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Un nouvel élan

Développement et civilisations, n°387-388, octobre-novembre 2010

Ce numéro spécial est né en septembre dernier, lors des Rencontres Lebret à Mazille, près de Mâcon (France), où nous nous sommes retrouvés pour nous pencher sur l’actualité de la pensée de Louis-Joseph Lebret.

Cette édition est un mélange textes de référence et de contributions nouvelles, autour de la conviction partagée qu’un monde est possible où tous puissent s’épanouir pleinement si les plus défavorisés définissent eux-mêmes leurs besoins, si ceux qui cherchent à construire localement un monde plus solidaire, plus humain, sont écoutés et appuyés.


Sommaire :

  • « Promouvoir une démocratie de bas en haut »
    Paul Houée(2) montre comment les cinq fondamentaux qui structurent la pensée de L.-J. Lebret sont d’une saisissante actualité dans un monde qui a conscience des impasses auxquelles il est confronté et de la nécessité d’un « développement de tout l’homme et de tous les hommes ».
  • « Croissance ou développement intégral harmonisé dans le respect des civilisations ? »
    Cet extrait d’un éditorial écrit par Louis-Joseph Lebret et publié en mars 1966, s’articule autour de deux questions :
    Pourquoi Lebret parle-t-il de développement intégral et de développement harmonisé au lieu de parler, comme tout le monde, de développement économique et de développement social ?
    Et pourquoi tant appuyer sur le mot « civilisations », au pluriel, comme si le processus de développement n’avait pas un caractère universel ?

Éditorial

par Richard Werly

Partager nos convictions

Ce numéro spécial de Développement et Civilisations est né en septembre dernier à Mazille, près de Mâcon (France). Nous nous sommes retrouvés là, dans un couvent « fermé au bruit, ouvert au monde » pour nous pencher sur l’actualité de la pensée de Louis-Joseph Lebret. Certains d’entre nous avaient travaillé avec lui, d’autres, sans l’avoir connu, se référaient à sa pensée et à son action depuis des années, d’autres, enfin, découvraient qu’ils en étaient proches.

Cette réunion était le fruit d’une conviction : face aux lourds défis de notre monde, les principes et les orientations du père Lebret, la démarche qu’il a conduite, la spiritualité dont il s’est inspiré sont d’une brûlante actualité.

Nous nous reconnaissons dans son refus de l’injustice, du mensonge, de l’avidité. Nous partageons sa conviction qu’un monde est possible où tous puissent jouir des biens essentiels et s’épanouir pleinement si les plus défavorisés définissent eux-mêmes leurs besoins, si ceux qui cherchent à construire localement un monde plus solidaire, plus humain, sont écoutés et appuyés. Ce que nous appelons aujourd’hui le Réseau international Lebret est fait de tels hommes et de telles femmes. Nous voulons en découvrir d’autres et les inviter à rejoindre ce réseau pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls, pour qu’ils soient reconnus, soutenus et que les leçons de leurs expériences soient connues des politiques.

Sur ces bases, nous avons entrepris de définir ce que notre réseau veut être : ses valeurs, ses idées et sa démarche seront directement inspirées de celles dont Lebret a témoigné. Nous nous doterons d’un nom qui parle à tous. Nous en sommes convaincus : Louis Joseph Lebret reste, aujourd’hui, une référence dont nous pouvons, et nous devons, être fiers.

Un nouvel élan

Réfléchir sur l’actualité de la pensée Lebret et sur l’identité du réseau international animé par le Centre Lebret-Irfed : tel était l’objectif de notre séminaire organisé en septembre à Mazille (France). Ce numéro spécial, mélange de textes de référence et de contributions nouvelles en tire les leçons.

Comment mettre en œuvre l’enseignement de Louis-Joseph Lebret aujourd’hui ? D’abord, en refusant les solutions simplistes et réductrices : le monde est bien trop complexe pour qu’il y ait une seule cause à l’injustice et à l’oppression. Chacun de nous, en revanche, peut agir dans son environnement et partager ses interrogations et ses expériences avec ses partenaires aux quatre coins du monde pour aller vers un monde plus humain.

Pour cela, il nous faut commencer par nous changer nous-mêmes : il nous faut travailler avec les groupes auxquels nous appartenons dans les pays dans lesquels nous vivons. Comme en était convaincu Louis-Joseph Lebret, il y a cinquante ans, des alternatives peuvent être construites, maintenant, là où nous sommes. Promouvoir les initiatives locales, agir pour faire évoluer nos institutions afin qu’elles deviennent plus fortes et plus démocratiques sont des ambitions réalistes. Avoir prise sur le réel autour de nous est impératif.

Etre solidaire de nos partenaires africains, asiatiques, latino-américains dans leurs efforts vers un monde plus humain, ce n’est pas seulement s’apitoyer ou s’indigner ; c’est d’abord aller les voir et observer la complexité des situations. C’est regarder avec eux les réalités locales dans lesquelles ils sont immergés et les écouter ; c’est avec eux qu’il faut ensuite analyser, discerner, rechercher les causes. C’est enfin à eux de décider des actions qu’ils veulent entreprendre et à nous de voir comment nous pouvons contribuer à leur réalisation. Les témoignages rassemblés dans ce numéro sont des témoignages de vie, d’action et d’engagement. Partout où nous le pouvons, le réseau tissé est actif. Autour de nous sont rassemblés des agitateurs d’humanité, actifs malgré les contraintes nationales ou mondiales. C’est ce Réseau que nous devons étendre pour faire vivre la « pensée Lebret » et redonner au message fondateur une portée, une ambition et une modernité.

