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La portée de Populorum Progressio en Europe-Méditérannée : de 1967 à 2007

CR Session 6 - 30 mars 2007

Jean-Jacques Pérennès, o.p., secrétaire général, Institut Dominicain d’Etudes Orientales, le Caire

Jean-Jacques Pérennès est né en 1949 à Tréguier (Bretagne). Après son entrée chez les Dominicains et ses études de philosophie et de théologie, il se spécialise en économie du développement, sur les traces du père Lebret, fondateur d’Economie et Humanisme, et de Vincent Cosmao. Après un premier séjour de deux ans en Algérie, il s’établit dans ce pays où il enseigne à l’Institut national agronomique de 1977 à 1985. Ce sera pour lui l’occasion de sillonner les pays du Maghreb, sur lesquels il écrit divers articles et une thèse de doctorat (L’eau et les hommes au Maghreb, Karthala, 1992). C’est aussi à cette époque qu’il connaît et fréquente Pierre Claverie, membre de la communauté dominicaine d’Alger et futur évêque d’Oran. Avec lui, il prend conscience du défi de la rencontre avec l’islam, mais aussi des possibilités qu’ouvre le quotidien partagé.

De 1985 à 1992, il est maître de conférences à l’Université catholique de Lyon et chargé de cours à l’Institut d’études politiques, puis, il est appelé en 1992 à devenir l’assistant du Maître de l’Ordre des Dominicains, Timothy Radcliffe, chargé des nouvelles fondations de l’Ordre et de Justice et Paix. Il fonde, en partenariat avec les Franciscains un Bureau permanent auprès de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU à Genève, qui vient de recevoir le statut consultatif à l’ECOSOC. Il s’emploie aussi à renforcer l’engagement de l’Ordre dominicain dans le monde musulman.

Après avoir rédigé une biographie de Mgr Pierre Claverie (Pierre Claverie, un Algérien par alliance, Cerf, 2000, 391 p.), il est envoyé au Caire où il est prieur de la communauté dominicaine et secrétaire général de l’IDEO (Institut Dominicain d’Etudes Orientales). Fondé par le père Anawati, célèbre dominicain égyptien, et dirigé par le fr. Régis Morelon, cet institut travaille à une meilleure connaissance du monde arabo-musulman, en dehors de tout prosélytisme, privilégiant la rencontre par la culture et le travail scientifique. Et ce dans le voisinage de la prestigieuse Université d’al-Azhar, dont les étudiants et les professeurs fréquentent la bibliothèque de l’IDEO.

Introduction

L’encyclique Populorum Progressio a eu un grand impact dans la vie de Jean Jacques Pérennès. Il est alors au noviciat quand l’encyclique est publiée. A la même époque, il rencontre Vincent Cosmao qui intervient, lors des Semaines sociales à Nantes sur le thème du développement des peuples. La coloration de sa vocation de prêcheur naît donc dans ces problématiques autour du développement à la fin des années 1960. C’est suite à cela qu’il réalise un doctorat de sciences économiques à l’IEDES, avant de partir dix ans à Alger.

Jean-Jacques Pérennès est venu aujourd’hui témoigner de l’impact de Populorum Progressio dans la zone Méditerranée. C’est en rendant un hommage tout particulier à Vincent Cosmao qu’il s’adresse à nous ce soir. Il y a 30 ans, il avait co-écrit avec ce dernier un article dans la revue Foi et Développement sur le thème : "Populorum Progressio, 10 ans après". Même si ce n’est plus un thème sur lequel il travaille beaucoup aujourd’hui, il s’est replongé dans ses « vieux dossiers » avec beaucoup de bonheur. Il avait d’ailleurs été sollicité au mois de février dernier par les frères dominicains du Brésil qui organisaient un colloque sur la pensée de Lebret au Brésil. Cela l’avait déjà invité à se « remettre à jour » sur ce thème.

1. Au cœur de l’encyclique

a) L’empreinte de Lebret dans le texte

A la relecture du texte, la « patte » de Lebret dans l’encyclique est frappante :

- Paragraphe 17 : Comme les vagues à marée montante pénètrent un peu plus avant sur la grève, ainsi l’humanité avance sur le chemin de l’histoire : qui d’autres qu’un Breton peut écrire une telle phrase ?

