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Pour un dialogue des civilisations

Foi et développement, n°300, janvier 2002

par Hassan Zaoual

Les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes et le choc des civilisations est un conflit tribal à l’échelle globale” . La formule-choc de Samuel P. Huntington a déjà fait couler beaucoup d’encre, en sa faveur ou contre elle. En toute hypothèse, parallèlement au dialogue interreligieux, qui tente de limiter les dégâts, les conflits “intercivilisationnels” sont à l’ordre du jour, surtout depuis le 11 septembre 2001. Il était normal, à Foi et Développement, que nous entrions dans le débat et cela d’autant plus que nous franchissons, avec la présente édition, un cap symbolique : vous avez sous les yeux le numéro 300 de Foi et Développement !

Nous reviendrons, au cours de cette année, sur l’histoire que nous avons parcourue. Un fait est certain, à retenir aujourd’hui : il n’est plus possible de penser et de réaliser le développement équitable et durable des peuples dans les termes des années 60 du XXe siècle. “Tout modèle unique est destructeur”, nous affirme Hassan Zaoual. Cet économiste marocain, vice-président de Cultures Europe/Réseau Sud-Nord à Bruxelles et maître de conférences à l’Université du Littoral (Dunkerque), ne mâche pas ses mots lorsqu’il dénonce “le génie diabolique de la domination globale”.

Si nous voulons épargner à la planète un véritable “conflit tribal à l’échelle globale”, le dialogue des civilisations est la voie étroite à suivre. La contribution de Hassan Zaoual montre que nous sommes rendus à un tournant crucial de notre civilisation : nous devons accepter que plus personne, pour concevoir le bonheur, ne détient “le monopole de la vérité”. Ce qui exige une humilité à laquelle l’Occident, pour sa part, n’est guère habitué !

Albert Longchamp

Aujourd’hui, ce que les intellectuels critiques du Sud et du Nord ont toujours dénoncé se réalise, à savoir l’incapacité de promouvoir un progrès de l’humanité dans le respect de la diversité culturelle de notre monde. L’attentat contre le pays qui fait figure de modèle pour toute la planète est révélateur de la grande catastrophe de la déshumanisation de l’homme et de l’impuissance de la puissance. Il est impératif, dans les circonstances actuelles, d’avoir un regard de longue durée pour mieux comprendre la multiplication des guerres, des attentats et des génocides sur la scène internationale.

UN MODÈLE DESTRUCTEUR

La montée en puissance de ces phénomènes présuppose, en effet, un recul que les médias n’ont pas toujours. Les causes qui les gouvernent en profondeur sont multiples et s’imbriquent les unes aux autres pour engendrer des crises majeures. Ces dernières ne peuvent être décryptées que par une démarche transversale et interculturelle. Les sciences sociales occidentales, par expérience, ont déjà démontré leur impuissance à conduire le monde vers une prospérité partagée.

De par leur cloisonnement disciplinaire et culturel, elles ont même contribué à la destruction de nombreuses populations en imposant des modèles de progrès et d’organisation sociale inadaptés à la grande diversité des situations concrètes. Elles les ont, le plus souvent, transformées en populations-cibles auxquelles on administre des recettes économiques toutes faites. Les projets deviennent ainsi des "projectiles". Celui qui cible ne doit donc pas s’étonner de devenir, à son tour, la cible. Dans ce contexte, "l’intégrisme islamique" est une sorte d’islam occidentalisé dans le sens où il emploie des méthodes venues d’Occident et une lecture de l’islam sous la forme d’un modèle unique.

Dans cette épistémologie violente, l’échec est assuré des deux côtés. La recherche désespérée de l’uniforme conduit inéluctablement à des modèles sociaux explosifs. La mondialisation sous le joug d’un seul et unique modèle, prédateur des ressources naturelles et destructeur de la diversité, engendre de fait les conditions d’une guerre de civilisations et de cultures. Ces anomalies donnent lieu à des anomies(1) et des risques majeurs. Ce qui libère des inégalités intolérables dans les relations Nord-Sud et des mouvements de populations désordonnés. En fin de compte, le modèle unique hante les esprits qui se réclament de la mondialisation économique ou des cultures et des religions.

L’AMBIGUITÉ DE L’OCCIDENT

Dans le monde arabo-musulman, comme en Amérique Latine et en Afrique, les modèles de développement ont largement échoué dans leurs objectifs économiques et sociaux. Le fait de transférer des modèles économiques et des institutions sans la moindre écoute des particularités locales mène inéluctablement à des échecs malgré l’aide et les transferts des usines clefs en main, pour ne pas dire aussi “clefs en tête”.