Beaucoup, reconnaissons-le, ne connaissent pas le nom de Lebret ni ses œuvres. Mais ils ont des valeurs et des modes d’action très proches des siens, convaincus comme lui que l’aventure humaine a un sens et qu’elle ne se réduit ni à l’accumulation des biens ni à la recherche de son propre intérêt ou de l’intérêt de son groupe social. À nous, maintenant, de leur dire qui nous sommes pour qu’ils puissent décider de nous rejoindre s’ils le veulent.

Développement et civilisations, la revue du Centre Lebret-Irfed, participera à cet effort de refondation. Nos colonnes vous sont ouvertes. L’actualité des œuvres et du message de Louis-Joseph Lebret demeure. Tout comme la nécessité de savoir s’en affranchir parfois pour réinventer les formes d’engagement de demain. Nous ne sommes ni figés, ni nostalgiques. Nous voulons affronter le monde tel qu’il est. Le moment est venu d’assouvir cette soif d’un nouvel élan. Et d’en faire le moteur de nos projets futurs.

Le Centre Lebret-Irfed

Repères biographiques

Repères biographiques

Louis-Joseph Lebret, né en Bretagne le 26 juin 1897, fait des études d’officier de Marine à l’École navale. Sa vocation religieuse s’affirmant, en 1923 il quitte la Marine et devient dominicain. Affecté en 1929 à Saint-Malo, il organise une action sociale et syndicale d’envergure touchant le monde des marins-pêcheurs sur toutes les côtes françaises. Il inaugure la voie des enquêtes participatives.

En 1941, il crée, dans la région lyonnaise, Économie et Humanisme, qui a pour but d’étudier les réalités humaines et sociales dans leur complexité et leur globalité, se proposant de « remettre l’économie au service de l’homme ». Il est aussi le pionnier d’une conception et d’une pratique nouvelles d’aménagement du territoire, en compagnie de François Perroux. Tous deux sont à l’origine du concept « d’économie humaine » visant « le développement de tout l’homme et de tous les hommes ».

Dès 1947, il est invité au Brésil où il s’implique dans des projets de même inspiration. Il y retourne à de nombreuses reprises et est reconnu par les Nations unies comme expert de premier plan en ce qui concerne l’inégalité des niveaux de vie dans le monde.

Cette vocation d’ouverture internationale le conduit, en mars 1958, à fonder l’IRFED (Institut international de recherche et de formation, Éducation et Développement), afin de promouvoir les méthodes d’un développement intégral harmonisé.

Tout en poursuivant, avec ses équipiers, son action en Amérique latine, il est appelé, dès octobre 1958, à conseiller le chef du premier gouvernement sénégalais, Mamadou Dia, pour sa stratégie et sa pratique du développement. Il travaille dans la même optique entre janvier 1959 et novembre 1960 au Sud-Vietnam. De 1960 à 1964, à la demande du président Chebab, il mène au Liban, avec une équipe IRFED une étude socio-économique dans tout le pays.

La revue de l’IRFED, Développement et Civilisations, dont le titre s’accorde aux engagements de l’équipe Lebret, contribue à la capitalisation des idées et des expériences.

Parallèlement à ces activités, L.-J. Lebret est appelé par le pape Paul VI – auprès duquel il a une audience particulièrement marquante – à être expert au concile Vatican II. Il sera par la suite l’inspirateur essentiel de l’encyclique sur le développement des peuples (Populorum progressio en 1967). Il est aussi appelé à représenter le Saint-Siège à la première CNUCED (Conférence des Nations unies pour le commerce et le développement) qui s’est tenue à Genève en 1965.

Il meurt à Paris le 20 juillet 1966.

« Louis-Joseph Lebret - À l’épreuve du choc de la décolonisation et du développement »

Par Roland Colin

L’itinéraire du Père Lebret fut celui d’un intellectuel ouvert sur la modernité et persuadé que le progrès, économique et technologique, doit demeurer au service de l’homme. Son aventure fut aussi celle d’une équipe dont nous sommes les héritiers.

Louis-Joseph Lebret a connu, au long de sa vie active, une succession d’étapes qui ont accompagné un bouleversement du monde inédit dans l’histoire, au fil d’un engagement de plus en plus intense au regard des idées et des forces conduisant aux problématiques d’aujourd’hui. Il fut à la fois pionnier et visionnaire avec le paradoxe de la fermeté dans l’action et de l’admirable humilité d’un esprit humain interrogeant constamment l’avenir pour en décrypter le sens. Pour le père Lebret, la vocation par excellence de l’individu est de construire le sens, la ligne de sens, en affrontant l’inédit sans oublier le cheminement de l’histoire.

La première étape de son itinéraire est marquée par le choix de restituer la dimension humaine et globale de l’économique et du social. Ce fut le fruit de son action au service du monde de la pêche et des travailleurs de la mer. Une orientation méthodologique émergea, permettant d’articuler l’intelligence des réalités à leur transformation. On peut la caractériser comme l’enquête participative, où l’acteur se donne les moyens de comprendre, d’interpeller, en élucidant sa propre expérience dans son contexte pour agir en devenant auteur de son projet.

La passion de la communauté

La seconde étape, où l’économie humaine s’affirme à la fois comme théorie, doctrine et principe pour l’action dans un terrain/territoire donné coïncide avec la création d’Économie et Humanisme, qui permet d’orchestrer la mise en oeuvre des savoirs au service d’un aménagement maîtrisé et finalisé de l’espace, et pour le bénéfice d’un groupe humain conscient et solidaire. C’est la période initiée pendant la Seconde Guerre mondiale où les équipes Lebret s’engagent avec passion dans l’élucidation et la maîtrise de la notion de communauté. Citons ainsi le travail pionnier avec la Communauté Boimondeau. A ce stade, Henri Desroche prend une place éminente comme partenaire de Louis-Joseph Lebret, son maître. L’un et l’autre s’attachent à saisir le sens humain du marxisme en le dégageant d’un matérialisme primaire, pour que ses apports au mouvement social puissent être retenus par la nouvelle économie humaine ne renonçant en rien à son ouverture spirituelle essentielle.

