LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Documents > Populorum Progressio

Populorum Progressio et le contexte Africain : l'Eglise, le développement et le sens de l'histoire

CR Session 4 - 23 janvier 2007

Roland Colin, Né en 1928 en Bretagne. Il participe à l’aventure de la décolonisation, entre à l’École nationale de la France d’Outremer en 1948, où il aura Senghor pour professeur.
Diplômé de l’École des langues orientales, il est d’abord administrateur au Soudan français jusqu’en 1954. Puis dirige le cabinet de Mamadou Dia au moment de l’indépendance du Sénégal. En 1964, il codirige l’IRAM, puis succède au Père Lebret à la tête de l’IRFED. Docteur d’État sous la direction de G. Balandier, il enseignera à l’École des hautes études en sciences sociales, puis aux Universités de Paris VIII et de Paris III, et à la Fondation nationale des sciences politiques.
Retraité depuis 1993, il préside l’IRFED avant d’en être nommé président d’honneur. Il est membre du conseil de rédaction de la revue développement et civilisations et a publié notamment Les contes Noirs de L’Ouest-africain et Kènèdougou au crépuscule de l’Afrique coloniale – aux éditions Présence africaine.

Quelques éléments introductifs

Au lendemain de la mort de l’Abbé Pierre, Roland Colin rend un hommage à celui qui a fait partie de ce grand mouvement de l’Église amenant à la rédaction de textes progressistes comme Populorum Progressio. On oublie souvent que l’Abbé Pierre fut aussi un compagnon de Lebret, avec qui il créa, dans les années 1950, l’ASCOFAM (Association mondiale de lutte contre la faim) à l’initiative de Josué de Castro.

Il est également important de rappeler qu’on vient juste d’achever l’année consacrée à Senghor. Parler de l’encyclique Populorum Progressio n’est pas hors du champ de cette année Senghor. Ce dernier rentre au petit séminaire en 1914, mais malgré son grand intérêt pour la vie religieuse, les pères du Saint Esprit décourage sa vocation devant son attitude un peu trop contestataire sur la place du Blanc en Afrique. Son combat, tout au long de sa vie, pour la négritude n’est pas étranger à la problématique de l’Église en Afrique au moment de Populorum Progressio.

La relecture de l’encyclique Populorum Progressio, quarante ans après, est aussi marquante que la première fois. On se remémore cette entreprise, cette série de démarches par des gens comme Lebret ou l’Abbé Pierre qui ont fait apparaître l’idée que l’Église catholique devait clarifier sa position par rapport au développement. Il en ressort une véritable leçon d’humanité qui dépasse le cadre des religiosités ordinaires pour se situer sur un plan plus large. Il est intéressant de consulter le numéro spécial de la revue Développement et Civilisations (revue de l’IRFED) au moment de la sortie de l’encyclique. En voici ci-dessous le menu :

L’ACCUEIL MONDIAL A POPULORUM PROGRESSIO (dossier spécial, n°30, juin 1967)

• Introduction
• Développement des peuples, participation, signes des temps (R. Colin)
• Un message pour l’action (M. Arraes)
• Une sérieuse matière à réflexion (Jean Essoh)
• Nous saluons ce grand texte historique (Mohammed Said Al-Attar)
• Qu’en sera t-il de son retentissement ? (René Habachi)
Populorum Progressio rejoint les problèmes de l’Inde actuelle (Xavier Aresserilet Nagapattinam Kasi)
• Réformer fondamentalement les structures pour faire un monde de tous les hommes (Jean Suret-Canale)
• Un appel à une conversion intérieure (André Philip)
• La démarche de l’Église (Marie-Dominique Chenu)
• Bibliographie sommaire (Vincent Cosmao)

I. Retour historique sur l’Église catholique en Afrique subsaharienne

L’Église catholique arrive en Afrique subsaharienne avec la colonisation et s’introduit principalement par deux voies :
- les Pères blancs
- les Pères du Saint Esprit
D’une manière générale, l’état d’esprit des uns et des autres est plus dans l’inculturation que dans l’imposition de leur propre culture. On se rappelle notamment de la phrase du père Libermann (père du Saint-Esprit) :
« Faites vous nègres avec les nègres pour les gagner à Jésus Christ ».

