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La participation populaire dans les projets et programmes de développement, quels enjeux 40 ans après Populorum Progressio ?

CR Session 8 - 22 mai 2007

Philippe Missotte, dix ans en Nouvelle-Calédonie comme agent de développement auprès des Kanak l’ont conduit à reprendre des études sur les problèmes du développement et de la participation populaire jusqu’au doctorat en sciences sociales avec Henri DESROCHE, au Collège coopératif (Paris), dont il est devenu directeur des études en 1993 puis directeur jusqu’en 2003. Actuellement responsable pédagogique d’un Master 2 (Formateurs d’adultes Consultant accompagnateur de projets par la recherche-action projets individuels projets collectifs V.A.E.) à la formation continue de Paris III. Deux mandats successifs d’Animateur national de la branche adolescente des Scouts de France (1961-1972) puis responsable de la communication du même mouvement (1981-1992).

Populorum Progressio, actualité au travers d’un parcours

Un parcours en développement

Pour préparer ce témoignage, j’ai repris la collection de Foi et développement et me suis interrogé sur ma compétence, après tous ceux dont je relisais les textes, dont certains furent mes maîtres et le demeurent, Henri Desroche, Roland Colin et plus loin, Vincent Cosmao et bien d’autres. Pourquoi cette interrogation ? Vocation tardive du développement, je n’ai qu’un terrain principal et deux ou trois secondaires, quand des collègues alignent des dizaines d’expériences différentes. Deuxième raison, je ne suis qu’indirectement sur le terrain des pays du Sud. Enfin, bien qu’ayant étudié le message de Paul VI, je ne l’avais pas relu depuis la rédaction de ma thèse, quinze ans auparavant.

Puis j’ai relu Populorum Progressio. Comme les derniers rayons du couchant font découvrir d’un œil neuf un panorama qu’on croyait connaître, ce texte a fait apparaître mon parcours sous un autre angle, qui peut justifier de vouloir le partager. Un aperçu de l’ensemble précède ce témoignage et annonce l’articulation des différentes étapes.

Terrains - J’ai vécu dix ans en Nouvelle-Calédonie, de 1971 à 1981. Ce séjour a été suivi de contacts fréquents, puis du montage et du suivi d’un diplôme bac+4, réalisé sur place, en alternance, avec une soixantaine de praticiens de terrain, en majorité Kanak, entre 1993 et 1998. A cette même époque, j’ai travaillé au Sénégal. A part ces occasions de rencontres et de recherche, depuis quinze ans, un autre terrain retient mon attention, la formation supérieure de praticiens en reprise d’études par la recherche-action. Dans cette dernière période, mon regard sur la mobilisation populaire n’est concerné qu’au deuxième degré, par acteurs-chercheurs interposés : les étudiants suivis personnellement originaires des pays du Sud.

Découvertes et apprentissages – Jusqu’à aujourd’hui, mon cheminement tente de montrer comment la manière de contribuer au changement s’est construite, puis conceptualisée progressivement, au gré de mon parcours, avec notamment un impératif, celui de la mobilisation des publics dans les programmes de développement. Avec Michel Séguier, je vous propose de substituer « mobilisation » à « participation », plus ambiguë et qui a déjà fait perdre beaucoup de temps. Ce principe, au sens auquel il est prioritaire, premier, intéressant la mobilisation des acteurs concernés au premier chef par le changement, a émergé progressivement de mes pratiques d’animation et de formation. Celles-ci sont étroitement liées à la démarche de projet, sur fond d’apprentissage en sciences sociales, toujours en cours.

L’animation des adolescents Scouts de France a constitué le creuset de la réflexion au départ. Malgré l’apparence de légèreté qu’au premier abord on accorde à un travail avec des jeunes, en plus dans un mouvement de loisirs plus stéréotypé que connu, celui-ci n’est pas plus simple que ce qui a suivi.

Se présentent ensuite les actions avec les Kanak de Nouvelle-Calédonie, leurs réussites et leurs échecs, conduites avec Jean-Marie Tjibaou, puis Jacques Iekawé, revisitées pour ma thèse avec Henri Desroche.

La nécessité de définir le développement s’intercale entre les deux parcours au Collège coopératif, d’abord comme étudiant (1974-1985) puis à sa direction (1993-2002). Du parcours d’étudiant, entre quarante et cinquante ans, a émergé une conception du développement à la base concrétisée dans une sorte de grille pour évaluer et piloter les actions de changement. La direction du Collège m’a permis de contribuer à un appui au développement des Peuls du Nord Sénégal et aux ateliers de recherche-action collective, inventés et mis en œuvre par Christian Hermelin, successeur de Maurice Manificat et d’Henri Desroche à la direction du Collège. Cette recherche-action collective, poursuivie depuis dans la droite ligne de ce qui précède, m’apparaît aujourd’hui essentielle pour une nouvelle mobilisation consciente des acteurs.

Et Populorum Progressio dans ce parcours ? En me retournant sur cette route de quarante ans, le message de Paul VI se révèle comme un des moteurs de cette nouvelle orientation professionnelle, pas le seul, mais à la relecture, capital et cela à double titre. Adressé explicitement, au-delà des croyants, aux «  hommes de bonne volonté », il trace toujours et encore les perspectives de l’engagement journalier de chacun d’entre nous pour l’Homme. Il situe aussi cette action au plan international quant à nos représentations et nos combats : mondialisation oblige, aujourd’hui autant qu’hier.

Cette réflexion entrelace le parcours, les actions et recherches, à la lumière des phrases de Paul VI, intimement mêlées. Mon point de vue est ici sociologique, voire anthropologique. L’aspect théologique, ainsi que l’histoire de la doctrine ecclésiale sur la question sociale, doivent faire l’objet d’une autre réflexion, même s’ils restent présents en toile de fond.

Pourquoi partir d’un parcours personnel pour montrer l’actualité de Populorum Progressio et son lien étroit avec le rôle capital de la mobilisation populaire ?
D’abord on ne parle que de ce qu’on connaît et l’élucidation du parcours de vie est le point de départ d’Henri Desroche pour entrer en recherche-action. « Qui je suis, d’où je parle » est le premier pas. Seconde raison à ce parcours comme fil rouge : apprendre, c’est chercher et entreprendre (Mesnier & Aumont, 1987). Pour chacun de nous, les savoirs théoriques se mêlent aux savoirs d’action pour imprégner les pratiques et la vie. Pour parler de ce qu’on a appris, on ne peut qu’évoquer ce rapport au savoir dans les constructions successives des créations suscitées pour répondre aux événements. Enfin, last but non least, Paul VI adresse son message à tous les hommes, mais aussi à chacun personnellement ; je l’entends ainsi aujourd’hui, comme il y a quarante ans.