Troisième étape : malgré et à travers les remous des institutions au sein desquelles Louis-Joseph Lebret poursuit sa trajectoire, le message rebondit hors de la vieille Europe. Le voici sollicité comme expert en développement par les Nations unies, où son message touchant la globalité a un impact marquant. Il en procède une ligne d’engagement pionnière en Amérique latine où il se pose comme initiateur d’une stratégie de développement global, enrichie par les méthodologies et les expériences des étapes antérieures. Soucieux une fois de plus de relier la recherche à l’action, il propose une approche multidisciplinaire, dont la démarche sera décrite dans « Dynamique concrète du développement ».

Jusqu’à cette étape, Lebret a eu comme partenaires des institutions et des pouvoirs d’État procédant des cultures occidentales à forte connotation judéo-chrétienne (Brésil, Colombie, Chili notamment). Une part importante de ceux-ci s’inscrivait dans une ligne politique de la démocratie chrétienne confrontée à la montée de mouvements populaires influencés par la vision marxiste. Le problème de la justice sociale est ainsi crucial. Louis-Joseph Lebret en fera le paradigme essentiel de ses réflexions sur le développement.

Quatrième étape : en France, les équipes d’Économie et Humanisme sont partagées vis-à-vis de ces engagements au grand large. Le père Lebret ressent alors la nécessité de se doter d’un outil mieux approprié à l’indispensable ouverture mondiale qui s’impose à lui. A cette fin, il fonde l’IRFED en 1958, et c’est le temps d’un engagement profondément nouveau en Afrique.

L’engagement pour l’Afrique

Lebret accepte d’être conseiller en développement auprès de Mamadou Dia, chef du gouvernement sénégalais. Il rencontre alors avec force deux problématiques inédites au regard de son expérience : celle de la décolonisation, que l’Afrique aborde au plus vif, et celle de l’engagement pour une économie humaine, au delà des terres de civilisation judéo-chrétienne, dans le monde de l’islam. Peu après, cette ouverture à l’islam sera confortée par une collaboration de l’IRFED avec le gouvernement libanais présidé par un chrétien au sein d’une coalition interconfessionnelle.

Lebret accompagne ce mouvement de la création d’un secteur de recherche qu’il dénomme « Valeurs et civilisations » et lance la revue Développement et civilisations destinée à être un forum d’idées et d’expériences. Dans le même temps, il est sollicité par le pape Jean XXIII comme expert au Concile Vatican II. Il s’y fera le champion de cette perception du développement, amorce du rôle déterminant qui sera le sien dans l’élaboration de l’encyclique Populorum Progressio.

Le père Lebret quitte ces chantiers en juillet 1966, et je recueille, dans la succession qu’il me demande d’assurer, son message testamentaire. Il tient essentiellement en deux fortes propositions : « J’ai mené la barque, me dit-il, à partir de ma culture. A vous de continuer, dans le même sens, à partir de votre culture que vous élaborerez dans l’histoire qui vient. En second lieu, il est essentiel d’élargir l’oecuménisme au delà du monde chrétien. » C’est dans ce sens que nous avons poursuivi et il me semble que ces mots d’ordre sont, aujourd’hui, plus que jamais d’actualité. Sur le premier plan, dans ce monde globalisé en trompe-l’oeil, en réalité confondant le global avec le totalitarisme de l’argent, de l’économie marchande et du profit, la ligne indiquée par Lebret, c’est d’affirmer le réagencement du monde à partir d’une vision globale de l’homme, en personne et en groupe.

Que le développement – il ne faut pas avoir peur du mot – s’appuie sur le projet des hommes, des femmes, de la solidarité intergénérationnelle, dans leur communauté de vie, c’est à dire dans leur espace de solidarité dont il faut imaginer, re-imaginer l’agencement.

Affirmer le réagencement du monde

C’est cette démocratie participative que Mamadou Dia, le musulman, et Lebret, le chrétien, avaient entrepris de mettre en oeuvre dans le Sénégal de l’indépendance – une expérience concrète dont bien des enseignements peuvent être tirés aujourd’hui encore. Dia avait opté résolument pour un développement participatif à partir de communautés de base, de communautés ouvertes, coopérantes – aux antipodes du communautarisme, dans des constructions remontant de la base au sommet. L’éducation généralisée, partagée, en était le maître-mot. C’est dans cette voie que s’est développé l’IRFED, à la suite de Lebret.

Développement et civilisations

Il est clair également que cette solidarité ouverte exige de considérer, de mettre en oeuvre le respect et la coopération des manières différentes de réaliser le projet humain dans l’histoire. Depuis la création de « Valeurs et civilisations », de Développement et civilisations, les enseignements de Lebret, d’une ardente actualité, vont toujours dans le même sens : l’accent est mis sur le réel, le vécu, les échanges entre acteurs de cultures différentes de la cité, humaine, échangeant, capitalisant, théorisant et coalisant leurs expériences.

Travailler ensemble pour « tout l’homme et tous les hommes » : la formule bien connue, à l’évidence, conserve des accents d’avenir.

Écrits de L.-J. Lebret : Bibliographie succincte 

De l’efficacité politique du chrétien, Paris, Économie et humanisme, 1946, 350 p.

Guide du militant, Tomes 1 et 2, L’Arbresle (Rhône), Économie et humanisme (L’économie humaine), 1946, 184 et 155 p.

