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"Les chrétiens à l'épreuve des fractures du monde arabe"

Développement et civilisations, n°390, janvier 2011

Ce numéro, publié en ligne, est consacré à la question des chrétiens au Moyen-Orient. En effet, les sociétés du monde arabe en général et ses communautés chrétiennes en particulier sont menacées par la montée d’une conception de l’islam passéiste et extrémiste. Plusieurs attentats tragiques l’ont prouvé ces derniers mois.

Les extrémismes se nourrissent toujours de la discrimination, de la répression et des abus commis contre la population. Boutros Labaki, professeur d’Économie du développement et secrétaire général de l’ILDES, l’explique fort bien : le sort de ces communautés chrétiennes est surtout indissociable des conflits et des fractures sociopolitiques qui déchirent la région.


Sommaire :

Éditorial

par Richard Werly

Les vérités qui dérangent

La tragédie des chrétiens d’Orient est d’abord celle dans laquelle s’enfoncent, trop souvent, leurs pays d’origine. Impossible, en effet, de ne pas relier leur sort à celui du reste de la population en Irak, au Liban, en Syrie, en Palestine ou en Égypte. Les chrétiens, aujourd’hui ciblés par l’islamisme fanatique, ne sont pas des victimes différentes de leurs frères musulmans, chiites ou sunnites, assassinés par dizaines lors d’attentats tous plus meurtriers les uns que les autres. Se faire exploser près d’une église ou y mitrailler les fidèles, revêt bien sûr, en plus, un caractère délibéré d’épuration religieuse. C’est incontestablement un Orient débarrassé des « infidèles » que veut la nébuleuse Al-Qaïda. Mais comment ne pas voir le lien entre ce déferlement de violence anti-chrétiens et la tragédie, tout court, du peuple irakien ou palestinien ?

Les extrémismes et le terrorisme se nourrissent toujours du chaos, de la discrimination, de la répression et des abus commis contre la population. C’est aujourd’hui le cas à Bagdad, où le renversement du dictateur Saddam Hussein (qui défendit longtemps les chrétiens avant de courtiser les islamistes pour contourner l’embargo et rester au pouvoir) a ouvert la boîte de Pandore des règlements de compte et de la sectarisation de la société. C’est le cas en Égypte où l’autoritarisme en bout de course du régime alimente les pires instincts. C’est la réalité en Palestine où le rouleau compresseur israélien et la colonisation referment le pire des étaux sur les chrétiens palestiniens…

Boutros Labaki l’explique fort bien : le sort des chrétiens d’Orient est indissociable de la terre qui vit naître et se propager le christia-nisme. Ils en sont le sel, au même titre que les autres communautés. Ceux qui veulent leur destruction n’aboutiront qu’à appauvrir plus encore leurs sociétés. L’Orient sans les chrétiens est, socialement, culturellement, économiquement, un Orient décapité.

Les chrétiens à l’épreuve des fractures du monde arabe

Les sociétés du monde arabe en général et ses communautés chrétiennes en particulier sont menacées par la montée d’une conception de l’islam passéiste et extrémiste. Plusieurs attentats tragiques l’ont prouvé récemment. Mais le sort de ces communautés est surtout indissociable des conflits et des fractures sociopolitiques qui déchirent la région, souvent en raison de l’aveuglement occidental. L’ignorer revient à nier l’histoire et la réalité.

Le terme « Moyen-Orient » est un terme forgé par les Occidentaux pour désigner la région comprenant l’Égypte, les pays arabes d’Asie, la Turquie et l’Iran…

Dans tous ces pays, il existe des communautés chrétiennes autochtones, sauf dans les pays du Golfe et de la Péninsule arabique où les communautés chrétiennes qui y vivent sont des émigrés venus d’autres pays du Moyen-Orient, d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique.

Le christianisme est né en Palestine et s’est d’abord propagé dans les pays qui sont actuellement : le Liban, la Jordanie, la Syrie, l’Égypte, la Turquie, puis l’Irak, l’Iran et l’Arabie. Il est donc anciennement implanté dans ces pays. L’islam, dans son expan-sion six siècles plus tard, élimina le christianisme de la péninsule arabique, mais coexista avec des communautés chrétiennes qui l’accueillirent d’abord favorablement, pensant que c’était une nouvelle secte chrétienne.