Premiers développements. Des Scouts aux Kanak

Permanent national des Scouts de France, j’ai été saisi par la Calédonie au cours d’une mission pour le mouvement dans les Territoires du Pacifique pendant l’été 1968. Bien que ma tâche ait constitué mon centre d’intérêt principal, j’ai néanmoins été frappé par la marginalisation des Kanak dans la société calédonienne. Après deux retours en Nouvelle-Calédonie, les deux années suivantes, pour la formation des cadres du mouvement, Michel Levallois, alors secrétaire général du territoire, m’a proposé de devenir chargé de mission pour la jeunesse en milieu kanak.

Le dessein de « partir en développement », comme on part « en mission » — le mot dit la chose — s’était formé en moi presque inconsciemment. J’avais été sensibilisé aux problèmes de développement par les campagnes contre la faim, conduites avec les jeunes et le CCFD, au sein de l’équipe de François Lebouteux de 63 à 66. Rédacteur des revues, je m’étais plongé dans ce pan entier de l’Histoire. De la colonisation au Tiers-monde, en passant par la géographie de la faim et du mal développement, il dévoilait pour moi un aspect de l’Occident et de mon pays sur lequel les manuels scolaires n’avaient guère été prolixes. Populorum Progressio et les circonstances allaient contribuer à concrétiser cette orientation encore très floue. Mon rêve d’alors eut été de faire le cycle de formation de l’IRFED, mais le temps et les moyens matériels, avec cinq enfants, me manquaient et mai 1968 en a décidé autrement, au moins quant à la formation en question. Cette rétrospective discerne aussi moins distinctement, mais tout aussi sûrement, une sorte de réponse à la guerre d’Algérie, dans laquelle j’ai été entraîné avec ma génération.

Après trois mois de mission préparatoire sur le terrain (juin-septembre 1971), mon plan pour la Calédonie consistait à créer un centre de formation d’animateurs de jeunes pour les tribus. Un grand nombre de garçons et de filles, nantis du BEPC, voire d’un CAP, attendaient des jours meilleurs, dans les meilleurs cas en faisant leur champ d’ignames. L’idée d’une forme de développement s’esquissait, car une partie de ma mission consistait à créer des passerelles avec l’ethnie kanak. Si ma motivation était proportionnelle à l’importance de la demande, elle était assurément plus intense que mes compétences centrées sur la formation des adultes et l’ingénierie de formation.

J’avais l’expérience de la figure de projet, introduite dans l’animation des groupes d’adolescents, une dizaine d’années auparavant. Notre projet, avec René Richard, était de former des animateurs kanak qui le mettraient en œuvre dans leurs tribus. J’aurais probablement dit alors « pour les rendre acteurs de leur changement ». Ce qui n’est pas complètement faux, mais que je sais aujourd’hui naïf et réducteur. Acteurs, les Kanak l’étaient déjà ! oh combien ! de leur culture d’abord, dans toutes ses complexités, mais aussi plus subtilement et paradoxalement de leur passivité, face à tout ce qui aurait pu être perçu comme une collaboration avec le colonisateur. Ce qui englobait à peu près tout ce qui venait « officiellement » de l’administration française. Mais aussi, a contrario, acteurs des manœuvres pour s’approprier tout ce qu’ils pouvaient prendre dans les nouveautés que présentaient la rencontre avec l’Occident et ses techniques, sans risquer de changer leur monde kanak. De cela, je mis quelques années à prendre conscience.

Le Centre, créé en 1973, sous la tutelle — empathique et efficace — du directeur Jeunesse et sports de Nouvelle-Calédonie, Gilbert Barillon, accueillait des stagiaires, hommes et femmes adultes, en gros de 23 à 40 ans. Ceux-ci avaient été recrutés auprès des associations locales en faisant des tournées de présentation dans les mairies des villages, conduites avec une première équipe réduite de stagiaires en formation.

Mes observations précédentes sur le monde kanak, se vérifiaient, notamment dans les échanges avec Jean-Marie Tjibaou, qui avait rejoint l’équipe de formateurs du Centre (juin 1973 à septembre 1976), avant qu’il n’entre en politique à l’Union calédonienne. Au regard du développement économique de Nouméa et des zones européennes, les Kanak vivaient une situation de sous-développement dans leur propre pays. Sur un plan politique et social, ils étaient laissés pour compte. En revanche, ils ne semblaient pas attacher trop d’intérêt à inverser la situation et prendre leur place : les barrières mises par les structures coloniales en travers de leur évolution étaient solides, et quand ils étaient en mesure de les franchir le niveau d’exigence montait d’un cran créant une situation qui inclinait plus à la résignation qu’à la conquête. Roselène Dousset-Leenhardt l’a exprimé dans le titre de son ouvrage sur la révolte kanak de 1917, Terre natale, Terre d’exil. Situation normale pour les Européens, qui entretiennent ce statu quo « hérité de la conjoncture du peuplement » disait sobrement Jean-Marie Tjibaou. En revanche, les Kanak campaient sur leur statu quo culturel. Ils célébraient et actualisaient leur culture et leurs alliances lignagères dans leurs coutumes, en marge de la Calédonie blanche, issue de la colonisation et de ses systèmes de promotion, à la limite même des échanges économiques, sauf de ceux dont il était impossible de se passer. Jean-Marie Tjibaou disait : « à force de regarder la vitrine sans avoir la clé pour accéder aux richesses qu’elle contient, le risque est grand qu’on la casse pour entrer dans le magasin. »

Avant mon départ, j’avais obtenu sur mon plan d’action, quelques avis favorables d’experts. Cependant mes compétences quant au développement étaient bien ténues. Après deux ans d’expérience, j’ai voulu approfondir les moyens de compréhension et d’analyse. Avec le soutien de l’administration, j’ai pu m’inscrire au Collège coopératif de Paris en novembre 1974 et faire le voyage. Dix ans de cursus universitaire avec Henri Desroche ont été lancés par deux mois au Collège coopératif de Paris, laboratoire de l’École des hautes études, d’où je suis reparti avec une malle de livres et une recherche à réaliser.