Découverte du bien commun : Mystique d’un monde nouveau, S.L., Économie et humanisme, 1947, 166 p.

La montée humaine, Paris Les éditions ouvrières ; Économie et humanisme (Spiritualité), 1951, 206 p.

L’enquête rurale : l’analyse de la commune et du canton, Paris, Presses universitaires de France (Guide pratique de l’enquête sociale), 1951, 205 p.

L’enquête urbaine, Paris, Presses universitaires de France (Guide pratique de l’enquête sociale), 1955, 173 p.

Suicide ou survie de l’Occident ? Dossier pour comprendre les problèmes de ce temps, Paris, Les Éditions ouvrières (Économie humaine), 1958, 402 p.

Manifeste pour une civilisation solidaire, Caluire, Économie et humanisme, 1959, 93 p.

Principes pour l’action, Paris, Économie et humanisme ; Les Éditions ouvrières (Spiritualité), 1959, 116 p.

Le drame du siècle : misère, sous développement, inconscience, espoir, Paris, Économie et humanisme, Les Éditions ouvrières, 1960, 190 p.

Dynamique concrète du développement, Paris, Économie et humanisme ; Les Éditions ouvrières (Développement et civilisations), 1961, 550 p.

Le problème des valeurs et des relations dans la planification et la programmation du développement, Nations unies, Paris, 1962, 10 P. (Texte issu de la conférence des Nations unies sur l’application de la science et de la technique dans l’intérêt des régions peu développées)

Développement = Révolution Solidaire, Paris, Les Éditions ouvrières, 1967, 191 p.

Principes et perspectives d’une économie humaine (avec J-M. Gatheron), Écully, Économie et humanisme S.D., 139 p.

D’”économie et humanisme” à l’économie humaine (avec Georges Célestin), S.E., Paris, S.D., 15 P.

Bibliographie complète de et sur Lebret

Tous ces ouvrages sont consultables au Centre Lebret-Irfed.

Promouvoir une démocratie de bas en haut

Par Paul Houée

Quelle actualité pour la pensée Lebret ?

Cinq fondamentaux proposés par L.-J. Lebret (1897-1966), économiste français dont la pensée et la démarche inspirent aujourd’hui encore de nombreux acteurs du développement du réseau animé par le centre Lebret-Irfed : remettre l’être humain à la source et au cœur de tout développement, remembrer le tissu social, renouveler la participation démocratique, arrimer le local et le mondial, s’ouvrir au dialogue des civilisations.

Le courant humaniste initié par L.-J. Lebret n’est pas une idéologie, mais avant tout une démarche globale et ascendante, partant de l’engagement et de l’observation. L.-J. Lebret n’a cessé de passer de l’action concrète à la réflexion et de la réflexion à l’engagement. Son cheminement personnel en témoigne : son approche a germé dans les enquêtes et les organisations des marins pêcheurs bretons de 1932 à 1940 ; elle s ’est approfondie de 1940 à 1952 dans les études de l’économie humaine et les initiatives d’aménagement des territoires dans une France à reconstruire ; elle s’est élargie ensuite dans les missions d’étude au service des pays du Sud et des organisations internationales, avant d’appeler au grand dialogue entre les civilisations pour un développement intégral harmonisé.

Les intuitions de L.-J. Lebret sont d’une saisissante actualité dans un monde qui a sans doute aujourd’hui, plus que jamais, conscience des impasses auxquelles il est confronté et de la nécessité d’un « développement de tout l’homme et de tous les hommes ».

Cinq fondamentaux, en interaction permanente, fondent cette pensée pragmatique et active :

Remettre l’être humain à la source et au cœur de tout développement

« Il ne s’agit pas de plaquer un social correctif, palliatif sur une économie engendrant de soi un mal humain ; il s’agit de préconiser et de chercher à mettre en place un régime économique intégralement social et intégralement personnaliste, en même temps que très différencié qui répondent aux deux principes qui font partie du patrimoine connu de l’humanité : le respect actif de la personne, l’instauration efficace du bien commun. » Cette économie humaine a pour finalités essentielles de « nourrir les hommes, soigner les hommes, éduquer les hommes, libérer les hommes  ».

Il s’agit en conséquence d’apporter une réponse ordonnée aux besoins humains que l’on retrouve dans la définition que le PNUD donne du développement humain qui comporte « la création de richesses, l’équité de leur répartition, la participation à la maîtrise du destin collectif, un espace de liberté permettant l’expression des groupes et des intérêts, une culture donnant cohérence et identité, l’adhésion à des valeurs transcendantes qui offrent signification, mobilisation et dépassement à cette construction collective ». (PNUD. Rapport 1992).

Remembrer le tissu social

Permettre aux collectivités concernées de maîtriser l’espace et le temps, dans une tension permanente entre organisations sociales et relations communautaires. La dimension horizontale prime les divisions sectorielles ; concilier les territoires d’appartenance et les réseaux de relations, organisations sociales et relations communautaires, constitue l’un des enjeux du développement local.

L’aménagement des territoires doit être ordonné, pour L.-J. Lebret, autour d’objectifs prioritaires :

  • offrir un cadre de vie épanouissant qui respecte les cadres familiers et les rythmes de l’homme
  • créer des communautés territoriales « à portée d’homme »
  • affirmer la prédominance de communautés territoriales responsables des biens essentiels sur les organisations économiques ;
  • assurer une construction démocratique ascendante et décentralisée.

