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Sortir de la trahison de l'opulence

Développement et civilisations, n°385, juillet 2010

Textes de Christian Arnsperger(1) et libre-propos de Yves Bertelot


Sommaire

Éditorial

Sortir de la trahison de l’opulence

L’espoir d’un renouveau citoyen


Éditorial

par Richard Werly et Yves Berthelot

Pour André Schafter

A l’heure de boucler ce numéro, nous est parvenue la triste nouvelle de la disparition à 86 ans, le 17 août dernier, de notre ami et ancien président André Schafter. Pionnier de la presse catholique française, ce proche collaborateur de Georges Hourdin à la Vie Catholique avait, dans les années 70 et 80, tenu les rênes du Centre Lebret, alors dirigé par Fred Martinache. Il fut aussi longtemps l’un des piliers du Centre Catholique International de Genève.

André avait connu le père Louis-Joseph Lebret, dont il partageait nombre de convictions. André aimait le monde et réfléchissait sans cesse à ses évolutions. Il gardait, malheureusement trop éloigné de Paris pour rester en contact fréquent avec nous, la conviction que l’œuvre accomplie par le réseau Lebret au service d’un développement respectueux « de l’homme et de tous les hommes » avait toute sa pertinence et devait être poursuivie.

Coïncidence du calendrier, nous publions ce mois-ci un article décapant sur la mondialisation et son impact sur les sociétés. André Schafter, qui recevait et lisait toujours Développement et civilisations dans sa retraite ardéchoise, aurait à coup sûr eu des commentaires. Sans doute aurait-il distingué le besoin naturel de rébellion et de vigilance, du bilan de cette disparition des frontières dont il reconnaissait aussi les effets positifs. Le débat, comme toujours avec lui, aurait été feutré. Si possible autour d’une bonne table. Et dans le souci du respect des opinions et des individus. André Schafter croyait passionnément au dialogue. Qu’il soit donc rassuré : ce dialogue reste, et restera, notre raison d’être.


Sortir de la trahison de l’opulence

Par Christian Arnsperger

La parenthèse enchantée de la mondialisation est en train de se refermer. Il est temps d’exiger la mise en place d’un véritable mouvement de la Transition écologique et économique, chargé de coordonner et de financer des initiatives citoyennes novatrices.

Sur quoi se fondent nos modes de production et de consommation actuels ? Essentiellement sur une ex-tension des rythmes et des étendues de prédation. Cette réponse peut sembler abrupte, mais elle semble incontournable : la mondialisation économique et financière actuelle est l’aboutissement d’une formidable entreprise d’accaparement prédateur – sous des atours plus ou moins « civilisés ».

Une si fragile « souveraineté »

Dans nos esprits modernes, l’idée de souveraineté est étroitement liée à deux lieux communs : le marché globalisé et la démocratie de grande échelle. Souveraineté économique du consommateur et souveraineté politique du citoyen se combinent étroitement au sein de nos pseudo-démocraties capitalistes. Émerge la figure d’un citoyen-acheteur, qui attend d’un État central la protection de son revenu.

Certes, nous n’irons pas jusqu’à prétendre que le pouvoir politique se soit complètement dilué dans l’économique. Rien n’est moins vrai. Nous votons, nous exerçons bon an, mal an nos responsabilités de citoyens. Cependant, il est frappant de voir que le gros de nos revendications à l’égard de nos dirigeants concerne notre pouvoir d’achat. Exercer le pouvoir politique, c’est essayer de canaliser vers l’électeur un maximum de pouvoir d’achat, c’est-à-dire de ressources réelles accessibles grâce à un revenu monétaire. Actuellement, la souveraineté politique concerne (en grande partie) la maximisation de la souveraineté du consommateur, c’est-à-dire la possibilité pour un maximum de détenteurs de revenus d’accéder aux biens que le marché mondialisé peut lui offrir.

Citoyens du monde, nous le sommes avant tout à travers notre compte en banque qui, à condition d’être suffisamment fourni, nous permet d’accéder à la vaste « tuyauterie » des échanges économiques mondiaux. Citoyens de nos pays, nous le sommes surtout à travers nos demandes, adressées à nos élus, de pouvoir être protégés contre tout ce qui pourrait amoindrir notre accès – littéralement 24 heures sur 24 – à cette « tuyauterie ».