Dans les critères du progrès tel qu’ils ont été définis en Occident, les pays pauvres ont tout essayé : marxisme, nationalisme et libéralisme, sans pouvoir se libérer de l’héritage colonial et de la décadence. Au poids de leurs histoires s’ajoutent les manipulations extérieures et intérieures de leurs identités et de la modernité par les élites stériles qui les gouvernent. En alliance avec les grandes puissances qui en tirent des profits sans projet collectif motivant pour la grande majorité des habitants de ces contrées.

N’oublions pas que les puissances anglo-saxonnes ont toujours exploité les traditions locales contre les courants de pensée qui cherchaient à introduire le progrès occidental en contestant la domination occidentale. Lorsque le nationalisme et le marxisme constituaient des menaces partout dans le tiers monde, les services secrets américains et leurs acolytes soutenaient des dictatures et le conservatisme culturel et religieux afin de sauvegarder les intérêts économiques du monde dit libre, tout comme l’empire des firmes multinationales américaines.

La coalition occidentale contre le nationalisme arabe de Nasser en Egypte ou celui, plus récent, de l’Irak en sont de parfaites illustrations. Le citoyen de base, en Occident comme en Orient, ne comprend pas pourquoi des républiques et des démocraties occidentales viennent en aide à des monarchies rétrogrades du Moyen Orient. Pour les intellectuels francophones, Robespierre doit se retourner sous les pierres de sa tombe !

Les Américains et, à leur suite, les autres pays d’Occident, ainsi que les élites d’Orient, ont joué Saddam contre l’islam chiite iranien et ensuite l’islam wahhabite contre Saddam et l’irruption du marxisme soviétique en Afghanistan. Et, maintenant qui jouer contre les talibans ? Même après leur démantèlement, en l’absence de la disparition des causes qui leur donnent naissance, d’autres mouvements radicaux naîtront.

L’histoire des manipulations américaines nous apprend qu’à chaque fois, la créature se retourne contre le créateur ! Rappelons, dans cette manie à vouloir manipuler en permanence les peuples du Sud, la théorie américaine de la "sécurité nationale" appliquée à l’ensemble de l’Amérique du Sud, "l’authenticité" à l’Afrique et une certaine lecture de "l’islam" au monde musulman. Ce qui veut dire en clair que l’Occident des puissants de ce monde s’accapare toutes les lectures et de la modernité et des traditions des nations du monde. L’Occident est aussi ambigu que l’Orient ! Plus on lui ressemble, plus on devient un concurrent à abattre. Plus on se différencie, plus on échappe à son paradigme de définitions et, par conséquent, à ses marchés et ce qu’il en résulte : des ressources naturelles en moins pour son économie. Ce qui provoque sa colère et ses ripostes à cette sortie de son circuit économique et politique qui assure sa domination sur les peuples du Sud.

UNE DOMINATION VOUÉE À L’ÉCHEC

L’Occident tient, à tout prix, à tout contrôler. Ce n’est ni plus ni moins qu’un “impérialisme.net” ! Mais en dépit de sa supériorité technologique, ce projet de domination globale est voué à l’échec face à la prolifération des univers complexes de petite échelle comme l’informel politique et économique. A ce sujet, le décalage entre les gouvernements et leurs économies officielles avec la réalité des pays du Sud est sans commune mesure.

Le génie diabolique de la domination globale empêche les peuples des pays pauvres de construire des cohérences visibles et officielles autour de projets nationaux et locaux. Tout se passe comme si on leur interdisait de vivre pleinement et la créativité technicienne de la modernité et la sagesse de leurs traditions et une synthèse féconde entre les multiples apports d’Occident et d’Orient. Comment voulez vous motiver, dans la durée, les peuples en question autour d’un sens ?

Ceux qui veulent interpréter et contenir la montée de l’islamisme dans les pays musulmans ne peuvent se contenter d’en condamner les effets de violence et de pleurer les victimes innocentes aux USA et dans le monde entier, y compris en premier lieu dans les pays musulmans. Il est impératif de trouver le "juste milieu", celui de l’équité internationale. Les premières grandes causes de ces conflits de civilisations résultent d’un immense sentiment d’injustice par rapport aux conflits du Moyen-Orient (Palestine, blocus contre l’Irak avec mort d’enfants par milliers et occupation de la terre sainte par les armées américaines). Il résulte aussi des difficultés internes et externes à réformer des sociétés corrompues qui ne s’alignent ni sur l’éthique de la démocratie occidentale ni sur celle d’un islam innovant et tolérant.