Les populations chrétiennes restèrent majoritaires dans l’Orient arabe et byzantin jusqu’aux « croisades », appelées par les musulmans « guerres des Francs ». La reconquista musulmane des États croisés eut des conséquences négatives sur ces communautés, dont la part dans la population déclina jusqu’à 20-25% à la fin du XIXème siècle, à la veille de la seconde expansion européenne au Moyen-Orient.

Un contrat de « protection »

Les communautés chrétiennes, comme les communautés juives, étaient régies dans leurs relations avec le pouvoir par un contrat de « protection/soumission », la Zimma (qui signifie « conscience morale » en arabe). En vertu de ce contrat, les chrétiens étaient libres de pratiquer leur religion et avaient donc leurs églises, leurs écoles, leurs couvents, leurs hiérarchies religieuses et leurs tribunaux ecclésiastiques traitant des questions de statut personnel. Ils devaient payer un impôt particulier, la jizya, et étaient exemptés du service militaire. Ils étaient souvent, en particulier dans les villes, soumis à des traitements discriminatoires : obligations vestimentaires, interdic-tions de monter à cheval et de porter des armes, obligation de laisser la préséance aux musulmans. Ce statut variait selon les époques et était appliqué particulièrement dans les villes. Dans les zones rurales et surtout dans les zones montagneuses, les franges désertiques et autres régions éloignées du pouvoir central, où des communautés tendirent à se fixer, leur statut réel était nettement meilleur et elles jouissaient d’une assez large autonomie. L’expansion coloniale européenne des XIXème et XXème siècles, les guerres qui la caractériseront et la montée des natio-nalismes amenèrent au démantèlement de l’Empire multinational ottoman, à l’exode des Grecs d’Anatolie vers la Grèce européenne et vers les autres continents, et au massacre des Arméniens et leur exode hors de leurs terres. Il en fut de même pour les Assyriens. Ceci porta un grand coup au christianisme en Orient, en éliminant presque toute présence chrétienne en Anatolie.

L’Islam contre l’Occident

Trente ans plus tard, la réaction occidentalo-israélienne au mouvement d’indépendance politique et éco-nomique arabe se traduit par plusieurs conflits : guerre de Suez en 1956, guerres israéliennes en 1948, 1956, 1967, 1982 et 2006 contre les pays arabes du pourtour, invasion de l’Irak en 2003. Cela amène une contre-réaction antioccidentale animée par une idéologie islamiste passéiste et intolérante (le salafisme jihadiste) qu’incarne la nébuleuse Al-Qaïda. Cette nébuleuse se déclare l’instigatrice des attaques contre les églises en Irak depuis quelques années et en Égypte depuis quelques mois.

Qu’en penser ? Comment interpréter ces actes barbares ? Les communautés chrétiennes au Moyen-Orient ne dépassent pas les 15 millions d’habitants, soit moins de 5 % de la population totale de cette région. Cependant, dans certains pays, les chrétiens sont plus présents : en Égypte ils représentent 7 millions de personnes soit 10 % de la population ; au Liban ils sont 1,8 millions soit 45 % de la population résidente ; en Syrie, 2 millions d’habitants sont chrétiens, soit 10% de la population résidente ; en Irak, il reste moins d’un million de chrétiens soit 3 à 4 % de la population résidente. Enfin, dans la Palestine historique (le territoire sous contrôle israélien, la Cisjordanie et Ghaza) il reste moins de 200 000 chrétiens sur 4 millions d’habitants.

Des communautés chargées d’histoire

Ces chrétiens appartiennent à toutes les branches du christianisme.

- L’Église catholique : maronites, surtout au Liban ; chaldéens, principalement en Irak ; syriaques catholiques en Irak, en Syrie, au Liban et en Turquie ; grecs catholiques en Syrie, au Liban, en Palestine et en Jordanie. Mais aussi les arméniens catholiques, les coptes catholiques d’Égypte, et enfin les latins (catholiques romains), surtout en Palestine et en Jordanie.
- Les Églises orthodoxes orientales (monophysites(1)) : elles comptent principalement les coptes orthodoxes d’Égypte, qui sont de loin la plus grande communauté chrétienne du Moyen-Orient avec près de 7 millions de fidèles. Les autres communautés sont les syriaques orthodoxes en Turquie, en Syrie, en Irak, au Liban et en Iran et les arméniens orthodoxes en Turquie, en Iran, en Syrie, en Palestine, en Jordanie et au Liban.
- L’Église d’Orient (assyrienne) : il lui reste des fidèles en Irak, en Syrie et au Liban, mais elle a pratiquement disparu de Turquie.
- Les diverses Églises issues de la Réforme, sont présentes un peu dans tous les pays de la région.
- Enfin, l’Église grecque orthodoxe (chalcédonienne) a des fidèles en Syrie, au Liban, en Palestine, en Jordanie et en Égypte.