Au retour de mes deux mois de Collège coopératif, nous avons tenté d’appliquer ce que j’avais appris avec Desroche et ses principaux associés pour la coopération avec les pays du Sud, Guy Belloncle et Roland Colin, qui avaient fortement orienté et nourri ma réflexion. Le premier apport concret a été l’alternance — sur le modèle des Maisons familiales d’André Duffaure, rencontré au cours de son séminaire au Collège. Quinze jours en tribu, quinze jours en formation. Les périodes en tribu ont rapidement permis de constater que les observations et les enquêtes, réalisées intelligemment, centraient la formation sur les problèmes réels. En revanche, aucun projet pour tenter d’amorcer des actions collectives, même modestes, ne dépassait le stade des intentions, toujours gênés, l’un par un événement coutumier, un deuil, l’autre par un avis contraire d’un « vieux ». Mille raisons les plus diverses étaient invoquées, probablement réelles, mais surtout indices d’un fonctionnement social interne sur lequel nos stagiaires en formation n’avaient aucune prise. S’engager à conduire un projet était trop demander à nos apprentis-animateurs. Je dirai aujourd’hui brutalement : on ne fait pas « joujou » avec le changement. Dans ce domaine aussi mon apprentissage prit du temps.

Parallèlement à la formation longue par alternance d’animateurs dits socio-éducatifs — le terme de développement était banni, inconvenant dans un territoire de la République ; quand j’ai évoqué ce terme on m’a répondu « promotion », tout un programme — nous avions mis en œuvre deux formations d’animateurs de tribus, pour des plus jeunes de 18 à 23 ans. Plus élémentaires et itinérantes, elles se réalisaient à raison d’une semaine par mois, sur place dans les tribus de la côte Est et des îles Loyauté. Les stagiaires étaient très assidus. L’observation précédente se confirmait. Les projets fonctionnaient plutôt bien quand nous les portions avec les stagiaires et étaient bien accueillis par les populations qui participaient volontiers, mais ils étaient sans lendemain. Dans le même temps j’observais, de l’intérieur depuis mon arrivée, des cérémonies coutumières, mariages, deuils, avec 400 ou 500 invités pendant plusieurs jours dont le déroulement sans anicroche manifestait une capacité d’organisation et de prise en charge. Je touchais du doigt la force de la socio-culture. Mon premier mémoire, terminé en 1978, « Les Mélanésiens et les aléas de la modernité » étayait par l’observation et l’analyse ces intuitions à la fois de marginalisation par rapport à la société européenne et d’enracinement dans la culture ancienne.

La culture moteur du développement

Un événement l’a précisé. Jean-Marie Tjibaou faisait constater à l’équipe les dégâts causés par l’alcoolisme sur les populations, notamment les enfants. La réponse a été une sorte « d’opération dignité », d’abord un Comité territorial pour le développement et ensuite le festival des Arts Kanak Mélanésia 2000 avec le mouvement des femmes kanak qu’avait créé Jean-Marie avec l’épouse du député, Scolastique Pidjot, et avec un mouvement d’hommes, constitué de chefs ou de responsables divers du monde kanak. Face au discours local disant « qu’il ne restait plus rien » et que la coutume n’était que simagrées, dont le sens avait été perdu, l’idée était : « faisons le point de la culture, prenons en conscience face à tous, montrons que nous sommes vivants et que nous avons des fondements cohérents ». Le festival, préparé pendant 18 mois avec 10 mini festivals régionaux, a réuni aux environs de Nouméa, 2000 acteurs et 50 000 spectateurs sur une population de 130 000 habitants en septembre 1975.

Même si une partie des Kanak n’était pas d’accord, notamment les jeunes étudiants revenant de France, tous les projets afférents au festival ont été conduits à leur terme et pris en charge, sans apport extérieur au niveau de la direction du projet autre que les apports techniques nécessaires à ce type de rassemblement. Seuls, le directeur de la Jeunesse et des sports et moi, responsable au niveau organisationnel, étions engagés dans cette affaire. Le festival montrait qu’un projet pouvait fonctionner dans l’enthousiasme. La réponse était dans la profondeur de la société kanak. Je cherchais depuis longtemps une initiation plus ethnologique, mais un plein temps — incompatible avec ma mission — eut été nécessaire pour s’immerger comme le fait un anthropologue. Je ne réunissais que des bribes éparses sur le monde kanak. Deux opportunités se sont présentées. Après le festival, nous avons écrit ensemble, Jean-Marie Tjibaou et moi, Kanaké Mélanésien de Nouvelle-Calédonie. Sorte de livre souvenir du festival pour les photos, nous l’avons conçu comme une initiation à la situation des Kanak dans le contexte calédonien. Simultanément, l’opportunité s’est présentée d’animer ensemble, une vingtaine de séminaires de quatre jours pour le personnel de la seule grande industrie calédonienne « le Nickel », sur le thème « Le monde mélanésien face au monde industriel ». En entendant à chaque fois Tjibaou parler des sociétés kanak, j’ai compris combien le problème était moins d’impulser que de se mettre à leur écoute et à leur école.

J’avais parcouru sans le savoir et en modèle réduit, le schéma des trois décennies du développement, telles que les décrivent les études de l’UNESCO. D’abord, j’avais tenté de transférer le modèle du projet, appuyé par des prises en charge des stagiaires, modestes mais réelles (voyages, hébergement, nourriture, documentation). Puis, comme pour la deuxième décennie, j’avais proposé aux gens de participer, en vain. Enfin je découvrais que lorsque le projet était celui des gens, partait de leur culture, ils étaient capables des plus grandes réalisations. Mais cette culture justement, en Calédonie était réduite à la portion congrue, comme il convient dans le contexte hérité de la colonisation.

A contrario de cette situation de domination culturelle ambiguë du Sud par le Nord, Paul VI souligne l’importance des cultures traditionnelles. Sur ce point, il cite le père Lebret :
« les graves difficultés qui assaillent des peuples d’antique civilisation, aux prises aux problèmes du développement. [Lebret] revient sans cesse à ce respect des cultures d’origine où les peuples trouvent leur force, leur dynamisme, car ce sont elles qui leur permettent de donner sens au changement qu’ils maîtrisent ». Il note comme un des obstacles majeurs au changement « le heurt entre les civilisations traditionnelles et les nouveautés de la civilisation industrielle qui brise les structures qui ne s’adaptent pas aux conditions nouvelles ». « Riche ou pauvre, chaque pays possède une civilisation reçue des ancêtres : institutions exigées par la vie terrestre et manifestations supérieures — artistiques, intellectuelles, religieuses — de la vie de l’esprit. Il y aurait grave erreur à les sacrifier [à de nouvelles institutions culturelles] ». La suite calédonienne devint un développement plus classique. Une conséquence du festival a été l’arrêt de la formation d’animateurs de jeunesse. Alors que le festival Mélanésia 2000 serait dit plus tard « fondateur », par les anthropologues et historiens (Jean Guiart, Alban Bensa), pour les Calédoniens d’origine européenne il était trop irritant pour que le Centre, compromis à leurs yeux dans sa réalisation et sa réussite— impardonnable —, lui survive.