Nous, citoyens-acheteurs, avons à notre disposition les services d’une planète entière, qui « tourne » sans cesse afin qu’avions et camions puissent livrer en temps et heure les divers points de vente, où chacun d’entre nous se rend aveuglément après son travail. Même quand on croit être conscient de la « mondialisation » et de la « globalisation », on ne se figure probablement pas toujours l’inouï grouillement d’activité et d’affairement par lequel des personnes, sur toute la planète, se consacrent sans discontinuer à acheminer des lieux de production aux lieux de consommation les innombrables denrées que notre carte de paiement ou de crédit nous permet d’acquérir en un ou deux « clics » .

Intoxiqués par l’économie globalisée

La roue des affaires tourne sans une milliseconde de répit, à en donner le vertige à qui en prend vraiment conscience. Cette économie globalisée qui « ne dort jamais » fait éminemment partie de notre souveraineté de citoyens-acheteurs, à un point que nous ne soupçonnons même plus. A chaque instant de chaque heure de chaque journée, notre argent, nos réseaux de transports et nos traités commerciaux nous assurent l’accès à la Grande Tuyauterie, au grand réseau de « productoducs » plus ou moins virtuels qui – à l’instar des oléoducs et des gazoducs – quadrillent chaque parcelle de notre planète. L’expérience de ne pas trouver, dans le rayon habituel de notre supermarché ou de notre épicerie, l’inévitable paquet de pâtes s’apparente à celle de l’Inca se réveillant pour constater que le soleil, ce matin, ne s’est pas levé. C’est comme la fin du monde. Superbement souverains, nous n’osons y croire. Plusieurs siècles de commerce et de consolidation du capitalisme ont, semble-t-il, rendu notre approvisionnement local aussi inévitable que la course du soleil sur l’horizon.

Pourtant, notre souveraineté est singulièrement fragile. Nous qui nous pensons civilisés et pacifiques, cette fragilité même nous rend anxieux et, à l’occasion, féroces. La raison est évidente : étendre à l’ensemble du globe les réseaux d’interdépendance dans l’approvisionnement, cela inscrit chacun de nous au sein d’une division mondiale du travail dont la complexité n’a d’équivalent que les dispositifs multilatéraux (commerciaux comme financiers) censés en garantir le fonctionnement. En fait, l’un des rôles que nous donnons à nos décideurs est de gérer pour nous notre insertion dans cette division mondiale du travail, et de nous assurer de notre pouvoir d’achat en son sein. La tâche plutôt ingrate dévolue à nos ministres et à nos fonctionnaires est de gérer nos rapports complexes avec des personnes juridiques plus ou moins lointaines – pays, régions, grandes entreprises – dont nous attendons, au jour le jour, notre approvisionnement en matières premières, en énergie, en alimentation, en biens de consommation et en liquidités financières. Raison pour laquelle, nous le constatons quotidiennement, les enjeux économiques globaux occupent la majeure partie des débats politiques domestiques.

Percer à jour les structures de l’accaparement mondialisé

Depuis plusieurs siècles, les penseurs libéraux du « doux commerce » nous ont convaincus que ce maillage étroit et ouvert de liens commerciaux serait le remède aux conflits et aux guerres qui secouaient les nations d’ancien régime(2). La construction européenne illustre en effet cette idée : depuis plus de soixante ans, nous vivons en bonne intelligence entre anciens belligérants, parce que notre interdépendance commerciale au sein du grand marché intérieur européen nous y incite fortement.

Cependant, cette relative réussite ne doit pas occulter le constat d’un échec grandissant au niveau planétaire. Nous autres, Occidentaux, projetons parfois trop facilement nos « facilités » sur des peuples qui en sont totalement dépourvus. Nous interprétons le monde à travers des lunettes libérales et marchandes, comme si tout le monde avait le même accès que nous à la Grande Tuyauterie du marché mondial. Or, le constat planétaire est plutôt affligeant. Sous couvert de « libéralisation » des échanges, l’Occident opulent a, grosso modo, transformé à son avantage, et consolidé par des institutions telles que l’Organisation mondiale du commerce (OMC), les canaux d’approvisionnement qui lui permettent d’« aspirer » et d’ « attirer » la majorité des ressources alimentaires et énergétiques mondiales.

Ce qui, par notre lorgnette idéologique, s’appelle libre-échange et marché mondial, prend un tout autre nom quand on le regarde sous l’angle des pays en développement : on devra plutôt parler d’entreprise concertée d’accaparement des moyens matériels de survie par les puissances occidentales, Europe et États-Unis en tête. Si l’on y ajoute l’émergence des hyper-puissances démographiques que sont la Chine, l’Inde et le Brésil, on constate inévitablement que le soi-disant « doux commerce » est surtout l’institutionnalisation d’asymétries profondes au sein de la division internationale du travail.