- Paragraphe 14 : Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme. Comme l’a fort justement souligné un éminent expert : "Nous n’acceptons pas de séparer l’économique de l’humain, le développement des civilisations où il s’inscrit. Ce qui compte pour nous, c’est l’homme, chaque homme, chaque groupement d’hommes, jusqu’à l’humanité tout entière" : la référence à Lebret est ici bien explicite puisqu’il est mentionné comme un « éminent expert ».

- Paragraphe 20 : Ainsi pourra s’accomplir en plénitude le vrai développement, qui est le passage, pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines : tout comme chez Perroux, la mention du moins humain au plus humain est caractéristique de la pensée de Lebret.

- Paragraphe 21 : Moins humaines : les carences matérielles de ceux qui sont privés du minimum vital, et les carences morales de ceux qui sont mutilés par l’égoïsme. Moins humaines : les structures oppressives, qu’elles proviennent des abus de la possession ou des abus du pouvoir, de l’exploitation des travailleurs ou de l’injustice des transactions. Plus humaines : la montée de la misère vers la possession du nécessaire, 1a victoire sur les fléaux sociaux, l’amplification des connaissances, l’acquisition de la culture. Plus humaines aussi : la considération accrue de la dignité d’autrui, l’orientation vers l’esprit de pauvreté (18), la coopération au bien commun, la volonté de paix. Plus humaine encore la reconnaissance par l’homme des valeurs suprêmes, et de Dieu qui en est la source et le terme. Plus humaines enfin et surtout la foi, don de Dieu accueilli par la bonne volonté de l’homme, et l’unité dans la charité du Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes : derrière une apparente banalité, on fait ici état de la « théorie des besoins » élaborée, ente autre, par Lebret, que se révèle, encore aujourd’hui d’une grande actualité.

b) La dramatisation du ton de l’encyclique

Le ton du texte montre le climat d’inquiétude de l’époque quant aux questions de développement / sous-développement. On se rappelle notamment du livre « Géopolitique de la Faim » de Josué de Castro, ou celui de Lebret « La faim : drame du siècle », liant, pour la première fois, les questions de famine et de sous-développement aux structures économiques capitalistes des pays développés.

Ces deux paragraphes nous montre le ton du texte :

Paragraphe 9 : En même temps, les conflits sociaux se sont élargis aux dimensions du monde. La vive inquiétude qui s’est emparée des classes pauvres dans les pays en voie d’industrialisation gagne maintenant ceux dont l’économie est presque exclusivement agraire : les paysans prennent conscience, eux aussi, de leur misère imméritée (9). S’ajoute à cela le scandale de disparités criantes, non seulement dans la jouissance des biens, mais plus encore dans l’exercice du pouvoir. Cependant qu’une oligarchie jouit en certaines régions d’une civilisation raffinée, le reste de la population" pauvre et dispersée, est "privée de presque toute possibilité d’initiative personnelle et de responsabilité, et souvent même placée dans des conditions de vie et de travail indignes de la personne humaine

Paragraphe 80 : A tous, nous avons voulu rappeler l’ampleur du drame et l’urgence de l’œuvre à accomplir.

c) Un texte néanmoins optimiste

Malgré ce ton dramatisant, l’encyclique veut faire passer l’idée qu’on peut changer le monde :

Paragraphe 51 : Il faudrait encore aller plus loin. Nous demandions à Bombay la constitution d’un grand Fonds mondial alimenté par une partie des dépenses militaires, pour venir en aide aux plus déshérités (55). Ce qui vaut pour la lutte immédiate contre la misère vaut aussi à l’échelle du développement. Seule une collaboration mondiale, dont un fonds commun serait à la fois le symbole et l’instrument, permettrait de surmonter les rivalités stériles et de susciter un dialogue fécond et pacifique entre tous les peuples.

2. La pertinence du texte aujourd’hui

La vision du développement a beaucoup changé en 40 ans. On était, dans les années 60, dans une vision statique du développement : tout s’expliquait par l’analphabétisme, le manque de structure, etc. La problématique était celle d’un retard à rattraper. Il suffisait donc d’aider à rattraper ce retard pour sortir du sous-développement. De là, est née l’aide au développement qui portait en elle la vision implicite d’un parcours unique (référence aux étapes du développement de Rostow).

Pourtant, beaucoup de choses se sont déroulées différemment de ce qui avait alors été imaginé. Alors qu’on avait l’illusion « d’acheter le développement », on s’est aperçu que mettre de l’argent dans des projets de développement n’était pas forcément suffisant, et parfois même contre-productif (les « éléphants blancs » du développement).