Après l’événement du Festival, les passerelles avec le monde kanak sont passées du culturel à l’économique. Un fonds pour le développement de l’intérieur et des Loyauté (FADIL) et un Service de développement pour le mettre en œuvre ont été créés. Le chef de ce nouveau service, Jacques Iekawé, pour la première fois un Kanak, originaire des îles Loyauté, appuyait l’action, non sans porter une attention sourcilleuse à ce que cette opération ne crée pas une sorte de « bourgeoisie » kanak qui renierait ses liens avec ses lignages d’origine. Le Centre de formation, devenu une des facettes du nouveau service, a mis en œuvre une formation pour accompagner les Kanak à gérer leurs entreprises naissantes. L’enjeu était de taille — il l’est encore —, il s’agissait de les appuyer dans leur entrée dans un système d’échange, nouveau pour presque tous et dans le même temps leur faire acquérir les outils comptables indispensables. Pour qu’ils puissent maîtriser leurs pratiques sociales et techniques en leur donnant du sens, la formation s’est appuyée sur leurs manières de faire.

Un indice fait comprendre le contexte calédonien à l’égard de ces actions avec le monde kanak. Les journaux calédoniens ont applaudi le début de toutes ces opérations évoquées ci-dessus. Puis ils ont été réservés, puis silencieux, pour devenir hostiles quand ? Au-delà de leur réussite toute relative, le point de rupture se situait quand l’action tendait à devenir plus endogène. Cette évolution vers plus d’appropriation des actions par les acteurs concernés est complexe, le fruit de cent facteurs, souvent de l’ordre des interactions les plus banales. Quand le projet se construit explicitement — et lentement — par les gens, est discuté par les chefferies, respecte les lignages et leurs alliances, quand les démarches sont conçues et représentées à la base comme des œuvres collectives, ponctuées par les gestes coutumiers vécus en profondeur. Pour les candidats à entreprendre ces intentions cela se traduit par l’attention à passer par leurs propres chemins coutumiers, dont nous ne savions rien. En un mot, quand le projet faisait explicitement appel à la culture des acteurs et se démarquait de l’habituelle tandem acculturation-déculturation représenté comme indispensable pour réussir dans la société européenne. Quand l’action n’était plus un programme imposé, mais le projet de ceux qui le réalisaient, de A à Z.

Appui sur la culturePopulorum Progressio : « [cette] hiérarchie des valeurs requiert tous les biens de la culture et de la vie spirituelle » — et maîtrise du projet vont de pair, du début à la fin, de la conception à l’évaluation, ce sont les conditions sine qua non du projet. Conditions aussi de la mobilisation des acteurs pour un changement, afin que l’action et ses résultats soient ceux des gens concernés et non ceux qu’on leur impose, en ayant l’air de leur proposer. Ce principe, apparemment de bon sens mais souvent ignoré ou négligé, donne une clé de compréhension de nos échecs, depuis bientôt cinquante ans — là-bas, mais aussi plus récemment ici dans les quartiers dits sensibles — où le maître-mot est « participez, nous faisons le reste », que ce soit de la part des Européens pleins de bonnes intentions… ou de mauvaises, que ce soit de la part des organisations locales et de leurs agents, plus attentifs à imiter nos méthodes qu’à se mettre à « l’écoute des vieilles manières », comme le disait le pasteur Leenhardt. Ce principe permet aussi de porter un regard sur nos actions actuelles tendues vers un changement. Quant à l’action, Populorum Progressio précise sa finalité. « Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout l’homme et tout homme ». Paul VI appuie cette déclaration en citant le père Lebret, « nous n’acceptons pas de séparer l’économique de l’humain, le développement des civilisations où il s’inscrit. Ce qui compte pour nous, c’est l’homme, chaque homme, chaque groupement d’hommes, jusqu’à l’humanité tout entière. » Le développement intégral suppose que cette croissance personnelle et communautaire ne soit pas compromise par la détérioration de l’échelle des valeurs et que ces valeurs ne soient pas sacrifiées au changement pour avoir plus. Comment maintenir cette échelle des valeurs des acteurs locaux du développement, si on se met en tête de se passer d’eux pour faire leur bien malgré eux.

Le développement, révélateur d’humanité.

Je recevais dans la réalité, la leçon de Populorum Progressio. « La propriété privée ne constitue pour personne un droit inconditionnel et absolu. Nul n’est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire ». Sur ce point, le terrain Kanak est une école exemplaire, dont l’appropriation du sens m’a bien pris une décennie. Pour les Kanak, avoir plus ne veut rien dire. On est homme ou femme par sa place dans la société et les relations qu’on y entretient. Plus je reçois, plus je donne, plus je suis et réussis ma vie. Même si, aujourd’hui, les contacts avec le monde européen semblent pour un observateur extérieur faire de tous un individu à l’occidental, pour un Kanak, être plus dans la relation et être plus avec et pour le lignage reste en dernier ressort la raison d’être profonde. Je vivais alors sans en avoir conscience ce que souligne Paul VI en citant Gaudium et spes : « de nombreux pays pauvres en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point ». Je ne sais si la mondialisation pourra s’emparer de ces modèles alternatifs, mais laissons ces peuples évoluer selon leur sagesse.

Quant aux progrès techniques Paul VI alerte, sans les rejeter. « Il ne suffit pas de promouvoir la technique pour que la terre soit plus humaine à habiter. Les erreurs de ceux qui les ont devancés doivent avertir ceux qui sont sur la voie du développement des périls à éviter en ce domaine. La technocratie de demain peut engendrer des maux non moins redoutables que le libéralisme d’hier. Économie et technique n’ont de sens que par l’homme qu’elles doivent servir ». Or nous observons que toute technique se développe par elle-même et pour elle-même nécessitant sans cesse des décisions politiques claires pour l’orienter et la canaliser. Si la science se veut neutre, son application ne l’est pas.

