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Grave catastrophe de noyade sur le lac Kivu : Deuil pour les familles, audimat pour les politiciens

Goma, le 29 avril 2011

Ce texte nous a été transmis par Achille Biffumbu, de la Rébuplique démocratique du Congo, fondateur de la FEAGE (Ferme-école agroécologique) et membre du Réseau international Développement et civilisations.

"Cet article est signé Prosper Birali (qui travaille avec Pole Institute), originaire de la Presqu’île [de Bulenga] qui m’a consulté pour certaines précisions quant à l’histoire et conséquences des noyades dont sont toujours victimes les populations de notre contrée.

Les veuf(ve)s, orphelin(e)s et polygames des noyades se comptent par centaines dans la Presqu’île, faute des embarcations plus sécurisantes et pire encore en l’absence de l’Etat."


Une barque motorisée surchargée d’hommes et de marchandises vient de chavirer sur le lac Kivu au large de la presqu’île de Buzi à la pointe nord de la province du Sud-Kivu. Ce grave accident est survenu au soir du dimanche, 24 avril 2011. Des chiffres contradictoires donnent le bilan de l’ampleur des dégâts. Quand le manifeste du service des transport et communication présente les noms de 38 passagers, l’Association des Armateurs du Lac Kivu (ASSALAKI) parle de 118 personnes qui auraient pris place à bord de cette embarcation appartenant au père du jeune Selemani Kakese que nous retrouvons en pleurs.

Difficile de vérifier ces chiffres auprès des familles des victimes. Le deuil ne se fait qu’à la découverte du corps. En parler avant, tout comme enterrer le corps d’un naufragé loin de la côte, porte malheur. Le nombre de corps retrouvés ne dépasse pas 5 dont celui de Kamanzi, un marchand de tabac de Buhumba. A la date d’hier, 13 personnes se comptaient parmi les rescapés dont une femme qui s’est accrochée toute la nuit du dimanche à lundi à un petit sac de farine qui a coulé à pic juste quand elle a été secourue.

Joseph Makundi, le coordinateur de la protection civile au Nord-Kivu, dit s’attendre à ce que, d’ici le 14 mai, 99 corps émergent des fonds pour flotter près des hôtels huppés de la ville de Goma dont la population consomme par ailleurs l’eau du lac Kivu.

Un accident parfaitement évitable

Ce dimanche-là, le ‘’capitaine’’ de la barque sent le vent et décide de lever l’encre à 14heures pour traverser à temps la zone de turbulences entre la ville de Goma et l’île d’Idjwi. Mais c’était sans compter avec les tracasseries des services ‘’spécialisés’’ : DGM, ANR, DEGEDA, SQAV, Transcom(1) et Force Navale qui retardent le départ à partir du centre de Minova, 50Km au sud de la ville de Goma. Un soldat de la Force Navale ira jusqu’à confisquer la pompe à essence du moteur pour ‘’mauvais chargement’’ de la barque motorisée. C’est pourtant un ‘’Service’’ qui n’est pas autorisé à opérer dans les ports de la République.

Finalement, le Commissaire Maritime signe l’autorisation de quitter le port. De là, avec sa centaine de passagers juchés sur les bananes, les sacs de haricot, de maïs ou de manioc entre 1800 casiers vides de la bière primus, l’embarcation qui pense se jouer de la mort avec son moteur à propulsion de 25 à 50 chevaux-vapeurs doit encore faire escale à Bugulube, à la sortie de la baie de Kabuno, puis à Chubi, pour recommencer le même scénario avec les services étatiques supposés agir pour une traversée sûre.

Pour compenser l’argent dépensée en ‘’taxes’’, la surcharge se poursuit à Vahe et enfin à Kasunyu, dernier point d’embarquement pour Bukavu. Quand le voyage est enfin définitivement entamé, il est trop tard. Le lac est en ébullition. La nuit est déjà tombée. Une forte pluie mêlée de grêle ajoutent à la confusion des éléments déchaînés. Des vagues de plus en plus hautes sont couvertes d’une écume blanche. L’intrépide marin fait face à la situation mais doit vite déchanter. En contact téléphonique avec le Commissaire maritime, il demande aux passagers de jeter la marchandise par-dessus bord. Chacun attend que l’on commence par l’autre. Les minutes passent. Soudain, quelques désespérés délestent la proue. Le moteur et la charge à l’arrière s’enfoncent dans les flots et c’est le drame. La barque coule à pic par l’arrière, le nez en l’air.