Certes, on peut défendre la thèse selon laquelle le monde est devenu fortement « multipolaire » quand on se focalise sur les secteurs industriels. Cependant, quand on regarde deux grands secteurs de la survie de base – l’approvisionnement en nourriture et l’approvisionnement en énergie – on doit bien avouer que c’est la concentration et l’asymétrie qui dominent. Le « marché libre » ne l’est que pour ceux qui ont les moyens effectifs d’y accéder – et pour cela, il faut avoir derrière soi un appareil d’État qui se consacre à renforcer et sauvegarder le pouvoir d’achat de ses citoyens.

En bref, l’idée selon laquelle la « souveraineté » serait facilement obtenue en combinant la maximisation du pouvoir d’extraction et l’utilisation du pouvoir géopolitique – cette idée qui a guidé la formation même de l’Occident moderne, et dont nous profitons très, très largement aujourd’hui, est loin d’être la description d’un universel. La majorité des populations du globe, loin d’être souveraines en ce sens, sont en réalité mises au service de « notre » souveraineté. L’actuelle tendance à vouloir transformer des denrées alimentaires en matières premières énergétiques ne fait que renforcer cette mise au pas d’une majorité de la planète au service des soi-disant « besoins » d’une minorité.

Un certain nombre d’économistes, soucieux de justice et d’égalité, croient encore aujourd’hui dans les vertus libératrices d’une intégration de tous au marché mondial. Dans la vision du « doux commerce » qui nous accompagne et nous structure depuis plusieurs siècles, on ne saurait leur donner tort. Après tout, pourquoi ne pas tenter de réformer de fond en comble l’OMC, ou de créer d’autres régulations du commerce mondial, tout en promouvant le « commerce équitable » ? Cela ne permettrait-il pas de rééquilibrer les immenses asymétries que notre voracité alimentaire et énergétique a engendrées ?

Cette vision d’un commerce mondial plus équilibré n’a de chances d’être crédible que si nous abandonnons, dans la foulée, le coeur même de ce qui nous fait aujourd’hui participer au commerce – à savoir, la compulsion rapace d’extraction, d’appropriation et de consommation. En effet, à quoi cela servirait-il de vouloir associer à égalité tous les peuples de la Terre – tous les pays, toutes les régions, toutes les villes, toutes les communautés – à une entreprise d’autodestruction à grande échelle ? Nous connaissons les chiffres : si chaque citoyen du monde élève son niveau de consommation alimentaire et énergétique au niveau actuel des citoyens des USA, il faudrait 6 ou même 9 planètes Terre…

Repenser et restructurer les systèmes économiques locaux

L’implication est évidente et radicale : au lieu d’intensifier des échanges mondiaux qui ne sont soutenables à court terme que par une destruction de notre planète à moyen terme, et au lieu de rêver pour tous une participation égale et « équitable » à cette intensification insoutenable, il faut d’urgence repenser et restructurer les mécanismes clés de notre système économique – ou plutôt, comme on va le voir, de nos systèmes économiques locaux.

Ce vaste commerce, réputé pacificateur et porteur de développement pour tous, n’a été rendu possible que par une matière première énergétique abondante et à bas prix, et cette matière première est en voie d’épuisement. La « parenthèse enchantée » de deux siècles d’expansion des échanges économiques planétaire est en passe de se refermer. Et avec elle, s’éloigne très probablement la vision d’une souveraineté alimentaire et énergétique de tous basée sur la division maximale du travail productif au niveau de la planète.

[…] Un capitalisme vert va-t-il remédier à ces mécanismes profonds simplement parce qu’on produira des éoliennes, des sacs en maïs ou des moteurs à cogénération ? Tant que l’enjeu sera la rentabilité maximale, donc le travail productif et le loisir consommatif, nous ne sortirons pas de la logique ambiante. Il n’est pas plus joyeux d’être exploité pour des éoliennes ou des saris en lin biologique que pour des automobiles ou des chaussures de sport. Raison principale du malentendu : le capitalisme vert insiste sur la centralité des ressources naturelles et de l’environnement, mais nettement moins (ou pas du tout) sur l’écologie humaine.

Quand ses défenseurs nous disent que, par ailleurs, il faut se débarrasser de la mentalité du « toujours plus » pour aller vers le « toujours mieux », ils semblent oublier de nous dire comment nous allons nous y prendre, au sein d’une logique capitaliste mondialisée où, précisément, « toujours mieux » coïncide avec « toujours plus ».