Quant au projet, je découvrais que certaines civilisations ne considèrent pas, comme nous Occidentaux, que se projeter en avant est une qualité majeure, mais plutôt un défaut ou une faute. Certains peuples maintiennent leur vie, leur groupe en équilibre avec la nature et donc le temps. Plus profondément pour eux, tout changement peut modifier l’équilibre social des forces en présence et au-delà, déranger la tranquillité des ancêtres qui dansent là-bas, sous la montagne ou dans la mer, le pilou éternel. Se projeter en avant pour changer peut donc représenter, « si on ne fait pas ce qu’il faut », un risque majeur.

Cette leçon m’amène à partager avec vous quelques définitions du développement souhaitable, nécessaires pour savoir comment agir et relire son action.
Celle de François Perroux d’abord : « le développement est la combinaison des changements mentaux et sociaux d’une population qui la rendent apte à faire croître cumulativement et durablement son produit réel global ».
Roland Colin l’éclaire : « Le développement est le processus par lequel les composantes d’un système rendent réactif leur potentiel en étendant leurs capacités. » Ajoutant les conditionnalités de la socio-culture, il précise le « processus par lequel les structures sociales et leur contenu culturel tendent à élargir la satisfaction des besoins humains de tous ordres, dont sont porteurs les membres du groupe social considéré selon le projet qu’ils expriment et dont ils maîtrisent la réalisation. »

Chacune des observations évoquées précédemment vérifient ces termes du développement. Mariages, deuils, mais aussi le Festival et certaines entreprises économiques voulues ou acceptées par le groupe, satisfaisaient leur projet dans leur histoire, familiale, lignagère, ainsi leurs acteurs pouvaient leur donner un sens. Les autres actions étaient considérées comme trop risquées pour la collectivité, donc éliminées comme négligeables, voire nuisibles, même si nous les trouvions bonnes et souhaitables. Pour reprendre les termes de l’IRAM, depuis plusieurs décennies : tout est dans l’application, avec chaque population.

Un fait. Le Fonds d’aide a permis d’ouvrir un chantier naval où les candidats pêcheurs venaient construire leur bateau avec des charpentiers de marine. Six semaines plus tard, ils prenaient la mer tout équipés et avec quelques traites à honorer, modestes pour la qualité de l’équipement. Les chefs de subdivision (sous-préfets), probablement soucieux de montrer leur zèle, ont proposé à n’importe quel « bien votant » d’acquérir un bateau ; cent-vingt ont pris la mer en trois ans. La plupart ont pourri sur les plages, parce qu’après enquête, leur propriétaire était tout, sauf issu d’un lignage dont la fonction était la haute mer, dans ou hors du lagon. En revanche, vingt ans après, dans une tribu du Nord de la Grande Terre, lignage traditionnel de pêcheurs, où les femmes ramassent les crabes dans les rochers du rivage et où les hommes vont en mer, les gens m’ont accueilli en m’emmenant voir leurs bateaux. Ils avaient changé les moteurs, avaient acheté ou construit d’autres bateaux, mais les premiers « roulaient » toujours, comme ils disaient, et ils s’étaient constitués en coopérative de production. La culture des publics concernés est plus forte que les intentions des développeurs. Seule la mobilisation des acteurs du développement est à même de conduire son intégration et son auto-régulation. Les acteurs du terrain sont les seuls à pouvoir lui donner un sens pour eux-mêmes, le seul qui compte pour initier un changement durable.

« On ne développe pas l’homme, c’est l’homme qui se développe » disait, entre autres, Julius Nyerere.
Certes, mais alors comment faire pour que l’homme soit l’acteur de son changement ? Paul VI ne dit pas de rester les bras croisés en attendant que l’autre vive et meure dans une misère croissante. Comment à la fois provoquer, promouvoir, aider, partager et que ce soit l’autre qui reste l’artisan de son changement. L’idée me vint de créer un outil pour y voir clair, à partir d’un modèle d’analyse où les catégories définies dépassent les étiquettes « officielles » des acteurs autour d’une action de développement, y contribuant ou non, mais qu’elle peut concerner. Dire que le maire ou le préfet s’intéresse ou non à un projet, ou le coopérant ou l’expert, est une généralisation sans efficacité pour l’analyse. Autant de maire, de préfet, d’agent de développement ou de chef de village qu’il y a de projet. En fonction de ses acteurs et des facteurs environnementaux, humains et matériels, tout projet est unique, toute action est unique — c’est d’ailleurs ce qui dérange la bureaucratie qui voudrait s’y retrouver dans un modèle en perpétuelle reproduction, chiffrable, contrôlable. Il fallait donc user d’un modèle considérant le projet comme un système dans un environnement. Je me suis inspiré d’un modèle que j’avais vu dans l’ouvrage d’un Québécois, Guy Bédard. Le projet et ses acteurs sont le centre de la cible et autour, des acteurs divers s’inscrivent plus ou moins proches, en fonction de leur implication dans le projet, en fait selon leur implication vis-à-vis de l’action en question.

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Au centre, appelez-les comme vous voulez, destinataires, acteurs principaux, usagers, bénéficiaires, en tout cas, ce sont les endogènes internes au projet qui lui consacrent leurs efforts et sont censés en percevoir les bénéfices économiques mais aussi sociaux et culturels, la fierté de la réussite, d’avoir brisé le cercle de la résignation. Autour il y a d’autres personnes, originaires du même endroit, donc endogènes aussi, mais elles, externes au projet ; ces personnes lui sont-elles favorables ou non ? C’est un des aspect du problème. Mais d’ores et déjà, l’instituteur, l’imam ou le curé ou le gendarme fut-il originaire du village, n’est ni éleveur, ni horticulteur. Même s’il a une vache ou un jardin, son revenu et son intérêt sont ailleurs. Autre catégorie, autour de l’action gravitent des agents de développement, associatifs ou fonctionnaires. Ils viennent d’ailleurs, mais ils veulent sa réussite, par empathie, par passion ou autres intentions, ou parce qu’ils savent que le développement est la tâche de notre génération. On pense aussi aux retraités venus s’installer dans le village après leur vie active ou aux alliés par mariage. Ils sont exogènes, mais internes au projet, ils se sont internalisés, naturalisés au milieu. Et puis plus au large, se trouvent les organisations qui appuient notamment par le financement. Elles s’intéressent, elles contrôlent l’utilisation des fonds, mais ne sont pas sur le terrain. Ce sont des exogènes externes au projet. Et tout ce monde-là doit coopérer sans prendre la place de l’autre.