Changer quoi à partir d’où ?

Toutes les radios périphériques s’emparent de la nouvelle. La noyade a eu lieu dans la province du Sud-Kivu. Nyamusisi, capitaine de l’une des barques sur la photo, et la Croix-Rouge locale sillonnent le lac à la recherche de corps ou de survivants. Ils repêchent 1 corps et recueillent 3 rescapés. Les autorités de Bukavu demandent un rapport urgent et retardent le départ des bateaux des ports de la ville. La décision vient d’être prise que chaque bateau doit disposer d’autant de gilets de sauvetage qu’il embarque de passagers. Aussitôt, tout le stock de cet article fond des magasins en moins de dix minutes. Les bateaux sont finalement libérés en attendant le renouvellement du stock de gilets dans la ville. Mais, comme nous habitons un pays où le provisoire est souvent définitif, cette affaire est close.

Le lendemain, quelques personnalités de la province descendent en force sur le terrain à Minova pour organiser des funérailles grandioses. Les 3 ministres provinciaux (santé, intérieur et transport) et leur forte délégation, dont un substitut du procureur, ne trouvant rien pour organiser une telle cérémonie, se contentent d’une réunion de sécurité à l’issue de laquelle ils remettent 900.000Fc (1000$) au Chef de Poste d’Encadrement Administratif pour assister la centaine de victimes. Le calcul donne quelques huit dollars américains à chaque famille de victime.

Le Commissaire maritime qui a signé le manifeste est mis aux arrêts. Le notable Ngorho de Kishinji se plaint que toutes les autorités de proximité soient maintenues dans l’ignorance quant à l’issue de la visite de leurs Excellences. En effet, c’est à la radio que tout le monde apprend la suspension de tout trafic sur le lac par pirogue motorisée. Si une telle mesure s’avérait effective, il faudrait faire un détour d’au moins 50Km avec ses effets pour attraper un bateau dans le port le plus proche.

Et la vie continue !…

Il faut remonter dix ou vingt ans en arrière pour rencontrer le souvenir d’une telle catastrophe. A l’époque, la pratique de la prise en charge des veuves est telle que dans des villages comme Chigoma (côté Buhembwe), Bulenga (côté Katambi), Kajeje, Miramba ou Vahe, les hommes ont pu avoir jusqu’à trois femmes dès l’âge de 15 ans. En sera-t-il de même cette fois encore ?

Ce qui ne va pas changer, c’est le retour aux négligences anciennes et la poursuite de la récupération politicienne. A Goma, un camion en panne de freins a causé la mort de quelques dizaines de personnes. Interdiction immédiate de transporter des personnes au-dessus des marchandises dans les camions, une décision du gouvernement de la province du Nord-Kivu !! Les passagers que l’on voit aujourd’hui juchés sur les camions de marque Fuso en provenance de l’intérieur de la province sont la preuve qu’on en est toujours à la case départ.

Tout autour du lac Kivu, des ‘’boats’’ en planches, comme celui qui a coulé, sont assemblés par de simples menuisiers et livrés à la navigation. Toujours à Goma, l’unique lieu d’accès libre au lac, appelé PLAGE DU PEUPLE, est obstrué par un ‘’chantier naval’’. De simple soudeurs ajustent des tôles pour en faire un bateau à quelques encablures du lieu où, il y a à peine dix ans, un bateau précédent, appelé MUSAKA, et monté de la même manière artisanale, s’est retourné et a causé la noyade d’un nombre indéterminé de passagers et de badauds.

Le salut viendrait-il avec la dotation de six canots rapides à chacune des provinces du Kivu ? Rien n’est moins sûr à cause du tarif qui est le double de celui pratiqué par les autres armateurs et de l’âge de leurs coques. La dernière fois que nous en avons pris un pour nous rendre à Bukavu, l’une des fenêtres est restée sur le lac.

Prosper Hamuli – Birali
Goma, le 29 avril 2011

Notes

[1] - Direction générale des Migrations, Agence Nationale de Renseignement, Direction Générale des Douanes et Accises, Service de Quarantaine et Vétérinaire, Transport et Communication.


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