Non, décidément, l’aménagement intérieur du mobilier social-capitaliste par partenariat public-privé entre les entreprises, les syndicats et les pouvoirs publics nous fait tourner en rond. Le dialogue social est certes un indispensable garde-fou, et les luttes syndicales n’ont pas perdu de leur actualité. Mais tout cela manque singulièrement de vision, et d’une saine radicalité. Les partis en place (qu’ils soient dans la majorité ou dans l’opposition) font encore recette, mais c’est sur fond d’un essoufflement croissant.

De citoyens éveillés à militants

Les citoyens, eux, sont de plus en plus nombreux à le sentir, et à se déplacer en douce vers des mouvements politiques et culturels nouveaux, comme l’objection de croissance, la simplicité volontaire, les villes et communes en transition, les coopératives ou les écovillages. Non qu’ils soient tous des « anarchos » prêts à tout faire sauter, loin de là. Ils travaillent d’ailleurs souvent eux-mêmes comme salariés, voire comme managers. Simplement, ils prennent conscience de ce qu’Ivan Illich, Jean-Pierre Dupuy et d’autres ont appelé, dès les années 1970, la « trahison de l’opulence »(3).

Ils voient que les promesses de sens de la vie que le capitalisme productiviste et consumériste nous a proposées n’ont pas été tenues : les externalités bio-environnementales ont atteint des dimensions effarantes et ne sont pas combattues par les chercheurs de profits ; et les internalités anthropo-environnementales atteignent, elles aussi, des dimensions préoccupantes et sont maintenues dans l’obscurité par la masse des capitalistes, des managers et des consommateurs, trop heureux d’en tirer bénéfice (jusqu’à ce qu’ils en soient eux-mêmes victimes).
Ces citoyens éveillés se décident à devenir des militants existentiels(4).

Nous entrons dans une nouvelle ère citoyenne, celle où chercheront à émerger des initiatives post-capitalistes : entreprises coopératives orientées vers la décroissance des profits destructeurs et vers des modes de production démocratiques, écovillages adossés à des agriculteurs bio, communautés locales en quête d’autosuffisance économique, habitats groupés tournés vers la lutte « en acte » contre le consumérisme, quartiers alternatifs destinés à vivre avec des « circuits courts », etc.

Pour un Ministère de la transition économique

Il s’agit de les accompagner, de les financer, de les encourager et de les amplifier, non de les récupérer ou de les mettre sous tutelle. Il faut notamment repenser radicalement nos politiques de soutien de revenu : un Revenu de transition économique (RTE), incluant soins de santé et pension, permettrait à ceux qui y aspirent de se déconnecter de la logique dominante et de construire sur le long terme des exemples de vie alternative. Cela protégerait autant que possible ces initiatives contre la concurrence déloyale de la logique capitaliste, féroce réductrice de coûts et gaspilleuse d’humains.

N’est-il pas temps d’exiger la mise en place – en face du Ministère de l’économie et des finances, et doté d’une puissance budgétaire équivalente – d’un véritable Ministère de la transition économique, chargé de financer, de coordonner et d’accompagner ces initiatives citoyennes économiquement novatrices ? […]

L’idée qui sous-tend toutes ces mesures n’est ni la dictature écologique, ni l’endoctrinement anticapitaliste. Au contraire, il s’agit de créer une réelle égalité des chances, qui ne consiste pas seulement dans la possibilité pour tous les citoyens de devenir des participants à égalité au sein des rouages du capitalisme (ce qui est l’image bien souvent véhiculée quand on parle d’« employabilité » et même de « croissance verte »), mais bien dans la possibilité pour tous les citoyens de choisir consciemment leur mode de vie et les relations de production, de consommation et de distribution des ressources dans lesquelles ils veulent déployer ce mode de vie.

L’égalité des chances, c’est l’égalité d’accès

L’égalité des chances, ce n’est pas simplement la possibilité égale pour tous de participer à la « coopération sociale » au sein du système économique actuel. C’est aussi et avant tout l’égalité d’accès pour tous aux ressources de sens (connaissances économiques, idées philosophiques, outils psychologiques et symboliques, réseaux de pratiques politiques, conceptions et pratiques spirituelles) qui permettent de repenser et de refaçonner en même temps le social et, en son sein, l’humain. Militer en faveur d’un « autre monde » au sein de nos démocraties pluralistes, c’est avant tout avoir – en tant que citoyen – le droit et la possibilité effective de se façonner personnellement et collectivement au sein d’une collectivité démocratique qui tolère et encourage l’expérimentation(5).