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J’ai ensuite tenté de croiser ces différentes catégories d’acteurs avec les temps du projet : concevoir, élaborer, organiser, préparer, réaliser, évaluer, auxquels on peut ajouter toutes les phases et phases intermédiaires, avant ou après ; l’important est d’avoir des critères d’analyse de l’implication pour le projet dans chacune d’elle, qu’il soit à l’échelle d’un village ou d’une région. Dans chaque phase : qui a conçu ou/et décidé, qui a agi concrètement ? L’objectif de la catégorisation est de conclure comment cette phase contribuait au changement et y contribuait d’une manière endogène. On inclut toutes les participations, ONG, locales, internationales, aide publique, toutes les parties prenantes, partenaires ou non, car les spectateurs peuvent avoir une influence non négligeable par l’opinion et le regard qu’ils renvoient aux intéressés. La question est : qu’est-ce qui est maîtrisé par les principaux intéressés, au centre de la cible, pour qu’ils donnent sens au changement dans leur propre culture.

J’ai arrêté trois indicateurs de ce développement endogène, largement empruntés à ceux qui m’ont précédé : le besoin ressenti, l’aspiration (aurait dit Chombard de Lauw), comment est-il dit, vécu par les intéressés, les Anglo-saxons l’appellent felt needs. Le second est le self help, « aide-toi toi-même » : comment les gens prennent-ils en charge les affaires ? Enfin le troisième est la self-reliance ou l’autorégulation, comment les acteurs organisent-ils l’action, comment la gèrent-ils, la régulent-ils ? Seuls ? Ou ont-ils sans cesse besoin d’une assistance, de médiateurs ? Ou cette assistance, décroît-elle progressivement ?
La suite me montra que cette grille exprimait à la fois des possibilités d’évaluation, mais aussi de pilotage dans la cogestion des projets pour que la maîtrise en revienne aux intéressés. Toujours la question revient :

que fait ou ne fait pas l’agent de développement ?

Pour y répondre, je ferai intervenir ici la définition du développement de Dominique Peccoud, de l’École de Purpans. Plus imagée et poétique que les précédentes, elle fait bien comprendre cette nécessité de maîtrise du sens du changement par les acteurs eux-mêmes et simultanément elle trace la tâche de celui qui veut appuyer et accompagner ce changement. _ « Le mot développement trouve son origine dans le battage du blé. La falupa désigne en latin la bale du blé, cette membrane qui entoure le grain. Développer c’est avant tout libérer le grain pour le rendre propre à la consommation. Le développement relève de la révélation du cœur des choses. Sens qu’on retrouve en photographie, développer un film. Ainsi devrait-il en être du développement humain : révélation du dynamisme au cœur de chaque homme, au cœur de chaque famille, de chaque nation, de la communauté humaine tout entière, dans une finalité de laisser s’échapper un grain indemne, semence porteuse toujours plus d’humanité ».
Le développeur accompagne les acteurs destinataires de l’action pour que se créent les conditions de leur propre révélation dans cette action, pour que le projet soit leur projet et, au travers des réussites et des échecs il fait prendre conscience que le changement est possible. Comme le disait Paulo Freire : « L’homme ne peut changer le monde que s’il sait qu’il peut être changé et changé par lui ». C’est une des conditions de prise de conscience de leur possibilité d’être acteur du changement en réalisant le projet de Populorum Progressio par un développement authentique. Emmanuel Ndionne (ENDA GRAF, Dakar) constate alors qu’entre les mains des acteurs, le projet peut changer d’objectif. Les acteurs vont en faire ce qui leur semble à eux nécessaire. Le risque est à courir. C’est la condition pour qu’un développement intégré devienne intégrant. C’est-à-dire qui permet aux gens de vouloir et maîtriser un autre changement, puis un autre.

Du développement au Bamtaare des Peuls du Sénégal

Revenons au parcours. Une demande adressée au Collège coopératif nous a conduit à travailler avec les Peuls du Sénégal. Christian Hermelin, alors directeur du Collège coopératif, avait créé avec une association sénégalaise une formation de base au développement par la recherche pour un groupe d’alphabétiseurs. Cette association, l’Union pour la solidarité et l’entraide, avait été appuyée par la Cimade depuis sa formation et autonomisée avant l’indépendance du Sénégal. Ces agents de développement, hommes et femmes, de langue pulaar pour la plupart, travaillaient dans la région du Fleuve, au nord du Sénégal, dans le cadre du programme intégré de Podor, le PIP. Le compagnonnage fut passionnant et pour moi riche en enseignements qui éclairaient ceux de Nouvelle-Calédonie. L’alphabétisation, toujours en langue pulaar, résultait d’une demande préalable du village auprès de l’association au centre de N’Dioum.

Le programme était alors dirigé par Thierno Ba, sur le terrain au plus près des gens, malgré sa thèse avec le Collège coopératif. Son principe d’action est « l’approche village », qu’il y enseigne aujourd’hui. Sans idéaliser le village comme une sorte de paradis terrestre où règne l’unanimité permanente, l’action se fondait sur la collectivité, avec ses conflits et ses capacités de les résoudre. L’alphabétisation initiale suppose, comme je l’ai dit, que le village demande, mais aussi qu’il accueille son alphabétiseur, homme ou femme, qu’il lui construise sa case et la case école, etc. Au bout de plusieurs mois, l’alphabétiseur peut faire prendre conscience que le changement est possible et possible par eux. Il devient agent de développement — temporaire, il repart quand de nouveaux lettrés peuvent enseigner les autres. Une autre grande activité est le forage de puits dans la nappe profonde — dite maastrichienne —où se trouve une eau fossile souvent de bonne qualité. Là aussi le village doit demander et préparer l’utilisation de l’eau. On retrouve là des principes mis en œuvre par d’autres types de programme, mais avec deux points de départ différents : la demande du village pour l’alphabétisation en langue peule et la réalisation de cette alphabétisation par un agent totalement immergé à temps plein, issu du même terroir, et parlant leur langue.
Dans ce cadre, chaque praticien devait réaliser pour sa formation plusieurs travaux sur ses pratiques et les soutenir en langue peule : animation villageoise, autobiographie d’un développeur, formation d’adultes. Un premier travail d’observation et de description se faisait sur le village où il alphabétisait. Il le soutenait d’abord devant les villageois et ceux-ci donnaient le feu vert d’une soutenance en peul et en français où siégeaient le Collège, la Cimade et l’USE. Parfois, ces soutenances se faisaient dans le village même de l’impétrant. A ces occasions, j’ai eu devant les yeux ces villages en changement où l’action avait commencé dix ou quinze ans auparavant. Les actions étaient prises en charge par les villageois et leur organisation coutumière. Un village dans l’île à Morfil était passé de l’alphabétisation au champ des femmes et à son irrigation avec une pompe dans le fleuve gérée par une femme qui avait fait un stage. Puis les hommes s’étaient mis au travail ensemble de la même façon. Puis un grenier communautaire avait été construit pour prévenir la disette, puis un dispensaire avait précédé une maternité. « Voilà, ça fait dix ans » me dit Mouhamad, moteur de l’affaire. Des dizaines de villages cheminaient sur cette voie. Thierno Ba, désigne sa méthode du nom qui signifie en pulaar « lever ensemble, par exemple relever ensemble le mât central de la case, quand elle est inclinée par le vent » : Bamtaare.