Ces communautés chrétiennes situées aussi bien dans les zones rurales que dans les villes, ont joué historiquement un rôle important au niveau culturel et économique. Dans les premiers siècles de l’islam, les syriaques ont transmis les éléments de la culture grecque aux empires arabes omeyyade et abbasside, à Damas et Baghdad respectivement. Les élites chrétiennes eurent un rôle important dans l’administration, la vie intellectuelle, la médecine, et les autres sciences dans ces empires. De même, et dès les XVIIème et XVIIIème siècles, l’expansion des ordres religieux européens en Orient dans le sillage de la Contre-Réforme catholique se traduisit par la fondation de nombreuses écoles. Les communautés chrétiennes orientales connurent une renaissance culturelle importante, fondèrent leurs écoles, leurs imprimeries et modernisent la langue arabe. Cette renaissance fut aussi favorisée par l’expansion des Églises issues de la Réforme et venues de Grande Bretagne et des États-Unis. Les imprimeries, les maisons d’éditions, les revues, les livres, les dictionnaires fleurirent.

Les chrétiens constituent une base importante de la renaissance culturelle arabe (la Nahda) de la fin du XIXème siècle. Cette renaissance fut accompagnée d’une renaissance politique : éclosion du nationalisme arabe, de divers patriotismes (égyptien, libanais, palestinien, syrien), des mouvements d’émancipation de l’Empire ottoman avant 1918, de lutte contre la domination britannique et française entre les deux guerres mondiales et enfin de lutte contre la colonisation de la Palestine par le mouvement sioniste. Dans toutes ces luttes, des élites chrétiennes jouèrent un rôle de premier plan, que ce soit en Syrie, en Palestine, au Liban ou en Égypte, tout au long du XXème siècle. Des chrétiens cofondèrent le parti Wafd en Égypte (Makram Ebeid et Salama Moussa), le Parti de la Renaissance arabe socialiste (le parti Baath du syrien Michel Aflak), le Mouvement des nationalistes arabes (le palestinien Georges Habache), le Parti nationaliste syrien (le libanais Antoun Saadé) ainsi que divers mouvements communistes (Fouad Chemaly et Youssef Yazbeck au Liban, Antoun Maroun en Égypte, Fahd en Irak).

Les paysans chrétiens furent à l’avant garde des mouvements de révolte contre les notables et les exactions du fisc ottoman au Liban et en Syrie. Nombre de chrétiens fondèrent et dirigèrent des mouvements palestiniens de résistance armée à l’expansion israélienne (Georges Habache et le Front populaire de libération de la Palestine - FPLP, Nayef Hawatmeh au Front démocratique pour la libération de la Palestine - FDLP, Kamal Nasser et d’autres dans le Fatah…)

Des élites au service de leurs pays d’origine

Ces élites intellectuelles et politiques chrétiennes adoptèrent des idéologies libérales, nationalistes, socialistes et laïques venues d’Europe, en partie car ces idéologies modernes leurs permettaient de sortir de leur statut inférieur de dhimmi(2) et de contribuer à bâtir une société égalitaire basée sur la citoyenneté, où l’appartenance à la patrie prime sur les autres appartenances.