Renouveler la participation démocratique

L.-J. Lebret veut promouvoir « une démocratie organique, à la fois sociale, économique et politique… constituée de bas en haut ». Pour lui, État et collectivités décentralisées, entreprises et « forces vives » doivent collaborer ensemble à la promotion du développement local, en affirmant partout le primat du politique et de l’éthique sur le tout économique, ou le tout local replié sur lui-même. On voit poindre dans ses propos le rôle déterminant de ce qu’on n’appelle pas encore la société civile : pour lui le rapport société civile – pouvoirs politiques est essentiel à une démocratie vécue. Cette démocratie doit se vivre aussi au niveau des entreprises et des organisations.

Arrimer le local et le mondial

Ses ouvrages Suicide ou Survie de l’Occident ? (oct. 1958) et Dynamique concrète du développement (oct. 1967) dressent une synthèse saisissante (et combien actuelle) de l’état du monde, d’une « humanité titubante dans un cheminement désordonné d’impasses en impasses, incapable de résoudre les problèmes qu’elle se refuse à poser en termes rigoureux pour ne pas remettre en question ses valeurs illusoires… Le plus grand mal n’est pas la pauvreté des démunis, mais l’insouciance des nantis… L’Occident se suicide à force d’être court ». « La question n’est pas d’uniformiser le monde, mais de transformer en chaque zone peuplée d’hommes les potentialités en possibilités puis en réalités, au rythme du possible, par une série ininterrompue de petites avancées, avec la participation maximale de la population, en particulier des femmes et des jeunes, avec l’aide d’équipes polyvalentes et de leaders formés. »

S’ouvrir au dialogue des civilisations

A mesure que L.-J. Lebret découvre les autres continents, la misère des peuples et leurs capacités de résistance, il dénonce la limite et les méfaits du modèle occidental tout en admettant la richesse et les apports possibles des autres civilisations au développement humain. Il accorde de plus en plus d’importance à la reconnaissance, à la rencontre de différentes civilisations, l’Occident exerçant un rôle de mise en relation et non de monopole. Cela exige que « pays développés et pays moins développés aient le courage de reconsidérer ensemble jusqu’à quel point il peut y avoir entente au sujet des valeurs communes à promouvoir, des valeurs particulières à respecter et de la civilisation solidaire à instaurer et quels changements profonds seraient à envisager dans les relations supra-nationales pour que le problème du développement généralisé devienne soluble ».

Croissance ou développement intégral harmonisé dans le respect des civilisations ?

Par Louis-Joseph Lebret

Extraits de l’éditorial du n° 25 de Développement et civilisations publié par l’IRFED, mars 1966

On me demande parfois : « De quoi donc voulez-vous parler quand vous parlez de développement intégral et de développement harmonisé au lieu de parler, comme tout le monde, de développement économique et de développement social ? Et pourquoi tant appuyer sur le mot « civilisations » , au pluriel, comme si le processus de développement n’avait pas un caractère universel ? »

Réintroduire l’homme et la durée dans la perspective économique

La notion de développement ouvre une perspective autrement large : elle est essentiellement finalisée par l’élévation humaine, par l’élévation de « tout l’homme en tout homme », c’est-à-dire de chaque homme dans toutes ses dimensions. Même si elle est conditionnée par un « avoir plus », elle répond, pour être pleinement authentique, à une aspiration à « exister assez » , à « être plus » . Le développement est l’élévation et l’extension dans l’harmonie totale des parties : racine, tronc, branches, feuilles s’il s’agit d’un arbre ; membres, fonctions s’il s’agit d’un animal supérieur. Dans le cas de l’homme, être doté de liberté, le développement comporte en outre l’épanouissement des facultés proprement humaines, volontaires, spirituelles.

Il en résulte que l’économie du développement, parce qu’elle est finalisée par l’épanouissement humain, ne peut être une simple économie de la croissance, ni une simple économie automatiquement harmonieuse. Du fait de la liberté de chaque homme, du fait aussi du poids historique des institutions, des cultures, des civilisations particulières, du fait encore de l’impact d’autres institutions, d’autres cultures et d’autres civilisations, l’harmonie ne va pas de soi, ne se réalise pas spontanément. Le développement n’est jamais harmonieux d’emblée ; il importe de l’harmoniser, en élargissant le concept d’économie jusqu’à celui de politique. L’économie du développement n’est jamais faite, ni comme discipline de la connaissance, ni comme régime définitivement établi. Scientifiquement, elle est une discipline de recherche des moyens de tout ordre, en particulier financiers, techniques, pédagogiques, et même politiques et administratifs, qui soient les plus efficaces pour assurer l’élévation humaine à partir de situations historiques concrètes toujours en évolution.

Ces situations sont différentes de nation à nation, de zone du monde à zone du monde. Il n’y a pas de recette unique à élaborer, mais plutôt une méthode d’analyse généralement applicable, des besoins et des possibilités d’y répondre, et une méthode de mise en cohérence des moyens disponibles selon telle ou telle hypothèse de structuration nationale et de coopération internationale.

La finalité du développement étant l’élévation humaine de l’humanité dans son ensemble, elle nous entraîne nécessairement à reconsidérer la solidarité mondiale et les exigences qu’elle implique. L’on est ainsi amené à réviser les régimes économiques en place et les systèmes actuels de relations entre pays différents, et à en effectuer la critique dans une perspective de développement universel. L’économie du développement, en tant que discipline de recherche, prend ainsi des dimensions qu’aucune théorie économique n’avait encore osé envisager. Une éthique du développement, dont la déclaration universelle des droits de l’homme n’est qu’une esquisse, serait donc à formuler et à faire admettre. Elle fournirait la base d’un nouveau système de relations, de coopération et d’aide, garanti par un nouveau droit international.

L’harmonisation du développement suppose la plus grande révolution en profondeur qu’ait jamais imaginé l’humanité.