A chaque occasion, sans le dire, j’essayais ma grille et attestais de son fonctionnement. J’en retirais la confirmation que la mobilisation est possible, mais dépend de l’humanisme qui conduit ou non le projet. Paul VI en conclut que « Si la poursuite du développement demande des techniciens de plus en plus nombreux, elle exige des sages de réflexion profonde à la recherche d’un humanisme nouveau. Ainsi pourra s’accomplir en plénitude le vrai développement qui est le passage pour chacun et pour tous des conditions moins humaines à des conditions plus humaines. » Avant de reprendre ce dernier point dans le cadre mondial, ces actions de développement sénégalaises réalisent une articulation difficile entre le projet et un possible plan d’ensemble, ce que les actions en Nouvelle-Calédonie ne pouvaient réaliser pour des causes structurelles dues à la conjoncture historique.

Ces deux actions avec USE et Enda Graf font entrevoir comment passer de la doctrine du « small is beautiful », du micro-projet, souvent efficace, mais limité et enchâssé dans un environnement décalé par rapport aux progrès réalisés localement et qui en conséquence n’acquièrent pas une plus grande envergure, ne se diffusent pas ou mal et restent fragiles et menacés parce qu’isolés. Le programme de l’USE dans le PIP par « l’approche village » de Thierno Ba est de faire de chaque village l’acteur de ses changements et pour les agents de les accompagner dans leur maîtrise des changements, plus ou moins selon la difficulté.
Cet alphabétiseur devenu agent de développement peut créer des liens n écessaires à des mises en œuvre nouvelles quand des possibilités de changements émergent dans le groupe. Simultanément, l’organisation centrale du PIP et donc son agent, en lien avec un chef de secteur, et au-delà le village sont en lien étroit avec les autorités officielles du pays, administratives et politiques, municipales, régionales et nationales. Le lien est fait entre action possible au village et autorité civile et politique. Une articulation permanente se met en place entre l’action microscopique du projet et un programme d’envergure. Ce qui permet aussi les appuis de partenaires internationaux. A Enda Graf, à l’action plutôt en ville, à Dakar, à Thies, la même configuration se met en place. L’action avec un public en difficulté — par exemple les mbindan (bonnes à tout faire, souvent très jeunes) ou les coxeurs, enfants ou jeunes adolescents, rabatteurs de clients vers les bus ou pour un programme alimentaire local pour les bébés — est en relation avec l’environnement socio-politique plus large, par l’intermédiaire de Enda Graf et de son agent permanent en charge du programme qu’initie l’association. Dans le même temps, ces acteurs mettent en place des actions de recherche populaire pour définir des besoins, lever des volontaires, mais aussi faire réfléchir sur la situation un public concerné le plus large possible (Une Afrique s’invente, Karthala). Ce passage du micro au macro nous amène à la dimension internationale.

Le développement au risque de l’international

Paul VI et le père Lebret n’envisageaient pas seulement nos attitudes et aptitudes individuelles dans un partage nouveau et une attitude adéquate qui permettent à l’autre de grandir par lui-même. Ils visaient aussi que leur message guide notre attitude au niveau mondial et la manière d’organiser le monde et les échanges, donc d’appuyer au niveau national et européen les voies et moyens d’un développement humain, donc notre action politique.
Rappelons le but de Populorum Progressio, « un appel solennel à une action concertée pour le développement intégral de l’homme et le développement solidaire de l’humanité ». Ainsi ce message montre que la question sociale est devenue mondiale. Depuis qu’ont été écrites ces phrases, la mondialisation a encore renouvelé et intensifié ces données. Quelle peut être cette amélioration de la question sociale mondiale comme facteur du développement intégral ? La finalité du développement est claire au travers de la phrase citée plus haut quand Paul VI évoque comment « peut s’accomplir ce passage pour chacun et pour tous de conditions moins humaines à des conditions plus humaines. » Il s’agit de donner à chacun la possibilité de devenir plus homme, plus femme dans son humanité. « [Conditions] moins humaines : les carences matérielles de ceux qui sont privés du minimum vital, et les carences morales de ceux qui sont mutilés par l’égoïsme. Moins humaines : les structures oppressives, qu’elles proviennent des abus de la possession ou des abus du pouvoir, de l’exploitation des travailleurs ou de l’injustice des transactions. Plus humaines : la montée de la misère vers la possession du nécessaire, la victoire sur les fléaux sociaux, l’amplification des connaissances, l’acquisition de la culture. Plus humaines aussi : la considération accrue de la dignité d’autrui, l’orientation vers l’esprit de pauvreté, la création au bien commun, la volonté de paix. Plus humaine encore la reconnaissance par l’homme des valeurs suprêmes et de Dieu qui en est la source et le terme. »
Après l’industrialisation « signe et facteur de développement », Paul VI dénonce ce que Jean-Paul II ne cessera de dénoncer aussi, le capitalisme libéral et ce que Pie XI appelait « l’impérialisme international de l’argent » […] « qui considérerait comme moteur essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l’économie, la propriété des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes ». On retrouve, a contrario des condamnations de Quadragesimo anno (1932) qui visaient le régime soviétique, la proposition d’une forme de socialisme, dont la caractéristique principale est de réglementer la concurrence pour permettre un accès de tous aux biens nécessaires. A propos du travail et après en avoir présenté l’ambiguïté permanente entre conscience d’achever la création et égoïsme, Paul VI cite le Concile Vatican II : « on doit tendre à ce que l’entreprise devienne une communauté de personnes, dans les relations, les fonctions et les situations de son personnel ».
A propos de la révolution, condamnée comme un mal plus grand que celui qu’elle veut combattre, Paul VI devient pressant et insiste sur l’aspect collectif du changement :
« des réformes urgentes doivent être entreprises sans retard. Le développement exige des transformations audacieuses, profondément novatrices ».
« Les initiatives locales et individuelles ne suffisent plus. La situation présente du monde exige une claire vision de tous ses aspects économiques, sociaux, culturels et spirituels. »
« Il ne faut pas risquer d’accroître encore la richesse des riches et la puissance des forts, en confirmant la misère des pauvres et en ajoutant à la servitude des opprimés. Des programmes sont nécessaires pour encourager, stimuler, coordonner, suppléer et intégrer l’action des individus et des corps intermédiaires ». « Tout programme fait pour augmenter la production n’a en définitive de raison d’être qu’au service de la personne »
.