Dans les conditions décrites ici, l’homme du tiers monde dans son ensemble semble suspendu dans le vide que viennent remplir des formes de vie économique clandestines (économie informelle) et des tentations politiques radicales. La situation la plus fréquente combine une modernité inaccessible et une destruction des traditions locales. Ainsi, dans ces univers, c’est une dictature de l’immédiat qui s’installe, amplifiée par une mondialisation réglée exclusivement par les lois désincarnées du marché global sans racines culturelles et institutionnelles locales. Ce mode de domination des grands intérêts du capitalisme n’est viable que lorsque l’économie de rente, qu’introduit le "développement truqué", cohabite avec une démographie de faible ampleur. Lorsque celle-ci se modifie dans ses structures comme dans sa croissance, l’issue fatale est la pauvreté, les migrations nationales et internationales et les "identités meurtrières" (formule du romancier franco-libanais Amin Maalouf).

En somme, la non prise en compte de la diversité conduit directement à une uniformisation explosive. Comme le souligne l’anthropologue Constantin Von Barloewen(2), auteur de l’Anthropologie de la mondialisation, il est de l’intérêt de l’Occident de réformer sa pensée réductionniste et instrumentale et de prendre conscience de l’interculturalité qui travaille en profondeur ses projections sur le monde. Cette réorientation relativiste devient un absolu en ce début du XXIème siècle pour assurer une paix durable et la contribution de la diversité des cultures au progrès humain.

La variété des systèmes de représentation symbolique, dans le temps et dans l’espace, est bien présente dans ce qui paraît aller de soi pour les experts et les technocrates, comme par exemple la vie économique. A cet effet, l’auteur souligne que "chaque système économique a son capital culturel" dont il faut intégrer les motivations de sens. Ceci est d’autant plus nécessaire que nous assistons à l’épuisement de la culture du progrès matériel et quantitatif qui a fait la fortune de l’Occident depuis quatre siècles. Le dialogue des cultures et des religions précède celui de la coopération économique et technologique. Dans cette séquence, la culture des Lumières se doit d’intégrer la multiplicité des sens sous peine d’être ténébreuse pour l’ensemble de l’humanité.

L’ÉPUISEMENT DE L’IDÉOLOGIE DU PROGRÈS

En effet, le monopole occidental de la manipulation est aujourd’hui menacé par l’épuisement de l’idéologie du progrès, non seulement dans les pays du Sud mais aussi dans les pays du Nord en raison d’une mondialisation déboussolante. La multiplication des risques en tous genres touche aujourd’hui les mythes fondateurs de la légitimité de la civilisation du capitalisme. Ni la fameuse formule de Karl Marx "accumulez, accumulez, c’est la loi des prophètes" ni celle de la "main invisible" d’Adam Smith ne sont plus capables de donner un horizon à la condition humaine.

Le marché s’avère limité dans son ambition à réguler la société et même l’économie. De même, son alliance avec la science et la technologie dans un projet dominateur de l’homme et de la nature donne lieu à un vertige moral et à des risques irréversibles que condamnent d’ailleurs les anti-mondialistes occidentaux. Face à un Orient désorienté, la crise de sens frappe aussi en plein cœur cet Occident, celui des technocrates et des firmes multinationales qui ne cherchent que leur profit au détriment de la nature et de l’homme, qu’il soit du Sud ou du Nord.

La culture de maîtrise est battue en brèches par les "ruptures de confiance" que connaît le monde actuel. Sur le front de l’écologie comme sur celui de la pauvreté, les réaménagements sans transformation en profondeur du système dominant ont fait long feu, comme le montre la crise des valeurs citoyennes dans les pays qui se veulent démocratiques. Les crises que connaissent aujourd’hui, en grandeur nature, les pays du Sud et particulièrement les pays musulmans vont se généraliser à l’échelle globale par l’absence de réponses aux problèmes civiques, sociaux et économiques dans les pays globalement riches.

Chacun sait maintenant que personne ne croît plus au progrès défini et imposé par l’alliance marché, technologie et sciences. Cette conception de la richesse demande, de toute urgence, une profonde révision dans ses concepts comme dans ses indicateurs économiques. L’économie à elle seule, sans éthique, ne fait plus le bonheur des peuples. Livrée à elle-même, elle multiplie les risques en tous genres pour le genre humain.

L’homme moderne a besoin de sens, d’ancrage et de lien social. Ce que l’économie du capital ne lui procure pas. Au contraire, en imposant le règne de la quantité et de la compétition, elle détruit les fondations morales et solidaires de la société. Est-ce un hasard si les valeurs éthiques et le respect de la nature deviennent essentiels aux yeux des managers de la grande société industrielle ?