Ne pas séparer l’économique de l’humain, la recherche de l’action, l’observation de l’induction, le particulier de l’universel

En conclusion, le développement authentique, comme nous le comprenons, ne peut être qu’intégral aussi bien dans la perspective de chaque homme ayant à se dépasser, à quelque pays ou culture qu’il appartienne, que dans une perspective universelle.

Finalisé par l’élévation de tous les hommes, le développement exige, pour être harmonisé, qu’on y introduise la cohérence sans briser les valeurs inclues dans chaque civilisation, et que la jonction sommet-base et base-sommet s’effectue grâce aux institutions régionales. Ainsi le développement est-il indivisible, car il inclut tous les progrès : il est dynamique car il ne compte pas seulement sur les impulsions des sommets politiques, mais autant sur les aspirations et les initiatives de la base, rencontrant le sommet à chaque échelon territorial intermédiaire ; il est auto-propulsif et auto-correctif pour autant qu’il crée la véritable démocratie, celle des responsabilités partagées.

Il est révolutionnaire, car il met en question les régimes prouvant à l’expérience qu’ils sont incapables de le réaliser ; il est réaliste, car aux projections fantaisistes il substitue la mise en place des causes ; il est éducateur car il demande aussi bien la conversion des satisfaits que l’effort intelligent des moins nantis ; il a une ambition d’universalité, car tout en faisant avancer vers une civilisation solidaire, il respecte et purifie les valeurs de toute civilisation.

Achille Biffumbu (Congo) : Réfléchir ensemble

Technicien de développement rural dans la région du Kivu, en République démocratique du Congo. Actuellement, il accompagne des organisations pygmées et d’autres communautés autochtones. En 2007, il lance le projet Bushengwa, alternative à la formation pratique des jeunes ruraux puis commence en 2009 la création de la Ferme agro-écologique (FEAGE).

« Nous devons tous nous comporter comme des co-héritiers du père Lebret. Je ne suis pas le seul à partager son patrimoine. Je ne suis pas le seul à partager les préoccupations qui ont fait l’objet de son combat durant tant d’années. Je suis au contraire membre d’une famille, d’un réseau. Je suis avec d’autres personnes qui partagent la même vision.

Ma priorité, dans cet héritage partagé, est d’arriver à une réflexion collective à partir de nos actions respectives. Pouvoir partager des valeurs porteuses d’une plus grande solidarité par rapport à la jeunesse rurale en désarroi, par rapport aux petits paysans, par rapport aux femmes paysannes qui sont victimes de toutes les discriminations et qui sont appelées à nourrir les populations, à nourrir la ville, à nourrir les villages.

C’est cet effort collectif de réflexion qui me tient à cœur et qui rentre dans l’enseignement de Lebret car nous y allons par la recherche-action, autour de petites activités. Lesquelles nous conduisent à nous positionner, à nous définir dans le monde tel qu’il est aujourd’hui, à prendre des engagements. La valeur ajoutée de notre réseau est d’être un espace qui nous offre non seulement des opportunités en termes d’échange, mais aussi des histoires de réussite, des esquisses de solutions. J’ai pu découvrir, lors du voyage en Inde organisé par le Centre Lebret- Irfed, des exemples de dynamiques à partager. En plus d’être un espace d’échange, le réseau doit permettre de mutualiser les compétences.

Essayons, chacun, de faire tâche d’huile. Pour mieux nous en sortir ensemble. »


Lily Razafimbelo (Madagascar) : Pour un développement intégral de la personne

Dirige le Centre d’information et de documentation scientifique et technique, rattaché au ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Depuis le début de la crise politique que vit le pays en janvier 2009, elle s’est impliquée, au titre du Collectif des citoyens et des organisations citoyennes, dans la recherche de solutions consensuelles, inclusives et pacifiques de sortie de crise. Elle est membre du Conseil d’administration du Centre Lebret-Irfed pour la région Afrique.

« La formule clef de Louis-Joseph Lebret, c’est de permettre le passage d’une société moins humaine à une société plus humaine.

Le contexte, à Madagascar, en Afrique, me donne en effet l’impression, depuis plusieurs décennies, d’un monde qui ne regarde pas la personne humaine comme un acteur de développement, de transformation, de promotion d’elle-même et de ceux avec qui elle évolue.

Le deuxième enseignement du père Lebret est pour moi la notion de développement intégral de la personne. Il s’agit de ne pas prendre en compte seulement les besoins matériels, mais bien de considérer la personne dans son intégrité, à la fois physique, morale, économique, politique, culturelle… Ne réduisons pas les personnes, comme on le fait trop aujourd’hui, au cadre économique, pour ne pas dire « économiste ». Le troisième point est que le développement est un processus, une démarche auxquels la pensée Lebret nous appelle. Il y a toujours des moments où le combat est plus fort, mais la lutte reste permanente, car il s’agit de ne pas accepter les choses en l’état et ne pas baisser les bras.

Finalement, les enseignements du Père Lebret vont dans le sens d’une éthique du développement. Il ne s’agit pas d’une formule miracle. Personnellement, j’ai toujours suivi la démarche « regarder, discerner et analyser, agir et transformer » et la pensée Lebret m’a confortée.

Je revendique cet héritage du P. Lebret, cette pensée, cette vision, même si « ce n’est pas dans l’air du temps ». A nous d’initier des actions, collectivement, dans le cadre d’une dynamique Lebret. Cette démarche amène les gens à être moins passifs, à regarder les situations en face et à ne pas accepter les offenses faites au bien commun.

Le réseau ? Il crée la possibilité d’échanger, d’écouter les autres. Cela permet de se resituer, de faire une relecture de son action grâce à la rencontre d’autres personnes qui vivent dans des contextes bien précis, dans des lieux bien précis ; ce n’est pas quelque chose d’abstrait, c’est quelque chose de concret, qui a prise sur des réalités concrètes.