La solidarité doit être mondiale

Évoquant les efforts déjà réalisés, Paul VI ajoute :
« Mais cela pas plus que les investissements privés et publics, les dons et prêts consentis ne saurait suffire. Il ne s’agit pas seulement de vaincre la faim, ni même de faire reculer la pauvreté. Il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchi des servitudes qui viennent des hommes ou d’une nature insuffisamment maîtrisée ; un monde où la liberté ne soit pas un vain mot. »
« Est-on prêt à payer davantage d’impôts pour que les pouvoirs intensifient leur effort pour le développement ? »

A acheter « équitable » dirait-on aujourd’hui ? A s’expatrier même ?

Paul VI insiste sur les taux d’intérêts et la durée des prêts qui doivent être supportables pour les uns et les autres : prêts à intérêt minime, fin du gaspillage des pays riches.
Populorum Progressio explicite la place des États du Sud dans la coopération avec ceux du Nord :
« États souverains, il leur appartient de conduire eux-mêmes leurs affaires, de déterminer leur politique, et de s’orienter librement vers la société de leur choix. C’est donc une collaboration volontaire qu’il faut instaurer, une participation efficace des uns avec les autres, dans une égale dignité, pour la construction d’un monde plus humain ».
« Il y va de la vie des peuples pauvres, de la paix civile dans les pays en voie de développement et de la paix dans le monde ».

Faisant un parallèle entre les négociations salariales (allusion à Rerum novarum) et les échanges commerciaux, au regard des soutiens aux agriculteurs ou aux industries en difficulté dans les pays développés :
« on ne saurait user ici de deux poids deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu’on admet entre pays développés, vaut pour les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres ». Paul VI pose que « La liberté des échanges n’est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale ».
« La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité des chances ».
Le texte porte sur le réglage du commerce pour un équilibre de l’échange. Les conventions internationales doivent établir de nouvelles règles du jeu, dans lesquelles une saine concurrence stimule au progrès sans décourager les plus faibles, que les contrats soient justes à l’échelle des peuples. Puis il dénonce deux obstacles principaux : le nationalisme et le racisme. Ces obstacles seraient-ils devenus obsolètes en 2007 ?

L’encyclique se termine par un véritable traité de la coopération. Ce qui me ramène à l’étape actuelle de mon parcours : la formation par la recherche-action.

Le Collège coopératif depuis bientôt cinquante ans (en 2008), propose à des praticiens de reprendre leurs études et de valoriser leurs expériences en cherchant sur leurs pratiques, éclairées par les sciences sociales. Ce parcours les amène à un diplôme bac+4, reconnu professionnellement de niveau 2. Aujourd’hui, dans le cadre de la formation continue à Paris 3, dans deux parcours conduisant à un diplôme bac+5, nous formons des accompagnateurs de recherche-action collective. Le principe est que chaque étudiant réunisse un atelier où tous les membres sont volontaires pour chercher sur un objet commun. Depuis trois ans, des praticiens des pays du Sud se sont joints à nous avec des alternances longues personnalisées pour mettre en œuvre leur atelier dans leur pays.
Par exemple un technicien agricole en Nouvelle-Calédonie a fait une recherche avec les leaders des marchés de proximité kanak dans la province Nord, importants dans un pays où l’apprentissage de l’échange monétaire doit trouver son sens à partir des gens, quand ils sont confrontés aux obligations économiques extérieures. Parallèlement, comme je l’évoquais plus haut, Enda Graf a mis en place des formes de recherche populaire avec des publics non alphabétisés. Celles-ci aboutissent à la fois à des changements et à une prise de conscience du rôle que chacun peut prendre dans la collectivité et à une formation des acteurs en recherche.

La finalité est de former par la recherche-action des collaborateurs et non des maîtres qui imposent leur point de vue, capables de s’effacer pour former des responsables, animés de la volonté de promouvoir le bien commun dans le dialogue et l’échange. Ces démarches mettent en œuvre le message du développement des peuples.

Vincent Cosmao dans son commentaire de l’encyclique écrit ce que beaucoup pensent : « nous sommes en pleine utopie ». Paul VI a prévu cette objection :
« il se pourrait, » écrit-il au § 79, « que leur réalisme fût en défaut et qu’ils n’aient perçu le dynamisme d’un monde qui veut vivre plus fraternellement… ». Mais là, à mon sens, on change de dimension pour placer au cœur de l’action l’Évangile de Jésus-Christ.
« Le prophète (je cite Cosmao) parle d’espérance d’un monde meilleur avec autant d’assurance que lorsqu’il conteste le monde présent. […] Nous vivons dans un monde qui, s’il est encore inhumain est déjà humain. Tous nous vivons sur une terre construite de mains d’hommes. Et nous sommes solidairement responsables de cette terre que nos ancêtres nous ont léguée comme nous sommes solidairement responsables de celle que nous léguerons à nos successeurs ».

«  Le développement est le nouveau nom de la paix  » : cette phrase prononcée par Paul VI à l’ONU présente aujourd’hui la même actualité que Populorum Progressio. Sa lecture est une occasion de remise en cause sociale et politique, dont l’actualité n’a rien à voir avec la mode, ni avec de nouveaux soucis, notamment ceux du développement durable. L’un et l’autre se complètent, doivent être intégrés, le second ne se substitue pas au développement endogène des peuples.


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