Peu à peu, on a évolué vers une vision « small is beautiful » mettant en valeur les micro-projets et la participation des bénéficiaires.

D’autres phénomènes sont venus se greffer à l’évolution de cette vision du développement, notamment l’explosion du nombre d’ONG, tout particulièrement dans les pays les moins avancés, qui ont parfois mis un frein à un projet global de planification du développement.

A côté de ces obstacles au développement, on a assisté à des dynamiques inattendues dans certaines régions du monde. On pense par exemple aux nouveaux pays industrialisés, qui, sans ressources en matières premières, ont démontré une capacité de développement économique inédite (Tunisie, Taiwan…). On pense aussi à la Révolution verte, qui, malgré les nombreuses critiques à son égard, a permis a certains pays d’accéder au développement économique (l’Inde, par exemple, ne connaît plus à ce jour de problème de famine, ils étaient pourtant très cruciaux quelques décennies en arrière). Certes, si ces pays ont désormais une croissance économique équivalente à celle des pays développés, il leur reste à résoudre les problèmes liés aux inégalités et à la redistribution des richesse. On a souvent parlé de « miracle » concernant ces spectaculaires processus de croissance économique. Pourtant, depuis des décennies, rien, de la part de ces pays, n’avait été laissé au hasard, ce n’est donc que le juste fruit de leur travail qui leur donne aujourd’hui accès à cette croissance.

On peut affirmer, comme le fait Pierre Judet, dans son ouvrage publié en 2005 aux éditions Charles Léopold Mayer, que « Le tiers monde n’est pas dans l’impasse ». Quoi qu’on en dise aujourd’hui, il existe de formidables signes d’espérance, qui, ainsi que le fait transparaître l’encyclique, ne peuvent que donner confiance en l’avenir.

Cependant, on doit mentionner deux points fondamentaux aujourd’hui sur les questions de développement des peuples, particulièrement cruciaux pour la région du Proche et Moyen Orient, qui ne sont pas mentionnés dans Populorum Progressio :

  • l’explosion des marchés des capitaux, en liens avec les chocs pétroliers : on est aujourd’hui confronté à une bulle financière de l’ordre de 1500 milliards de dollars par jour, entièrement déconnectée de l’économie. L’Arabie Saoudite est le premier exportateur d’hydrocarbures, ce qui explique cet afflux de liquidité. Cependant, il ne faut pas oublier que c’est aussi grâce à leurs savoir-faire que les habitants de ce pays arrivent à attirer des capitaux : une utilisation intelligente de l’espace, par exemple, leur permet de devenir un aéroport incontournable dans le monde. Il y a, certes, du gaspillage, mais aussi des idées innovantes ainsi qu’une véritable réflexion sur « l’après pétrole » et un souci de passer d’une économie rentière à une économie d’investissement (malgré le problème de l’exploitation d’une main-d’œuvre à bas prix).
    Depuis plusieurs années, un rapport du PNUD, spécifique à la région et rédigé par des experts locaux, permet de faire « bouger les choses ». Chaque année, il met en avant un aspect particulier de la question (liberté des femmes pour le dernier publié). Il démontre qu’une solide base économique ne suffit pas pour faire monter le niveau de développement humain dans ces pays. Un grand retard est constaté dans un grand nombre de domaines : libertés individuelles, gouvernance, inégalité devant l’accès à la connaissance…
  • la montée des fondamentalismes religieux : l’effet a été décuplé par les mannes d’argent rentrées dans la région : construction de mosquées, implantation de mouvements intégristes comme les Frères Musulmans, etc.

Jean Jacques Pérennès veut cependant apporter une note positive : les accords Euromed de 1995, avec un certain nombre de limites, ont malgré tout permis de faire avancer l’esprit de coopération entre l’Europe et la région Méditerranée. La dynamique est très intéressante.

Pour le monde arabe, le texte Populorum Progressio est, dans son genre littéraire, mal adapté. Le fait qu’il soit un texte de magistère le contraint à porter une parole générale et souvent trop peu compromettante et trop peu opératoire, à la différence des textes des Eglises protestantes. Mais l’optimisme de l’encyclique a fait d’elle un texte important, même pour les chrétiens très minoritaires de cette région du monde.

Le chantier reste aujourd’hui ouvert, comme le montre les Objectifs du millénaire pour le développement qui sont le nouveau combat des organisations internationales (où l’Eglise se doit de rester présente) et des ONG.


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