Réexaminons la pensée Lebret comme un appel à entrer dans une dynamique, une démarche de transformation personnelle et collective des mentalités mais aussi des structures qui empêchent d’être pleinement humain. Nous sommes les héritiers d’une dynamique de spiritualité, au sens large, centrée sur la personne humaine et sur sa possibilité de s’épanouir. »


Louis Pilard (France) : Répondre à la faim aujourd’hui

Ingénieur en Agriculture, ancien directeur de caisses régionales du Crédit agricole. Membre de BRES (Bretagne Espérance et Solidarité) et administrateur des Semaines sociales de Bretagne.

« Le premier objectif du millénaire fixé en 2000 par l’ONU est de réduire l’extrême pauvreté et la faim en 2015. En 2010, des signaux forts montrent que la question majeure des prochaines décennies est de savoir comment notre terre nourrira 9 milliards d’humains, sans se détruire.

Les experts affirment que l’agriculture peut répondre aux besoins de l’humanité. Mais la réponse quantitative ne suffit pas. La manière de produire est aussi importante, car elle a des effets sur notre environnement, sur les écosystèmes, les rapports entre les hommes. La tendance actuelle, livrant à la concurrence la politique alimentaire, est lourde de menaces.

Lebret, dès 1943, affirmait la nécessité d’une démocratie alimentaire, fondée sur des "principes et des perspectives d’une économie humaine" toujours durables. Il soulignait que la monoculture, accompagnée de l’exode rural, était source d’appauvrissement pour un peuple et affirmait que les besoins primaires, dont la nourriture, devaient être satisfaits sur un espace restreint « à portée d’homme ». L’équilibre du monde doit reposer sur des équilibres partiels. L’enjeu en est l’organisation des territoires, la relation des peuples avec leur terre, le lien entre les hommes.

La manière de répondre n’est pas neutre pour l’évolution des peuples. Ainsi les modèles de développement agricole des pays occidentaux ne s’imposent pas de façon inéluctable aux pays en développement. Ceux-ci ont à inventer leur propre voie, en utilisant les progrès des sciences agronomiques, déjà acquis ou à inventer, pour concilier augmentation de leur production alimentaire, respect des écosystèmes, revenu des paysans et ainsi une vie sociale vivante sur tous les territoires. La Bretagne d’aujourd’hui, comme de nombreuses régions du monde est à la croisée des chemins !

Lebret en a eu l’intuition. Il l’a mise en œuvre dans plusieurs pays. Il avait pressenti que le marché faussement concurrentiel ne pouvait répondre seul à ces défis.

Il est banal de dire que nous vivons à l’ère des réseaux. C’est un fait ; par exemple, la recherche agronomique s’organise en réseaux. Ne laissons pas le débat aux seuls experts. Les acteurs de terrain ont des choses à nous apprendre. Le réseau Lebret a un rôle à jouer, fondé sur l’échange entre les antennes situées dans différents pays, y compris en France. Par exemple, sur la question alimentaire et agricole, l’échange d’informations entre expériences vécues dans des contextes différents, à condition d’aborder le concret, au-delà de l’affirmation de principes et de l’incantation. Dans cette perspective, BRES a publié trois numéros de la revue Cahier de BRES.

Pour reprendre un propos de Dom Helder Camara, lors de sa venue à Rennes en 1983, “Lebret est un prophète des temps modernes”. »


L.A. Samy (Inde) : Vers une seule humanité

Directeur exécutif de l’AREDS (Association of Rural Education and Development Services) fondée il y a près de trente ans dans le Tamil Nadu, dans le sud-est de l’Inde. Il est également membre du Comité d’aménagement du territoire du district et représentant auprès d’un réseau d’ONG, le Forum pour les livelihood rights du Tamil Nadu. Il est Vice-président pour l’Asie du Centre Lebret-Irfed.

« Le logo d’AREDS énonce clairement notre vision et notre rêve : « Vers une seule humanité ». Cela veut dire que chacun d’entre nous est d’abord et avant tout une personne humaine. Toute autre dimension est une identité secondaire qui devrait contribuer, au travers d’une transcendance du matériel et du temporel, à réaliser cette identité première.

Seules les initiatives collectives et centrées sur la personne mèneront à un développement soutenable de tout l’homme et de tous les hommes. Et pour cela, il faut que ces derniers soient reconnus, mis en relations et soutenus par des réseaux de partenariat global.

Comme vous le savez, en Inde, et particulièrement dans l’Inde rurale, le système des castes est une négation de la possibilité de chaque personne à exercer ses droits économiques, sociaux et culturels. C’est la négation même de la dignité humaine. Ce système doit être démythifié, au travers d’une éducation « conscientisante » mais aussi d’actions et d’expériences de vie collectives.

D’où notre stratégie : renforcer l’éducation et l’organisation des groupes les plus vulnérables, Dalits, travailleurs non organisés, femmes. AREDS a mis en place des programmes et des projets qui leur permettent d’acquérir collectivement une « expérience de réussite » et de rompre avec la croyance qu’ils sont nés pour être les perdants et que rien ne changera dans leur vie. Relier entre elles des petites initiatives isolées leur permet de s’inscrire dans une force collective et un sentiment d’unité. C’est un formidable coup de fouet pour le moral ; cela donne du courage pour continuer.

C’est ce qu’a réalisé AREDS au cours de ses 30 ans d’expérience. Ses plus grandes réussites sont dues à la création de réseaux et d’alliances, à des actions collectives de lobbying et des campagnes autour de thèmes précis afin de faire pression sur le gouvernement pour qu’il change de politique et retire certains programmes. La vitalité du réseau Lebret est, de ce point de vue, notre meilleur atout collectif. »


Boutros Labaki (Liban) : Remplacer le mot « homme » par le mot « personne »

Professeur d’économie du développement à l’Université Saint Joseph de Beyrouth et secrétaire général de l’Institut libanais de développement économique et social (ILDES). Au Centre Lebret-Irfed, il assume le poste de vice-président pour le Moyen-Orient et le Monde arabe.

« Développement pour tout l’homme et pour tous les hommes, cette formule bien connue reste d’actualité à condition de remplacer le mot homme par le mot « personne ». Pourquoi ? Car le développement pour tout l’homme vise le développement humain dans toutes ses dimensions : économique (croissance et changement structurel), social (changement social dans un sens égalitaire, modernisateur), droits politiques (démocratie participative aux niveaux local, national, mondial), au niveau des croyances et des philosophies (liberté de croyance et de non-croyance), juridique (promotion de l’État de droit et des droits humains), culturel (promotion des cultures locales et nationales, ouverture aux autres cultures).

Le développement pour toutes les personnes est synonyme, lui, de lutte contre l’exclusion économique, sociale, politique, culturelle, religieuse, et de participation pour tous dans le processus de développement au niveau local, sectoriel, national, régional et international. Cela est pertinent dans notre action, car cela a orienté ma vie professionnelle et mon engagement social et politique dans la lutte pour la justice sociale, l’égalité des citoyens, le développement équilibré et la paix civile.

Je n’ai pas la prétention de me définir comme un « héritier » de Lebret. Mais j’ai commencé ma carrière professionnelle au ministère du Plan au Liban, que Lebret a radicalement renouvelé et développé. Les études de l’IRFED sur le Liban dirigées par Lebret (au début des années 60) ont beaucoup influencé mes engagements cités dans la réponse à la question précédente. Au niveau professionnel, mon action au sein du Conseil du développement et de la reconstruction du Liban entre 1990 et 2000 a contribué à la reconstruction de l’infrastructure libanaise après les quinze années de guerre 1975-1990. Au niveau de l’ONG ILDES, notre action a contribué au retour des déplacés de guerre chez eux, d’améliorer les conditions de logement, de stimuler l’activité économique dans des régions rurales dépourvues du Liban, de promouvoir l’emploi de Libanais, de freiner l’émigration et de promouvoir le dialogue intercommunautaire pour le développement.

Les partenaires du réseau sont importants parce que nous partageons les mêmes valeurs et nous faisons connaître nos expériences à travers les publications du réseau et ses rencontres et débats. J’aimerais intensifier nos rencontres dans les pays du Sud et du Nord car elles sont une source d’enrichissement. Qui était, au fond, Louis-Joseph Lebret ? Un militant, chrétien, humaniste et un homme de science et d’action qui a compris les défis de notre époque avant d’autres. »


Enocque François (Haïti) : Passer de la parole aux actes

Travaille sur les inégalités scolaires et sur les questions de pratique démocratique en Haïti. Il a été l’un des intervenants de l’atelier international « Relations société civile - pouvoirs publics » (Haïti, 2006) et de la Rencontre Lebret 2010.

« Placer l’Homme au centre du débat n’est pas suffisant. Il faut agir. Il est important, pour moi, d’être un homme d’action. Il faut parler, il faut discuter mais il faut passer de la parole aux actes… Prenez l’exemple du système éducatif haïtien : une grande partie de élèves haïtiens sont trop âgés et personne n’en parle. Je m’intéresse également à la question des enfants et des jeunes de la rue, en rapport avec le système éducatif haïtien, dont on ne parle pas beaucoup non plus. Ce sont donc, en général, les opprimés. Comment en sortir ? Par la formation bien sûr. Des formations destinées à sensibiliser, à placer l’Homme au cœur de la réalité pour prendre en compte ses besoins réels, les besoins exprimés par la personne elle-même. Mais aussi pour établir un lien entre les citoyens et les décideurs politiques.

C’est là que le réseau doit jouer son rôle car la force, le courage, tendent à diminuer lorsqu’on ne se met pas ensemble. Par l’entraide, chacun peut apporter sa contribution au regard de ses expériences et de ses actions sur le terrain. Échange mutuel : je donne, je prends, je donne à l’autre, l’autre reçoit.

Comment les Haïtiens peuvent-ils participer à la reconstruction de leur pays ? Comment tenir compte de leur réalité, de leurs besoins réels et comment la population pourrait-elle formuler ses attentes ? Comment faire pour que ses demandes soient prises en compte par les autorités ? Voilà les questions auxquelles nous devons répondre. »


Vous pouvez retrouver l’intégralité de ces témoignages sur notre site, dans la rubrique « Notre vision », à l’onglet "Témoignages de membres du Réseau international Lebret présents sur le terrain"

Notes

[1] - Roland Colin : Administrateur de la France d’outre-mer au Soudan français (Mali actuel), Roland Colin a été ensuite directeur de Cabinet de Mamadou Dia au Sénégal dans la phase cruciale de passage à l’indépendance. En 1966 il a succédé au père Lebret à la tête de l’IRFED. Il est président d’honneur de Développement et Civilisations Lebret-IRFED. Il a publié Sénégal notre pirogue, au soleil de la liberté – journal de bord 1955-1980 aux éditions Présence Africaine, Paris, 2007.

[2] - Paul Houée : Prêtre, sociologue, auteur des ouvrages : L.-J. Lebret, un éveilleur d’humanité, Atelier, 1997 et Repères pour un développement humain et solidaire, Atelier, 2009. Actif depuis 1979 dans le réseau Lebret, il est membre de BRES et a été vice-président du Centre Lebret et des Amis du père Lebret.


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