçus pour ce qu’ils sont réellement mais pour ce qu’en font les fantasmes ou la rumeur, en dépit de toute objectivité. Des moyens concrets peuvent aider à surmonter ce handicap.

La démarche n’est pas originale : on n’accède à l’universel que par le particulier. Il serait illusoire de penser que Madagascar puisse se faire une place au soleil de la mondialisation en imitant les autres – en particulier le "grand frère" américain. Pour l’évidente raison que la Grande Ile n’a pas les atouts des autres pays : elle n’a que les siens. Il lui faut donc affermir et actualiser sa culture nationale, valoriser sa différence tout en la rendant accessible à la compréhension des autres. Et bannir le sentiment de supériorité qu’illustre l’adage aux relents racistes : "Vous ne pouvez pas comprendre, vous n’êtes pas Malgache !" Par contre, un objectif à atteindre au plus vite serait d’adapter à la particularité malgache, sans imitation servile, les notions universelles qui régissent la vie économique : concurrence, propriété, contrat, organisation de l’entreprise, protection du travailleur salarié, etc. C’est par ce biais que Madagascar tiendra sa place sans perdre son âme, entrera dans la modernité sans renoncer au meilleur de sa tradition.

Concrètement, l’insularité sera surmontée par une véritable intégration régionale. Des tentatives ont été faites qui restent encore théoriques car elles n’engagent pas les populations. Qui se sent véritablement solidaire des îles les plus proches, membres de la COI (Communauté de l’Océan indien) ? Lorsqu’un cyclone frappe Madagascar, chacun trouve normal que Maurice et la Réunion se portent à notre secours. Mais lorsque ces deux îles sont frappées à leur tour, elles ne reçoivent pas même un télégramme de solidarité ou de condoléances de notre part ! A plus forte raison pour le COMESA (Marché Commun de l’Afrique Orientale et Australe), entité abstraite, fonctionnelle, dépourvue de toute épaisseur humaine.

C’est pourtant dans cet environnement proche que Madagascar devra s’insérer pour résister aux effets pervers de la mondialisation. Et que dire de l’OUA(2), par rapport à laquelle la Grande Ile se mure dans une solitude indifférente ? Il est loin le temps où Madagascar paradait en tête du peloton. Aujourd’hui, les Malgaches qui circulent sur le continent proche constatent avec effarement que la plupart des pays africains ont pris une avance considérable, parfois décisive, sur leur propre pays. Mais les complexes de supériorité et les préjugés ont la vie dure : Madagascar consent à être membre de l’OUA mais pas à être africain !

Aucune culture n’est entièrement bonne, aucune n’est entièrement mauvaise : à chacune de se remettre en question pour préserver et valoriser le plus précieux de son héritage afin de le transmettre aux générations à venir. Comment ne pas rappeler ici la forte mise en garde de Jean-Paul II ? : "Quand une culture se ferme sur elle-même et cherche à perpétuer des manières de vivre vieillies, en refusant tout échange et toute confrontation au sujet de la vérité de l’homme, elle devient stérile et va vers la décadence" (Centesimus annus, 1991, n° 50).

QUEL MODÈLE MALGACHE ?

Il n’y a pas de modèle unique et uniforme de développement, tout le monde s’accorde sur ce point. Pour autant, une alternative au modèle dominant ne va pas de soi et ne se construira pas d’elle-même. Elaborer un modèle de développement adapté à la culture nationale suppose que chacun s’implique et que l’on commence par le commencement : la redéfinition des valeurs de base, la réactualisation des modes de vie et la réaffirmation de l’unité nationale.

"Fihavanana" : ce mot désigne la parenté au sens strict, l’amitié au sens plus large et les bonnes relations en général ; il cristallise pour beaucoup l’essence même de la "malgachitude". Il n’est de discours où il ne revienne à satiété, de conversation où il ne soit évoqué, de situation où il ne soit invoqué. Mais comme pour tous les mots, l’extension indéfinie de son champ sémantique implique un affaiblissement corrélatif de sa pertinence. Aussi l’urgence est-elle, dans les structures sociales actuelles, de passer de l’emblématique au concret.

L’attitude la plus radicale et la plus vraie consisterait à considérer tout autre comme un parent et à le traiter comme tel. Cette universalisation du "fihavanana" en ferait un idéal social - à l’image du "liberté, égalité, fraternité" gravé par les Français sur le fronton de leurs mairies. Encore faut-il trouver les moyens concrets de réaliser cet idéal dans la vie de tous les jours. Plus précisément, de faire en sorte que cette valeur culturelle infuse l’environnement social et donne sens à des pratiques et à des institutions politiques ou économiques telles que la protection sociale, la politique salariale, le système de santé, l’aménagement du territoire ou la gestion des retraites. A cette condition, la culture malgache restera vivante et rendra à la population sa raison d’être et sa fierté nationale.

"Ny fanahy no olona" : l’expression rappelle le primat des valeurs spirituelles dans le fonctionnement social. Elle se situe à l’extrême opposé du comportement quotidien qui pousse à une juxtaposition croissante, pour ne pas dire schizophrène du religieux et de la vie quotidienne. Il n’est que de voir les responsables de tous les secteurs de la société parader au temple ou à l’église le dimanche, Bible à la main et citations d’Ecritures saintes à la bouche et, le lendemain, exploiter copieusement leurs employés, mentir à leurs électeurs, tripatouiller dans les fonds publics et faire des chèques sans provision ! Prendre au sérieux "ny fanahy no olona", c’est respecter sa parole dans la vie politique, sa signature dans les transactions économiques et sa dignité dans tous les domaines - du cercle familial aux affaires nationales.

Le développement suppose et génère des changements mentaux et sociaux : les uns ne vont pas sans les autres, sans que l’on sache auxquels en imputer la cause ou la conséquence. A titre d’illustration, voyons deux comportements sociaux (qui sont aussi des institutions), dont les évolutions sont particulièrement sensibles.

La famille est la pierre angulaire de toute société. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’évolution à la fois choisie et subie par la société malgache depuis deux siècles ait ébranlé le modèle traditionnel de la famille étendue. A sa place se substitue progressivement le modèle, urbain et donc plus moderne, de la famille nucléaire ou conjugale. En réalité, aucune de ces deux formes ne s’est véritablement imposée, car aucune ne répond aux besoins spécifiques et aux conditions de vie de la population. Reste à inventer, si faire se peut, un modèle adapté, qui concilie et les exigences du développement économique et social (ce que n’arrive pas à réaliser la famille nucléaire), et les préférences culturelles (que ne satisfait plus la famille élargie).

De nouveaux réseaux de solidarité devront être mis en place sans retard : sous l’effet d’une urbanisation mal maîtrisée, la décomposition sociale (et sa conséquence, l’exclusion) gagne du terrain. Au-delà des ethnies et des castes, dont les réseaux continueront pour longtemps encore à assumer les besoins identitaires, le citadin devra impérativement se forger de nouvelles solidarités, au rythme des déménagements et des affectations, avec des collègues et des voisins qu’il n’a pas choisis. Pour faire tomber les préventions et établir un climat de confiance mutuelle, les efforts conjugués des associations, des paroisses, des mouvements sportifs et culturels ne seront pas de trop. Sans cette détermination commune, inutile de rêver de développement !

Par ailleurs, un pays ne progresse pas sans une mystique nationale : elle manifeste la volonté individuelle et collective de se réaliser à la fois pour améliorer ses conditions de vie et pour affirmer son originalité dans le monde. Deux conditions semblent ici indispensables à l’affermissement et à la dynamisation de l’unité nationale, même s’il n’est pas possible ici de s’attarder sur leur complexité.

AFFERMIR L’UNITÉ NATIONALE

Forger une vision historique reconnue par toute la nation. Pareil objectif n’est évident nulle part car tous les pays se sont déchirés dans des conflits parfois séculaires. Mais le sentiment d’appartenance nationale est le fruit d’une histoire vécue en commun : rivalités et combats fratricides en sont partie intégrante ! Surmonter les malentendus et les préjugés, qui relèvent du ressentiment, passe par la froide raison de la recherche historique. Pourquoi donc ne pas former un groupe d’historiens représentatifs de toutes les régions ? Ils auraient à rédiger une histoire nationale commune dont les interprétations divergentes seraient portées à la connaissance de tous et serviraient de base à la rédaction de manuels d’histoire pour les écoles.

Mettre en place une régionalisation réaliste et efficace, qui soit respectueuse des légitimes différences liées aux origines, à la géographie, aux climats, à l’histoire, aux ethnies, aux parlers, aux ressources. Chacun le sait, Madagascar offre une vingtaine de régions correspondant à ce profil : ne pas tenir compte de cette évidence, c’est se condamner à l’échec. De plus, une régionalisation ne se limite pas au découpage territorial, elle doit aller de pair avec une politique d’aménagement du territoire. Ainsi chaque région pourra-t-elle valoriser ses atouts dans le cadre d’une supervision nationale qui atténue les déséquilibres régionaux sans freiner les zones motrices. Faute de quoi, on en restera à la pratique des saupoudrages coûteux et inefficaces.

Le développement ne se décrète pas. Œuvre de longue haleine, à laquelle tous et chacun sont conviés, il est la seule parade efficace et durable à la misère et à sa conséquence sociale qu’est l’exclusion. On l’a dit, ce développement ne se limite pas à la croissance du produit matériel. Il appelle à une société réconciliée avec elle-même et motivée pour préparer l’avenir. Voilà pourquoi le développement ne peut être que culturel. Voilà pourquoi, aussi, il interpelle toutes les cultures nationales sur leur capacité à se remettre en question, à intégrer les éléments indispensables au changement, à retrouver un nouvel équilibre dans la définition et la pratique de leurs valeurs spécifiques.

Tel est le défi lancé à la nation malgache aujourd’hui : saura-t-elle, voudra-t-elle surtout, franchir le pas qui transformera sa société traditionnelle et rurale en société moderne, urbaine et technique, tout en gardant le parfum des valeurs ancestrales ?

Sylvain Urfer

Notes

[1] - Les Mérinas représentent aujourd’hui une population occupant la partie centrale du plateau ; ils sont divisés en un grand nombre de castes.

[2] - Organisation de l’Unité Africaine dont le siège est à Addis-Abeba (Ethiopie).


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