La recherche de sens semble devenir une priorité dans la conduite humaine, même au sein des sociétés les plus avancées en matière de sciences et de technologies. Tout se passe comme si la technique sans éthique conduisait au chaos technique. Pour employer une image bien réelle, sous la domination exclusive du marché, la vache, au nom de la science du profit, s’est métamorphosée en carnivore et c’est la vache "folle".

De l’avis même de la philosophie occidentale critique “la technique dépasse toujours ce que l’on attendait d’elle ; et pourtant, par là précisément, elle livre l’homme à la destruction(3) ” (Karl Jasper p. 25, 1968). Ces risques majeurs se vérifient maintenant dans plusieurs domaines, en premier lieu dans celui des biotechnologies. C’est de l’ordre du bricolage que de vouloir faire converger la science et la conscience sans une profonde réforme du système dominant. L’éthique renouvelée et la société doivent prendre le relais du marché, le contenir et l’orienter vers de nouvelles définitions du progrès humain.

L’HOMME REPRÉSENTANT DE L’INDÉFINISSABLE

Plus les sciences de l’homme progressent dans leur effort de formalisation et leur spécialisation, plus l’homme semble échapper à leur emprise. Ce paradoxe est au cœur de la crise des sciences européennes. En effet, “celui qui s’interroge sur l’homme, écrit Karl Jasper, souhaiterait obtenir la seule image vraie et valable de l’homme, voir l’homme lui-même, et pourtant il ne le peut pas. La dignité de l’homme est d’être le représentant de l’indéfinissable” (p.50). La crise actuelle de la science économique et des sciences de l’homme en général manifeste cette énigme.

Malgré ou à cause de l’extraordinaire éparpillement et spécialisation des sciences de l’homme, ce dernier demeure le grand inconnu des sciences de l’homme. Ce processus de rationalisation contribue à sa “défondamentalisation”. Les approfondissements dans son dépeçage induisent, contrairement aux croyances scientifiques dominantes, un accroissement des zones d’ignorance. L’acharnement du technocratisme scientifique bute sur le fait que souligne Karl Jasper : “ Tout ce que nous savons de l’homme, tout ce que chaque homme sait de lui-même, ne représente pas l’homme en soi ” (p.44).

Le besoin identitaire ainsi que l’attrait qu’exerce actuellement la philosophie dans divers domaines de l’homme est un timide mouvement face à la domination de cette expertise. Ce renouveau de l’humanisme cherche, au-delà des découpages académiques et des cloisonnements en tous genres, à recomposer l’homme concret dans son contexte et son intimité la plus profonde. Dans cette perspective, il s’avère que tout vient et part de l’homme, sa richesse comme ses problèmes. La représentation de la nature, sa gestion comme son exploitation ainsi que l’organisation et le management contemporains de l’économie en portent les signes. Comme l’exprime Karl Jasper : “ En philosophant, l’homme parvient en effet à lui-même ” (p.51). En dernière instance, son environnement dit naturel ou social dépend de cet effort d’explicitation des relations avec soi et l’autre.

LE PLURALISME : UNE RÉPONSE AUX CONFLITS

C’est cette même révolution que présuppose le dialogue des cultures et des civilisations au niveau mondial. Le Sud ne peut continuer à cohabiter avec un Nord qui ne réforme pas son économie et sa société vers une plus grande “ soutenabilité ” sociale et écologique. Cet impératif est mondial et sa réalisation dépendra du concours de toutes les conceptions du monde sur un pied d’égalité(4) . Les tenants de la civilisation du capitalisme accepteront-ils cet énoncé ?

En d’autres termes, c’est de la sauvegarde de la socio-biodiversité de la planète qu’il s’agit. Dans ces circonstances, le monopole de la vérité est irréductible à une seule façon de concevoir le bonheur. Celui-ci se construit localement sur la base d’un regard critique, non seulement des apports externes mais aussi des apports des traditions endogènes. C’est dans ces processus de métissage qui ont cours naturellement dans la réalité non bousculée par les dogmatiques de tous bords, experts ou conservateurs, que réside le potentiel de la créativité des peuples.

Le concept de site symbolique d’appartenance interprète ces mécanismes d’adaptation et d’évolution(5). C’est un espace de croyances pratiques ajusté aux circonstances locales. Sa transversalité marie la culture des acteurs de la situation, la société et l’environnement. Contrairement au "tout marché" qui désimbrique l’homme de son environnement social, le site l’imbrique et le rattache à ses racines. Il donne sens à son comportement. Le “ site ” intègre, assimile et dépasse tout apport venu d’ailleurs.