Au niveau économique, les élites chrétiennes jouent un grand rôle dans tous les secteurs modernes de l’économie, favorisées par leur niveau d’instruction dû à la densité des écoles fondées par les religieux occidentaux et leurs émules arabes, et à partir de là, par leurs contacts plus faciles avec les entreprises occidentales en expansion dans la région. Des chrétiens jouèrent aux XIXème et XXème siècles un rôle novateur dans l’agriculture en pleine modernisation, dans l’industrie manufacturière naissante, dans le commerce extérieur et intérieur, dans les secteurs de la banque, des assurances, du transport, du tourisme… De même, ils eurent un rôle non négligeable dans les mouvements syndicaux au Liban, en Syrie, en Palestine, en Égypte et en Irak. Finalement, des Arabes chrétiens brillèrent dans les domaines de la littérature arabe, de la musique, de la chanson, de la danse, des arts scéniques, de l’édition et de la presse arabe, dont ils fondèrent les premiers grands titres en Égypte, au Liban, en Syrie et en Palestine. Ils jouent actuellement un rôle remarquable dans l’audiovisuel, surtout au Liban et dans les pays du Golfe.

Cette période favorable se poursuivit avec les indépendances arabes à partir des années 1940 et jusqu’à la fin des années 1950, avec la montée du nationalisme arabe visant à l’indépendance politique et économique des arabes.

L’islamisme, entre répression et instrumentalisation

Les mouvements islamistes considérés comme rétrogrades étaient réprimés par les régimes en place en Égypte, en Syrie et en Irak. Ces mouvements étaient aidés en sous-main par des pays occidentaux et leurs alliés arabes (Arabie Saoudite et Jordanie surtout), dans le contexte de la guerre froide. La défaite arabe (du front mené par l’Égypte, la Syrie et la Jordanie) devant Israël, porta un coup décisif au mouvement arabe d’indépendance politique et économique. Elle favorisa la montée des mouvements islamistes, qui s’inspirent d’une conception rigide et passéiste de l’islam comme credo politique. Ces mouvements furent favorisés par les pays occidentaux (États-Unis et Grande Bretagne principalement), certains pays arabes conservateurs (Arabie saoudite, Jordanie et autres pays du Golfe) et le régime d’Anouar el-Sadate en Égypte après 1970. Ces politiques occidentales visaient à affaiblir les régimes et mouvements politiques arabes nationalistes et socialisants alliés de l’URSS. En Égypte et en Syrie surtout, la misère des populations et leur désespoir politique après la défaite de 1967 favorisèrent aussi ces mouvements. L’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques en 1979 amène les États-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan à armer, financer et aider des mouvements islamistes armés pour lutter contre les Soviétiques. C’est dans ce sillage qu’Oussama Ben Laden fut recruté et aidé. On en connaît les consé-quences. Cette invasion avait été précédée par la révolution islamique en Iran en 1978 et 1979, qui fut à ses débuts favorablement accueillie en Occident (Neufle-le-Château, en France, fut le refuge et le foyer de rayonnement de Khoumeini expulsé de l’Irak bassiste et laïc). En Palestine, les Israéliens favorisèrent le mouvement islamiste Hamas pour mieux lutter contre le Fatah et les mouvements laïcs de résistance.

La fin de la guerre froide en 1990, la guerre du Koweit et l’implantation militaire des États-Unis dans le Golfe et la péninsule arabique, de même que l’affaiblissement de régimes nationalistes socialisants après 1967, firent que ces mouvements islamistes changèrent d’ennemis. L’ennemi soviétique et ses alliés locaux furent remplacés par le nouvel occupant américain et ses alliés locaux et occidentaux, malgré l’aide que tous ceux-ci prodiguaient aux moudjahiddines puis aux talibans en Afghanistan au cours des années 1990.

Les attaques contre des cibles américaines en Afrique de l’Est, les bombardements des bases des talibans en Afghanistan par les États-Unis et les attentats de New York du 11 septembre 2001 illustrent ce retournement de situation. Cette situation rend plus facile pour l’administration néo-conservatrice de Georges W. Bush l’invasion de l’Irak en 2003, sous le prétexte d’armes de destruction massive qui se révélèrent inexistantes par ailleurs.

Les abcès palestiniens et irakiens

Les mouvements salafistes jihadistes formant le réseau Al-Qaïda prennent de l’ampleur et proclament la guerre sainte contre les régimes « mécréants » des pays musulmans et les « infidèles ». Deux abcès de fixation sont particulièrement visés : la Palestine et l’Irak. En Palestine, les mouvements du Hamas et du Jihad islamique se développent et réussissent à gagner les élections, vue la corruption de l’Autorité palestinienne. Les Arabes chrétiens de Palestine pris entre le marteau de l’occupation israélienne depuis 1967 et l’enclume des mouvements islamistes, tendent à prendre le chemin de l’exil, réduisant à une peau de chagrin la présence chrétienne sur la terre où naquit et vécut Jésus Christ.

En Irak, les chrétiens qui n’étaient pas persécutés par le régime de Saddam Hussein, sont la cible d’attentats terroristes revendiqués par des organisations de la nébuleuse Al-Qaïda, et subissent massacres et exactions. Beaucoup prennent le chemin de l’exil. Il faut aussi souligner qu’un nombre impressionnant de mosquées et de cortèges religieux musulmans, chiites et sunnites subissent, autant que les églises, attaques terroristes et massacres en Irak. Des sources dignes de foi indiquent que certains de ces mouvements terroristes seraient infiltrés par des services de renseignements arabes et surtout israéliens. Ceci n’a rien d’étonnant vu la stratégie de « diviser pour régner » que pratique Israël au Moyen-Orient, de l’Irak au Soudan, en passant par le Liban, et qui est facilitée par des structures sociales et mentales rétrogrades dans beaucoup de sociétés arabes.

Une large réprobation se manifeste en Irak et ailleurs dans l’Orient arabe contre ces actes. Mais en Égypte, sur un fond de réislamisation de la société depuis 1970, fleurissent des mouvements islamistes radicaux et souvent violents. Les coptes d’Égypte sont parmi leurs cibles préférées, comme le montre l’attentat contre une église copte à Alexandrie le Jour de l’An 2011. Il faut dire que les coptes en Égypte sont particulièrement discriminés : exclus de certaines professions, ne pouvant accéder à de hauts grades dans la police, l’armée et l’administration publique, ne pouvant construire ou réparer librement leurs églises, sous ou mal représentés au parlement et au gouvernement. Les attaques terroristes contre les églises n’ont fait qu’exaspérer cette communauté chrétienne qui souffre déjà suffisamment par ailleurs. Ceci explique les réactions des coptes. Certains aussi soupçonnent une implication israélienne dans ces opérations, comme en Irak…

Face à cela, de larges secteurs éclairés de la société égyptienne se solidarisent avec les victimes : officiels religieux et civils, intellectuels, universitaires, artistes, journalistes, écrivains et personnes ordinaires. La nuit de Noël 2010, des milliers d’Égyptiens musulmans ont entouré les églises coptes célébrant les offices religieux, et y ont souvent participé montrant leur solidarité à leurs frères chrétiens. Solidarité réelle car ils risquaient d’être eux aussi les victimes d’attentats contre ces églises. Dans les autres pays arabes, en Syrie, au Liban, en Jordanie, une réprobation quasi unanime de ces attentats émane tant des autorités politiques et religieuses que de la société civile. Il faut ici souligner qu’en Syrie, en Jordanie et au Liban, les chrétiens des diverses Églises vivent sans discrimination, pratiquent leur religion, leurs activités éducatives, culturelles, économiques, sociales et politiques comme leurs concitoyens musulmans appartenant à diverses communautés.

Ce « Moyen-Orient » qui a été le berceau aussi bien du christianisme que de l’islam et qui a connu de longues périodes de vivre-ensemble entre les adeptes de ces religions est déchiré par des conflits politiques et sociaux.

Le déchirement, cause de tous les maux

Le conflit arabo-israélien est dû au fait que le peuple palestinien est arraché de ses terres ancestrales depuis 1948 et qu’Israël continue ce processus depuis 1967, en dépit des résolutions de l’ONU dont cet état ne fait guère cas. Les conflits sur les ressources pétrolières et gazières de l’Orient arabe et iranien résultent en un quadrillage de la région par des bases militaires occidentales et par l’invasion de l’un des plus riches pays en ressources pétrolières, l’Irak, en 2003, sous prétexte d’y trouver d’inexistantes armes de destruction massive. La misère des populations arabes et la corruption de nombreux régimes en place amènent à des tensions sociales et politiques qui souvent dérivent vers des tensions interethniques, dont la source est l’accaparement des richesses par une minorité alors que la majorité vit dans une pauvreté croissante.

C’est dans ce contexte, que le vivre-ensemble entre chrétiens et musulmans connaît aujourd’hui au Moyen-Orient des difficultés majeures, qui ne pourraient être dépassées que par une résolution juste et équitable de ces conflits, un retrait des interventions étrangères, une mise en valeur des richesses de cette région au bénéfice de sa population en général et de ses secteurs les plus défavorisés en particulier, et enfin par la généralisation d’une culture valorisant la diversité et la citoyenneté.

Boutros Labaki

Boutros Labaki est professeur d’Économie du développement à l’Université Saint Joseph de Beyrouth et secrétaire général de l’Institut libanais de développement économique et social (ILDES). De 1991 à 2000, il a été premier vice-président du Conseil du développement et de la reconstruction du Liban. Au Centre Lebret-Irfed, il assume le poste de vice-président pour le Moyen-Orient et le monde arabe. Contact : boutros.labaki@gmail.com

Libre-propos

Les faux amis des chrétiens d’Orient

Il aura fallu la tragédie de Bagdad puis celle d’Alexandrie pour que les médias audiovisuels, bien après la presse écrite, intéressent enfin un large public aux chrétiens du Moyen-Orient. Ainsi auront-ils au moins contribué, à leur tour, à vaincre un peu de l’ignorance de millions d’Occidentaux qui continuent de confondre Arabes et musulmans. Mais l’émotion légitime ainsi créée ne suffit pas. Elle peut même, au travers de mots inappropriés qui l’expriment, tels persécutions ou martyre, focaliser l’attention sur la seule désignation d’un bouc émissaire.

Au-delà de l’émotion partagée, notre réflexion doit porter sur un phénomène aux multiples facettes : historique bien sûr, mais aussi géopolitique et culturelle. C’est tout l’intérêt de l’article de Boutros Labaki de nous y conduire. C’est également l’ardente obligation qui nous est faite, aux uns et aux autres, dans nos diverses structures, de porter ensemble les analyses qui s’imposent et de les faire connaître au plus grand nombre. Ainsi seulement pourrons-nous contrer les simplifications abusives et dangereuses héritées de la guerre en Irak du « Bien contre le Mal » et du choc des civilisations.

Pour une citoyenneté véritable

Beaucoup de ceux qui veulent faire barrage à l’exil des chrétiens du monde arabe le font au nom de la défense de l’Occident, les emprison-nant encore un peu plus dans l’image de « fils de croisés » qui leur colle à la peau. D’autres, de plus en plus nombreux, se font les chevaliers d’un christianisme de conquête, appelant à une nouvelle croisade ou, comme les fondamen-talistes chrétiens, multipliant, dollars à l’appui, les conversions de musulmans. D’autres enfin, régimes arabes et gouvernement d’Israël, font la courbette devant le pape mais n’ont cure de la liberté religieuse dans leur pays ou dans les territoires occupés. Lucidité oblige : les chrétiens du monde arabe sont entourés de faux amis dont ils ne doivent rien attendre. Loin de passer par une défense corporatiste, leur seul avenir au Moyen-Orient, comme celui des musulmans ou des non-croyants, est lié à l’acquisition d’une citoyenneté véritable dans laquelle figurent en première place l’égalité des droits et l’exercice des libertés fondamentales.

Un observatoire du pluralisme

Dans cette perspective, un « Réseau pour le pluralisme des cultures et des religions » a vu le jour après l’opération de solidarité avec les chrétiens d’Irak au printemps 2009. Lancé à l’initiative de Pax Christi, de l’Œuvre d’Orient, de l’Institut catholique de la Méditerranée et du Réseau « Chrétiens de la Méditerranée », avec l’appui de nombreuses personnalités de religions et d’opinions différentes, ce réseau vient d’officialiser la création d’un « Observatoire du pluralisme des cultures et des religions », opérationnel dans les mois à venir. Au long combat citoyen qui s’ouvre pour nos frères du Moyen-Orient, il est temps d’apporter notre appui citoyen.

Jean-Claude Petit
Ancien directeur de l’hebdomadaire « La Vie »
Président du Réseau « Chrétiens de la Méditerranée »

Contact : www.chretiensdelamediterranee.com

Notes

[1] - Monophysisme : doctrine christologique du Vème siècle affirmant l’union du divin et de l’humain dans le Christ en une seule nature. (Dict. Larousse)

[2] - Chrétien ou juif assujetti à la dhimma, protection assortie d’un statut juridique inférieur accordée par la loi musulmane. (Dict. Larousse)


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