Libre-propos

L’espoir d’un renouveau citoyen

L’article de Christian Arnsperger mérite d’être lu calmement sans se laisser impressionner par le terrorisme des mots et des expressions « pseudo-démocraties capitalistes », « mobilier social-capitaliste », « externalités bio-environnementales », « internalités anthropo-environnementales ». Il va en effet beaucoup plus loin que l’anticapitalisme primaire, dont l’auteur se défend d’ailleurs, ou de l’espoir de beaucoup de faire de la demande de produits écologiques et d’équipements permettant des économies d’eau et d’énergie le nouveau moteur de la croissance. Il nous propose non pas une révolution qui passe, mais un changement radical de comportement dont chacun serait l’acteur responsable, souverain.

Ne pas se défausser sur la collectivité

Souverain. Le mot « souveraineté » joue un grand rôle dans ce texte. La souveraineté est ici tantôt le pouvoir suprême attribué à l’ensemble des citoyens au plan politique et à l’ensemble des consommateurs au plan économique, tantôt le pouvoir de chaque individu de choisir ce qu’il consomme et pour qui il vote. Ambiguïté heureuse qui nous rappelle que nous ne pouvons nous défausser facilement sur la collectivité ou l’État des choix que nous faisons. Dommage, par contre, que l’expression « souveraineté alimentaire » soit ici associée à une « division maximale du travail productif » alors que, pour Via Campesina et les nombreuses ONG de développement qui la revendiquent, il s’agit du choix souverain par un peuple de la manière de pourvoir à son alimentation. Rien à voir avec le « doux commerce » de Montesquieu.

Au delà de la condamnation de la surconsommation et des inégalités, somme toute classique, l’idée vraiment stimulante du texte est de rappeler que le consommateur et le citoyen sont une même personne. Dès lors, les responsables politiques, démocratique-ment élus, font tout pour satisfaire leurs électeurs-consommateurs et donc pour leur assurer l’accès à la masse des biens disponibles. Le changement ne pourra donc venir que des citoyens qui découvriraient que consommer n’est pas tout et qu’ « accéder aux ressources de sens » compte. Sans le mentionner, l’auteur retrouve ici le message de Populorum Progressio, le développement de tout l’homme.

Faire changer les habitudes

L’on ne peut que souhaiter avec l’auteur que des citoyens se prennent en main au niveau local et instaurent dans des espaces plus ou moins vastes des modes de vie alternatifs et que ces expériences soient suffisamment attractives et exemplaires pour que d’autres les rejoignent. L’on peut souhaiter que ces expériences soient tolérées voire soutenues par la puissance publique. Cependant les phalanstères ont pour la plupart échoué et les pays émergeants montrent que le désir de consommation n’est pas qu’un vice occidental. Faire changer les habitudes demande de faire changer l’image du souhaitable partout dans le monde. Pour y parvenir, des raisonnements solides, d’heureuses initiatives individuelles et de bons exemples locaux sont précieux, mais aussi des contraintes légales et des incitations que les États responsables doivent décider collectivement.

Yves Berthelot

Notes

[1] - Christian Arnsperger est docteur en sciences économiques, chercheur au FNRS (Fonds national de la recherche scientifique) en Belgique et enseigne à la chaire d’éthique économique de l’Université catholique de Louvain.

[2] - Voir notamment l’ouvrage classique d’Albert Hirschman, Les passions et les intérêts : Justifications politiques du capitalisme avant son apogée, trad. fr., Paris, PUF, 1980, pour un exposé limpide de la doctrine du « doux commerce » et de ses présupposés anthropologiques. (Original : The Passions and the Interests, Princeton, Princeton University Press, 1977.)

[3] - Jean-Pierre Dupuy et Jean Robert, La trahison de l’opulence, Paris, Presses Universitaires de France, 1976.

[4] - Voir Christian Arnsperger, Ethique de l’existence post-­capitaliste : Pour un militantisme existentiel, Paris, Ed. du Cerf, 2009, notamment le prologue et les troisième et quatrième parties.

[5] - La version complète de ce texte, dont on vient de lire ici quelques extraits, peut être téléchargé à l’adresse suivante : www.uclouvain.be/cps/ucl/doc…. Une discussion plus approfondie des thèmes abordés ici a eu lieu sur le blog de Christian Arnsperger, intitulé TRANSITIONS (www.transitioneconomique.blo…).


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