Parallèlement, apparaît un autre personnage d’une grande importance dans le paysage catholique de cette époque en Afrique : Mère Anne-Marie Javouhey. Elle prône la nécessité d’avoir un clergé noir. Une série de jeunes gens sont ainsi choisis dans ce but. Ils sont envoyés en France pour se former, mais seuls trois d’entre eux survivent à l’aventure, dont l’Abbé Boilat, qui est sans doute l’un des premiers intellectuels africains. Il imagine ce que pourrait être une société sénégalaise où le message de l’Église catholique est installé et insiste sur l’importance de mettre en place un système éducatif et de développer des infrastructures modernes. Ses idées dérangent les autorités religieuses et civiles en place, il est définitivement chassé de l’Afrique et meurt en France sans jamais avoir pu retourner dans son pays.

Pendant ce temps, Jean Dard crée la première école bilingue pour garçons, et la Mère Javouhey fait de même pour les filles (l’École des jeunes négresses).

Débarquent ensuite sur le continent africain les Frères des Écoles chrétiennes (1840), en même temps que la production intensive et le commerce d’arachide. On s’éloigne de la volonté d’inculturation et on assiste à de grandes velléités d’éradication des cultures originelles. A partir de ce moment précis, il faut, pour évoluer, épouser le mode de vie du plus civilisé, on est passé d’une politique d’inculturation à une politique d’assimilation chez la plupart des représentants de l’Église catholique en Afrique. C’est dans ce contexte qu’on se trouve au moment des décolonisations et de la publication de l’encyclique, dans les années 1950-1960.

II. Le contexte de l’Afrique subsaharienne dans les années précédant la sortie de l’encyclique

Avant de parler plus spécifiquement de la rencontre du père Lebret avec le continent africain, l’accent a été mis sur deux éléments de contexte qui paraissent particulièrement important pour caractériser le paysage de l’Eglise catholique en Afrique, plus particulièrement au Soudan (Mali) et au Sénégal, dans les années qui précèdent la publication de Populorum Progressio.

1. Décolonisation et problématique du métissage

A l’époque où Roland Colin est étudiant l’Ecole nationale de la France d’Outremer, (1948-1950) il rencontre, dans les mouvement d’étudiants catholiques qu’il fréquente, le futur grand historien africain, Joseph Ki Zerbo. Ce dernier est président du mouvement des étudiants catholiques africains qui publie un bulletin : Tam Tam. La lecture de ce bulletin révèle combien tous ces étudiants africains catholiques étaient préoccupés de savoir comment le message chrétien figurait dans le passage à la décolonisation. On peut notamment mentionner un numéro ayant pour titre « la position de la hiérarchie catholique et l’ordre colonial », un autre sur « le devoir de décolonisation », etc.

En définitive, la problématique ici évoquée est celle de savoir comment l’Église peut s’accommoder d’avoir une vocation universelle et arriver à s’extraire du contexte occidental.

Si cette question est, dans les années 1950, au centre des préoccupations des intellectuels catholiques africains, elle est aussi révélatrice d’un problème de fond pour les représentants, sur le terrain, de l’Église catholique en Afrique. Au Soudan, plus particulièrement, les pères blancs, qui sont, depuis la fondation de leur ordre, dans une logique d’inculturation (apprentissage des langues et des mœurs locales) à l’inverse de la tendance générale à l’assimilation, se posent la question suivante : est ce que l’Église accepte de se modifier, comme elle demande aux autres de le faire ? Et jusqu’où peut-elle se modifier alors qu’elle est porteuse d’un message universel et non négociable ? Sur le terrain, les pères blancs s’adaptent à la culture locale, mais pendant ce temps, à Rome, on ne peut imaginer l’Église comme autre chose qu’une forme constituée et inamovible. Et dans cette contradiction fondamentale, trois points se révèlent particulièrement difficiles :
- le mariage,
- la situation de la femme
- les cultes païens, le fétichisme.