Le site, en tant qu’espace vécu, est à chaque fois unique et singulier tout en étant universel au sens où il est ouvert à la diversité locale, régionale, nationale et mondiale. Ces échelles sont enchevêtrées. Cette restitution des pratiques des hommes ne relève ni du culturalisme statique ni de l’économisme précipité. Dans son fonctionnement quotidien, le site barre la route au repli comme à l’ouverture aveugle. Il contient naturellement un code de sélection qui favorise, en l’absence de l’arrogance occidentale ou du despotisme oriental, la promotion et la création d’auto-organisation des “ sitiens ”, citoyens d’un lieu donné de la planète.

Dans la perspective de la théorie des sites, la planète apparaît comme un "tapis de milliards de sites" imbriqués les uns aux autres tout en étant singuliers. Ce qui interdit tout “ sitisme ” de quelque nature qu’il soit : culturel, religieux ou ethnique. Au contraire, le site garde sa vitalité par mélange mesuré. Cette expertise tacite aux pratiques locales est dans sa nature propre. C’est ce qui explique que l’acteur est toujours "roi sur son territoire", l’hypothèse de l’imbattable acteur face au système. Rien ne peut se faire sans sa participation, hypothèse amplement vérifiée par les sciences occidentales de l’homme elles-mêmes, du moins les moins déterministes et mécanistes d’entre elles.

Cette redécouverte de la dissidence est devenue une donnée incontournable dans l’accès aux univers complexes qui peuplent les situations de changement, ici celles dites du développement des pays du Sud comme, d’ailleurs, celles des autres contrées du monde. Celui-ci apparaît sous la forme d’une mosaïque de situations(6) et rejoint l’idée que Dieu est un grand métis tolérant.

Cette variété conduit à une tolérance dont a besoin la connaissance sous peine d’une méconnaissance. Les sites demandent à être respectés sous peine que leur intégrité ne se mute en intégrisme. Les erreurs de la pensée parcellaire, propre à la culture du capitalisme et de sa mondialisation, induisent ces conflagrations dont sont le théâtre, aujourd’hui, les relations Nord-Sud. En somme pour connaître, il faut d’abord reconnaître l’autre.

Hassan Zaoual

Notes

[1] - Absence d’organisation ou de loi, disparition des valeurs communes à un groupe.

[2] - Constantin Von Barloewen, L’anthropologie de la mondialisation, Editions des Syrtes, Paris, 2001 ; voir aussi La bibliothèque interculturelle du millénaire, à paraître Chez Grasset. Dans son article intitulé “ La culture, facteur de la Realpolitik ” paru dans le Monde diplomatique, novembre 2001, p.22-23. Cet auteur met bien en évidence la complexité qui régit les relations entre les traditions, les identités et la mondialisation. Au-delà de la partie visible de cet iceberg, les causalités scientifiques auxquelles nous sommes habitués en économie ne sont pas opératoires. Le modèle unique que le marché et la technologie codifient est soumis aux assauts de la relativité des cultures, des religions, des coutumes et des perceptions locales. Ce qui induit une série de télescopages et d’échecs que seul un nouveau paradigme est capable de décoder.

[3] - Karl Jasper, Initiation à la méthode philosophique. Petite Bibliothèque Payot, 1968, 151 pages. Cet ouvrage est plus qu’une initiation. Il reprend un certain nombre de conférences de l’auteur.

[4] - Cf. Diversité des cultures et mondialisation, au-delà du culturalisme et de l’économisme, 10ème anniversaire du Réseau Sud/Nord à Bruxelles, sous la direction de H. Panhuys et H. Zaoual, éditions L’Harmattan, 2000. Réseau Sud/Nord et GREL, 250 pages. Auteurs : T. Verhelst (Belgique), R. Petrella (Belgique/Italie), H. Panhuys (Belgique/France), H. Zaoual (France), A. Durre (Pakistan), Edith Sizoo (Hollande), Noël Cannat (France).

[5] - Voir, par exemple, La "Sitologie" : une démarche économique "indisciplinée", introduction à l’ouvrage collectif : S. Latouche, F. Nohra et H. Zaoual : Critique de la raison économique. Introduction à la théorie des sites. Préface de Angele Kremer-Marietti, Collection Epistémologie et philosophie des sciences 1999, L’Harmattan.

[6] - Hassan Zaoual, La mosaïque des cultures face à un monde uniforme, Foi et développement n° 290, p1-5, janvier 2001, Centre L. J. Lebret, Paris.


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