2. Église catholique et politique en Afrique : le socialisme humaniste africain

A côté de cette question, au cœur de la problématique du métissage, dont Senghor se fera le plus éminent porte-parole, un deuxième versant de la problématique d’inculturation fait son apparition sur le plan politique : comment l’Église peut s’accommoder des positions politiques et prendre sa place dans le paysage politique d’un pays africain ? (la question n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique) Si l’on définit la politique comme la gestion autour des intérêts communs d’un peuple, on rentre dans les questions de développement, or, comment doit se situer l’Église par rapport à cette problématique ? doit –elle rester complètement extérieure, ou, comme le suggère l’encyclique, prendre position dans la définition des politiques de développement ?

C’est indirectement ce qu’a fait Lebret lors de sa rencontre avec Mamadou Dia et Senghor au Sénégal en 1958, en soutenant le socialisme africain dont ces derniers avaient élaboré les grandes lignes. Il va même plaider à Rome pour la reconnaissance de cette doctrine, en compagnie, notamment du père Calvez, mais l’évocation du terme « socialisme », en ces temps de guerre froide, est grandement rejetée par la hiérarchie catholique, qui, peu d’années auparavant, avait condamné le livre de Henri Desroche Signification du marxisme. Le mot socialisme, alors que pour Senghor, Dia et Lebret il signifie participation aux décisions politiques de la société civile, est falsifié et remplacé par le concept d’étatisation.

3. La rencontre du père Lebret avec le continent africain

Après une série d’expériences avec l’Amérique latine, le Père Lebret est invité par Mamadou Dia au Sénégal pour travailler sur les questions de planification du développement. Il y rencontre Roland Colin et Vincent Cosmao. Il découvre en Afrique une problématique qui lui est nouvelle : celle du métissage entre civilisations : un pays à dominante musulmane à laquelle se mélangent la vieille civilisation africaine et la culture des colonisateurs blancs.

Cette problématique ne sera pas sans influence quand il sera chargé de rédiger Populorum Progressio, et on y retrouve à plusieurs reprises, cette notion de dialogue des civilisations. On y retrouve aussi ce qu’il essaie de développer au Sénégal, en compagnie de Dia et Senghor : en donnant la parole aux acteurs du développement, il met en place une « doctrine remontante » du développement. On retrouve, dans l’encyclique, cet accent mis sur la participation des acteurs au développement. C’est aussi là l’influence du socialisme humaniste africain de Dia et Senghor.

Cela ne va pas sans grincement de dents sur le terrain. Avec Monseigneur Lefèvre comme évêque de Dakar, les malentendus se multiplient et toute tentative d’attenter à la « pureté » du dogme ecclésial est sévèrement punie par ce dernier. Il combat notamment le socialisme avec une hargne qui a fini par causer sa perte. En faisant venir au Sénégal la congrégation extrémiste des Pères du Christ Roi, en refusant de donner sa bénédiction à un mariage entre un haut fonctionnaire musulman et une catholique, il finit par s’attirer les foudres des dirigeants du pays et est contraint d’abandonner son poste à Dakar.

Mais si Lefèvre est éjecté, si l’encyclique, à travers l’écriture de Lebret et sous l’influence (entre autres) du socialisme africain de Dia et Senghor prône le dialogue des civilisations et la participation des acteurs à la base au développement, la marque assimilationniste d’une Église aux inspirations colonisatrices a du mal à s’effacer, aujourd’hui encore. Depuis cette époque, on ne peut que faire le constat d’une Église catholique africaine plutôt timide, notamment dans son rapport à Rome et dans son rôle dans le développement.


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits