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Populorum Progressio et son contexte

CR Session 1 - 24 octobre 2006

Intervention de Pierre Vilain

26 mars 1967 ! C’est le jour de Pâques. Paul VI, en signant sa lettre encyclique Populorum Progressio, dote les catholiques, rassemblés en Eglise, d’une véritable charte de la solidarité internationale.

1967 ! Où en est donc, à cette date, cette planète dont le Créateur a confié la gérance à l’homme ? Sans doute convient-il de remonter à 1955 et à la conférence de Bandung, une importante ville d’Indonésie, proche de Djakarta la capitale. En avril de cette année 1955, les responsables de 29 pays asiatiques et africains se sont réunis pour crier, à la face de la planète, que le tiers monde entendait exister par lui-même et pour lui-même. C’est le temps du non-alignement. Les pays pauvres, eux aussi, ont des droits. Pour les conquérir définitivement, ils entendent demeurer non-alignés. C’est-à-dire exister et vivre ni sous la coupe de Washington, ni sous la férule de Moscou. Le tiers monde commence, ainsi, à dessiner son propre itinéraire.

Dans les années soixante, le monde, lui, continue de vivre dangereusement. C’est la guerre entre l’Est et l’Ouest qui, Dieu merci, reste froide. En 1961, les Soviétiques de Khrouchtchev ont édifié le Mur de Berlin. La vieille Europe est coupée en deux. A l’Ouest, les pays, plus ou moins solidaires ou vassaux des États-Unis, s’efforcent, au sein de la Communauté européenne, d’imaginer, pas à pas, un vivre-ensemble libéré de la puissance des deux Grands. A l’Est, l’URSS a placé sa lourde patte sur tous les pays situés de son côté du Mur. Elle y maintient des pouvoirs communistes à son image et à sa solde.

Certes, les responsables de chacun des deux blocs s’efforcent de défricher, par nécessité faute de conviction, les voies d’une coexistence pacifique. Mais, comme en témoigne la crise des missiles soviétiques de Cuba, en 1962, une querelle peut, à tout moment, déclencher la foudre nucléaire. Les deux principaux protagonistes, qui ont eu le courage et l’intelligence d’éviter le pire, n’ont pas profité des retombées de leur action en faveur de la paix. Deux ans plus tard, Khrouchtchev est chassé du Kremlin au bénéfice de Brejnev. Et JF Kennedy est assassiné à Dallas le 22 novembre 1963.

Les années soixante, ce sont aussi les jours de la décolonisation. En 1962, l’Algérie, enfin, est indépendante au terme d’une guerre atroce de huit années. L’Algérie, une sorte de symbole ! Celui de la victoire des droits des peuples à disposer d’eux-mêmes. C’est la même année que naît, en France, le CCF (Comité catholique contre la faim) qui deviendra, bientôt, le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement). Un changement de titre qui est voulu et vécu comme le signe d’une volonté et d’un projet.

En Amérique latine, c’est la nuit et l’horreur. En 1964, les militaires prennent le pouvoir au Brésil pour y établir une dictature sans merci. Un peuple tout entier devient sans droits. Et cette nuit va s’étendre, de proche en proche avec le soutien des États-Unis, dans l’ensemble de l’Amérique latine. Démocratiquement élu en 1970, Salvador Allende, le leader de la gauche chilienne, est assassiné en septembre 1973. La place est libre pour le sinistre Pinochet.

Et voici que surviennent les événements de 1968. D’une capitale à l’autre, d’un pays à l’autre, les jeunes prennent possession de la rue. Ils exigent d’exister pour eux-mêmes et revendiquent, en priorité, le droit à la parole. Les journées sont toujours tumultueuses. Elles sont, parfois tragiques. Yan Palak, un étudiant, meurt à Prague. Il s’immole par le feu. Geste extrême de volonté d’indépendance et de liberté. Une liberté écrasée par les chars soviétiques qui déferlent sur la Tchécoslovaquie.

Mai 1968 aux faces multiples. Celle du sang et des larmes. Celle aussi des chants et de la convivialité retrouvée. Période impossible à embrasser en quelques lignes. Mais moment où les jeunes, rassemblés, ont, d’une manière pour le moins très agitée, posé à la société tout entière des questions essentielles de l’avenir. Questions auxquelles, aujourd’hui encore, il n’a pas été répondu.

L’accumulation des événements n’empêche nullement les techniques de multiplier les performances. La télévision et l’électroménager envahissent les pavillons et les appartements et l’usage de la pilule contraceptive devient banal. Pour ne citer que ces exemples. A un tout autre niveau, le Soviétique Youri Gagarine est, en 1961, le premier des cosmonautes à effectuer le tour de la terre. Et, le 21 juillet 1969, c’est un Américain, Neil Amstrong, qui sera le premier à marcher sur la lune. Notre année 1967 est, décidément, bien encadrée !

Chacun de ces événements est important. Pourtant, l’essentiel est, sans doute, ailleurs. Dans la découverte, mois après mois dans les années soixante, d’une autre division du monde. Celle qui sépare les pauvres des nantis. Les populations des pays du Sud de celles des pays du Nord. Le monde découvre que ses richesses sont, de fait, réservées à une faible minorité. Sans souci des exigences du droit et de la justice. L’immense masse du peuple de la misère souffre de la faim. Au risque d’en mourir. Cette situation n’est pas, a priori, nouvelle. Ce qui est neuf, c’est que, désormais, avec la croissance des moyens de communication, tout le monde le sait. De New York à Moscou et de Stockholm à Johannesbourg.

La télévision s’invite à la table des familles des pays industriellement développés. Elle y apporte des images insoutenables. Des alignements et des alignements répétés d’enfants africains squelettiques. Si proches d’un lendemain fatal que leurs petits visages, créés pour rire et pour chanter, prennent les traits d’un vieillard. Ces enfants sont condamnés à mourir avant d’avoir vécu. Les images asiatiques de l’Inde ou d’ailleurs, comme celles des favelas latino-américaines, n’ont rien à envier au choc des photos du Sahel africain.

Simultanément, le monde découvre que la faim n’est pas une fatalité. D’une part, les ressources, produites par la terre, sont suffisantes pour nourrir tous ses habitants. D’autre part, les famines ne sont pas, simplement, l’inévitable conséquence de situations climatiques défavorables. Elles sont, au moins tout autant sinon plus, le fruit empoisonné d’une mauvaise gestion,- délibérée ou non, des ressources de la planète. On sait, désormais qu’il n’est pas honnête d’accuser la seule nature pour décharger l’homme de ses responsabilités.

Des millions et des millions d’enfants, de femmes et d’hommes des pays du Sud ne disposent pas de quoi survivre. Et la minorité privilégiée de ceux des pays du Nord compte les points d’accroissement régulier de son niveau de vie. Personne ne peut plus prétendre l’ignorer. Mais la majorité feint de ne rien savoir. Trop occupée à faire croître des lendemains qui chantent matériellement. L’automobile et la télévision, les appareils électroménagers et les voyages à l’étranger… On donnera bien quelques sous, voire un gros chèque, à la collecte annuelle pour le tiers monde. Mais pour continuer, aussitôt, à vivre comme avant.

1967 ! Le concile est achevé depuis deux ans. Lors de la cérémonie solennelle de clôture, le 8 décembre 1965, Paul VI a demandé aux évêques des cinq continents de mettre, sans attendre, en mouvement les intuitions et les orientations du Vatican. Les chrétiens vivent alors un moment rare et privilégié. l’Église les invitent à sortir. A vivre leur foi dehors, sans peur, avec et dans le respect de tous les autres. L’Église, elle-même, est heureuse de sortir d’elle-même et de ses habitudes pour marcher à la rencontre d’un monde riche de promesses mais agité et en recherche de lui-même et de son à-venir. Le monde devient le compagnon d’une Église servante, forte de sa fragilité comme de sa pauvreté.

Populorum Progressio s’inscrit ainsi sur une double trajectoire : celle de l’avenir ouvert par le concile et celle du passé sans qui le concile n’aurait jamais eu lieu.

Commençons par le passé. Indéniablement, le concile Vatican II n’aurait jamais été convoqué sans l’audace souriante et l’intuition évangélique de Jean XXIII, ce pape de transition qui en aura surpris plus d’un. Mais peut-être (sans doute ?) cette initiative inattendue n’aurait-elle pas été possible sans le développement, à partir de l’entre-deux guerres, d’un courant missionnaire radicalement neuf. Il ne s’agissait pas, loin s’en faut, de répéter l’épopée missionnaire du 19ème siècle, mais de "rendre le Dieu de Jésus le Christ présent au monde et le monde présent à ce Dieu". Et sur cette trajectoire, sans afficher ni cacher, a priori, ses convictions de travailler - avec d’autres dont les convictions pouvaient être différentes - à la transformation du monde pour le rendre plus juste et plus fraternel. La foi chrétienne, vécue ensemble, intégrait la dimension politique de l’espérance et de la charité.

« Rendre Dieu présent au monde et le monde présent à Dieu ! ». Depuis le début des années trente avec la naissance de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) –1927, officiellement en France - et, dans la foulée, avec le développement des mouvements d’Action catholique, dans tous les milieux sociaux et culturels, ce souci était devenu prioritaire dans l’Église.

Lorsque Jean XXIII annonce, à l’aube de 1959, quelques mois après son élection, sa volonté de convoquer un concile, l’Action catholique, avec ses mouvements, est, en France, à son zénith. Mais elle n’est pas seule. Les paroisses, comme le propose un livre de Georges Michonneau, alors curé de Colombes, dans la banlieue parisienne, se veulent « communautés missionnaires ». C’est-à-dire qu’elles s’intéressent autant, voire davantage, à celles et ceux qui vivent loin de l’Église, qu’aux fidèles de la messe dominicale. La Bible, qui était interdite de libre accès aux laïcs, est enfin remise entre leurs mains. Ils la lisent, en particulier le Nouveau Testament, et partagent leurs découvertes et leurs interrogations. L’Écriture sainte, restituée, nourrit ainsi leur prière.

Plutôt réservée ou sceptique sur son titre de fille aînée de l’Église, la France se découvre pays de mission. Le court ouvrage, publié sous ce titre en 1943, par Henri Godin et Jean Daniel, deux prêtres du diocèse de Paris, devient un livre de chevet pour toute une génération de prêtres et de militants. Sous l’occupation nazie, le STO (Service du travail obligatoire) conduit, de force, des milliers de jeunes Français dans des usines en Allemagne. Des prêtres les accompagneront, volontairement, pour se faire leurs aumôniers. Pour les rejoindre, ils sont contraints de partager leur existence au quotidien. Comme l’ont fait, avant eux, les prêtres prisonniers de guerre, partageant celle de leurs camarades des Stalags et des Oflags. Ils découvrent une autre manière d’être et de témoigner .

De retour en France et la liberté retrouvée, un certain nombre d’entre eux, en accord avec leurs évêques, choisissent de travailler en usine ou sur les chantiers, où quelques aînés les avaient déjà précédés. Les prêtres ouvriers sont nés et, avec eux, une manière nouvelle de vivre le sacerdoce. « A hauteur d ’homme », selon une expression qui fera date. Dans la même dynamique, s’inscrit la fondation, en 1941, de la Mission de France, aujourd’hui Communauté-Mission de France qui, depuis, ne cesse de rechercher et d’expérimenter des voies nouvelles et renouvelées pour la Mission.

Chaque croyant se sait et demeure - personnellement - pécheur , mais chacune et chacun découvre, simultanément, la dimension collective du mal. On parle de péché social. L’homme est défiguré -et le Dieu incarné et crucifié avec lui - parce que l’organisation de la société est impitoyable aux pauvres et aux petits.

Voilà pour le passé. Trop vite parcouru. J’aurais désiré, notamment, monter aussi la manière originale dont Populorum Progressio s’inscrit dans la foulée des grandes encycliques sociales, inaugurées avec Rerum novarum (Léon XIII en 1891). Mais le temps passe. Entrons donc, maintenant, sur la trajectoire de l’à-venir où Populorum Progressio ne peut être séparée du concile.

Dès l’ouverture de celui-ci, Jean XXIII s’était affirmé on ne peut plus clairement. « l’Église est l’Église de tous mais, aujourd’hui plus que jamais, c’est l’Église des pauvres ! ». N’est-ce pas pour faire entendre la voix des pauvres, pour réclamer justice en faveur des damnés de la terre de ce siècle que Paul VI publiera son encyclique cinq ans plus tard ?

A la vérité, comment pourrait-on séparer Populorum Progressio et Gaudium et Spes, la constitution conciliaire sur l’Église dans le monde de ce temps ? Ce sont les mêmes hommes - avec Louis-Joseph Lebret parmi eux - qui ont travaillé à nourrir ces deux textes et à les rédiger. La proximité était telle, dans le temps et l’objectif, que Paul VI a pris une décision, surprenante pour tous et regrettable pour certains, afin d’éviter tout mélange susceptible de créer la confusion. Au début de l’année 1964, Paul VI avait demandé à Louis-Joseph Lebret d’être la première plume de l’encyclique. Autant dire le rédacteur du texte de base. Lebret remettra sa copie à l’heure. Pourquoi, dès lors, le pape a-t-il attendu près de trois années avant de publier l’encyclique dont la signature est datée du 26 mars 1967 ? Certainement pas parce que le texte de Lebret ne convient pas. Mais parce qu’après avoir longtemps consulté et réfléchi, le pape a préféré attendre la clôture du concile, et respecter ainsi la liberté des pères conciliaires et leur travail.

La Constitution sur l’Église dans le monde a été placée sur orbite dès 1963. Mais l’ampleur de la tâche et la variété des sensibilités, parmi les évêques, étaient telles que le résultat n’a été acquis que dans les toutes dernières journées du long parcours de Vatican II.

Les difficultés multiples et les contradictions profondes que les évêques ont du surmonter pour aboutir au grand texte que constitue Gaudium et Spes suffisent à expliquer que Paul VI se soit refusé à peser trop lourdement sur les débats par la publication d’une encyclique sur le développement des peuples. Le pape entendait respecter, au plus profond, la liberté de ses frères dans l’épiscopat. C’est ainsi que Populorum Progressio prendra sa route, seulement à Pâques 1967. Un retard qui ne ralentira pas l’élan de ce document exceptionnel. Un élan qui se mêlait, pour se fortifier, à l’effervescente dynamique née du Concile. Tout particulièrement en Amérique latine ou la priorité aux pauvres obtenait ses lettres de noblesse. La publication de Populorum Progressio date d’un peu plus d’un an lorsque se réunit du 25 août au 6 septembre 1968, la conférence épiscopale latino-américaine de Medellin. Véritable Pentecôte pour l’Amérique latine, cette conférence reconnaît, selon le mot du théologien belge Joseph Comblin, que « les pauvres sont au centre de la Bible et que l’Église doit donc être l’Église des pauvres ». Il ne s’agit pas seulement, comme le demande Gaudium et Spes, de regarder le monde avec sympathie et confiance, ce qui est, à la fois, neuf et essentiel. Il convient aussi de regarder le monde en accordant, enfin, aux pauvres la priorité. Parce que la priorité aux pauvres y était réellement vécue, l’Amérique latine devint alors un centre de rayonnement et un lieu de référence pour toutes celles et ceux qui, à travers le monde, étaient habités par l’extraordinaire espérance de renaissance déclenchée par le concile. Ainsi, c’est dans un climat neuf et appelant à l’imagination et au courage que Populorum Progressio sera reçue, lue et relue.

Pour une Église servante et pauvre ! Du Sud au Nord et du Nord au Sud c’est alors beaucoup plus qu’un slogan. L’élan, initié par le concile, se nourrit et se fortifie. A la fois par une lecture renouvelée de la Parole de Dieu et par une attention aiguisée aux situations inhumaines dont des foules d’enfants, de femmes et d’hommes sont victimes à travers le monde.

La théologie de la libération, avec les choix pragmatiques qui l’animent et l’accompagnent, devient contagieuse. En Europe, mais aussi, et d’une manière beaucoup plus originale, en Asie et en Afrique. Un peu partout, les théologies contextuelles – celle qui ne s’attardent pas à regarder le ciel en oubliant la terre - s’éveillent et se réveillent portées par un souffle nouveau. Bruno Chenu l’a décrit, avec talent et compétence, dans son ouvrage « Théologies chrétiennes des tiers mondes ».

Théologies et tiers mondes au pluriel ! Parce que ni les Noirs des États-Unis et ceux de l’Afrique, ni les Asiatiques n’ont cherché à copier servilement leurs sœurs et frères latino-américains. A leur tour, ils ont lu et relu le message biblique. Mais debout ! Et dans leur propre terre. Comment vivre sa foi en Afrique sans prendre en compte la colonisation ? Comment les Sud-Africains pourraient-ils faire l’impasse sur l’apartheid si longtemps présenté comme inspiré de la Bible des chrétiens blancs ? Comment s’étonner que l’Asie ait découvert ou re-découvert l’impérieuse nécessité du dialogue interreligieux ?

Ce n’est donc pas par hasard qu’avec Jean XXIII et le concile apparaissent, enfin, de grands textes internationaux. C’est-à-dire des textes qui intègrent, dans l’itinéraire ecclésial, la dimension internationale des problèmes et la solidarité active avec les plus démunis qu’elle implique au nom de l’Évangile. Plus ou moins consciemment, le Peuple de Dieu les attend et les appelle. Il ne sera pas déçu. Regardant le monde avec amitié, l’Église tournait enfin le dos à une théologie pessimiste de la Rédemption du monde. Selon cette théologie, le monde a, certes, été sauvé par la mort et la résurrection du Christ. Mais il n’en demeure pas moins marqué, prioritairement, par le péché. Au risque de laisser à penser que le monde est, a priori, mauvais. A cette proposition à l’accent pessimiste, le concile préférait une théologie de la Création.

Résolument optimiste. Oui, l’homme est pécheur. Mais ce qui compte, d’abord, c’est l’histoire sacrée de cet homme. Dieu l’a créé à son image et ressemblance. Et c’est cela - et non pas le péché - qui demeure essentiel.

Les années passent mais cela n’enlève rien à la nouveauté radicale de ce choix. Voici plus de quarante ans ! Au fil des années conciliaires, d’autres documents viendront confirmer cette volonté d’accueillir, sans a priori, les questions de l’aujourd’hui. On pense spontanément aux deux dernières encycliques de Jean XXIII : Mater et Magistra (1961) et Pacem in Terris (1963). La première reconnaît que le sous-développement est le problème numéro un du siècle. Quant à Pacem in Terris, elle restera comme une sorte de testament de Jean XXIII. Lui qui sait que, désormais, sa mort est proche, fait preuve d’une audace inouïe. Dommage que le temps nous manque pour s’y arrêter.

Avec Pacem in Terris, l’Église s’annonce convaincue que l’heure du monde est, désormais, la sienne. Elle pressent que les pauvres doivent être accueillis les premiers à ce rendez-vous des temps nouveaux. C’est dans le prolongement de cette audacieuse trajectoire que Paul VI inscrit son effort. A la fois, pour mener Vatican II à son terme et pour que l’Église s’applique à mettre en œuvre, sans attendre, les orientations du concile.

Refusant, de fait, le statut de prisonnier volontaire que Pie X avait choisi au moment de la chute des États pontificaux, le pape se fait nomade et pèlerin. En 1964, il part pour Jérusalem. Le successeur de Pierre retourne dans la cité où Jésus a été condamné et crucifié. Celle aussi d’où Pierre est parti, pour porter dehors la Nouvelle qui est bonne. Au cours de ce périple aux sources du christianisme, Paul VI rencontrera le chef de l’Église orthodoxe, le patriarche Athénagoras. L’unité des chrétiens prend le visage d’un accessible fraternel.

Au cours des années suivantes, Paul VI, le concile achevé, visitera les cinq continents. Chemin faisant, il s’arrêtera à New York, pour prendre la parole devant l’Assemblée générale des Nations unies. Aux gestes signifiants, le pape ajoute des écrits qui convient au courage et à l’action. Et qui, déjà, annoncent, dans une certaine mesure, la charte de la solidarité internationale dont le peuple de Dieu sera doté avec Populorum Progressio.

Je n’analyserai pas ce texte. Mon propos, en effet, est d’observer, avec et pour vous, comment et sur quel terrain ce texte a mûri et s’est enraciné. Pour constater que ce texte est très biblique et très moderne. Sur les sentiers de la justice, la boussole n’a pas changé. C’est toujours Jésus le Christ et son évangile. Boussole ordonnée au nord magnétique que constitue le fulgurant chapitre 25 de Matthieu : « J’avais faim… ». Oui, la boussole est la même mais, désormais, l’océan est sans limites.

Je terminerai en formulant deux remarques. La première : Populorum Progressio ne serait, sans doute, jamais venu au monde si, depuis plus de dix ans déjà, des femmes et des hommes n’avaient engagé leur vie tout entière au service de la solidarité . La seconde : comment situer Populorum Progressio sans accorder à Louis-Joseph Lebret la place qu’il mérite ?

Première plume du texte de l’encyclique, Lebret lira le texte définitif sur l’autre rive. Le rédacteur de 1964 est mort, épuisé par le travail et la maladie, le 20 juillet 1966. Un peu moins d’un an avant la publication de l’encyclique. Le nom de Lebret n’en restera que plus étroitement lié à Populorum Progressio. Au jour de sa publication, Paul VI n’hésitera pas - ce n’est pas dans les habitudes du Vatican - à associer le nom de Lebret à une encyclique qu’il présente officiellement, « en hommage à sa mémoire ». Lebret, « cet homme venu de l’avenir », comme l’appellera Jean-Paul II le 3 décembre 1986. Vingt ans après sa mort. « Cet homme venu de l’avenir ». Le mot est trop joli pour en ajouter un autre. Merci !

Témoignage de Claude Baehrel

Avoir été présent à Saint Pierre de Rome le 26 mars 1967, jour de sortie de l’encyclique Populorum Progressio, est un événement qui marque une vie. Ce fut le cas de Claude Baehrel qui témoigne, pour cette première session, de la portée que l’encyclique a représenté dans sa vie au moment de sa parution.

Populorum Progressio a la particularité de nous faire sortir de la seule orbite de l’Eglise catholique. Elle s’adresse à l’humanité toute entière et se fait force de proposition pour tout un chacun. Elle représente, par ailleurs, un signe fort de son époque, concernant tout particulièrement les questions qui touchent aux relations internationales et au développement. Elle est, en quelque sorte, la validation de l’expérience de nombreux chrétiens, impliqués dans un engagement pour le développement des pays du « tiers-monde ». Ces derniers (tout particulièrement l’Afrique), sont alors en train de démarrer une nouvelle phase de postcolonisation mettant au premier plan leur volonté d’autonomisation. On a alors le souci de passer de l’aide à la coopération et ce passage est, au-delà du monde chrétien, une transformation profonde dans les relations internationales.

L’encyclique Populorum Progressio est donc marquante à quatre égards :

· L’affirmation d’une foi au développement

Tout en stigmatisant la situation de pauvreté dans le monde et l’urgence de l’éradiquer (voir la première partie de l’encyclique), Populorum Progressio est un appel à changer le monde avec la croyance forte qu’on peut entièrement faire sortir l’humanité de la famine, de l’ignorance, etc.
Dans un climat politique et économique favorable (période des 30 Glorieuses), le combat pour le développement semble possible. La création du CCFD s’inscrit dans cette foi au développement : la « victoire finale » contre la pauvreté est l’objectif et ceux qui militent pour l’atteindre ne doutent pas de sa proche réalisation.
Aujourd’hui, cette foi est bien plus mitigée. En témoignent les Objectifs du millénaire pour le développement qui proposent comme objectif de réduire seulement de moitié, en 2015, les familles en dessous du seuil de pauvreté. On est loin, avec un tel objectif, d’atteindre la « victoire finale » espérée par les militants des années 1960-70.
Le fatalisme serait-il devenu une idéologie ? De part et d’autres, on fait le constat d’un certain cynisme des jeunes générations, concernant notamment les questions de développement. L’optimisme économique caractéristique des 30 Glorieuses a été remplacé par une période de récession reléguant l’intérêt de la population pour le développement, loin derrière celui qu’elle manifeste dans les situations d’urgence humanitaire. Les années 1980-90 ont, en effet, été le socle d’un changement profond amenant les gens à se solidariser en masse pour l’humanitaire. La bataille idéologique entre le CCFD et Médecins sans frontière en est la preuve : d’un côté le développement avec des bases militantes de plus en plus faibles, de l’autre côté l’urgence humanitaire avec des soutiens populaires de plus en plus importants. Peut-être que « sauver les gens », les assister directement, est plus gratifiant que s’impliquer dans un processus long et compliqué de développement ? Peut-être également que les générations militantes des années 1960-70 n’ont pas su transmettre leur enthousiasme ? Toujours est-il que cette foi au développement, qui a tant marqué l’encyclique Populorum Progressio, semble aujourd’hui en grande partie oubliée.

· L’ affirmation d’un développement intégral

Rappelons-nous la formule de Lebret, reprise dans l’encyclique : « le développement de tout l’homme et de tous les hommes ». _Populorum Progressio replace le développement économique dans une dimension plus large. Les fruits de la croissance doivent être redistribués de manière plus équitable et le développement doit s’appuyer sur la pluridisciplinarité : prise en compte de la culture, de l’éducation, de la santé, etc. et non uniquement de la dimension purement économique. A l‘heure où les Nations unies « saucissonnaient » allègrement les différentes dimensions du développement (la culture pour l’UNESCO, la santé pour l’OMS, …), l’encyclique affirme l’importance de cette pluridisciplinarité. C’est une façon de remettre à sa place le primat de l’économique et de la croissance sur les autres dimensions du développement. Le texte en souligne d’ailleurs les dangers, notamment celui du libéralisme, ce qui ne peut que nous rappeler vigoureusement le contexte actuel de mondialisation néo-libérale.
L’encyclique insiste par ailleurs sur le concept de programmation. Il faut un pilote dans le développement, mais pas n’importe lequel. Lebret a traduit cette vision dans les plans de développement qu’il a mis en place, dans les années 1960 au Liban et au Sénégal. Dans ces contextes grandement multiculturels, la planification du développement impliquait une vision globale du développement, et la prise en compte des dimensions ethnique, religieuse et démographique.

· L’affirmation d’un développement auto-assumé

Cette notion d’auto-développement, où les populations sont les acteurs à part entière de leur propre développement, et non seulement des « bénéficiaires », a connu un retentissement fort, notamment en Amérique latine. Des mouvements populaires ont émergé : organisations paysannes, coopératives, chantiers de développement, animation rurales, etc. Les populations se sont mobilisées en communauté pour leur propre développement. Les programmes villageois « Food for Work » sont un exemple de cette dynamique de définition, élaboration et mise en œuvre, par les paysans eux-mêmes, des étapes de leur développement.

· Le passage de l’assistance à la coopération

Le texte de l’encyclique fait référence au service : un service militaire remplacé par un service pour la coopération ? Le message a eu un impact fort sur la conception de l’assistance technique mise en œuvre par les pays du Nord envers les pays du Sud. En 1963, la France instaure le VSNA , et près de 25 000 postes (surtout enseignants) sont créés dans les années 60. Le mot d’ordre est : « il faut former votre homologue », traduisant l’idée un véritable renforcement des capacités locales, se démarquant ainsi d’une logique d’assistanat. L’idée de volontariat international émerge à ce moment là, et se traduit aussi dans la solidarité internationale au travers des mouvements comme les Scouts et les Guides, qui s’impliquent dans la formation des cadres. N’oublions pas néanmoins que cette idée de volontariat profite au moins autant au pays qui envoie des volontaires qu’à celui qui les reçoit.

Les participants ont exprimé le besoin de non seulement relire l’encyclique dans son contexte de parution, y compris dans ses lacunes (l’impression qu’à certains égards, elle reste un texte assez lénifiant, notamment en ce qui concerne la responsabilité de l’Eglise dans le contexte néo-colonial), mais surtout dans ce qu’elle apporte comme questionnements actuels. La question a été posée dans l’assistance de savoir pourquoi les prêtres semblent ne pas prendre en compte ce texte et ses implications, pourquoi leur sens social semble si bas ? Or, en Afrique notamment, on attend beaucoup de l’Eglise, notamment sur le terrain de l’espérance. L’espérance comme moyen de construire ses propres capacités (les propres capacités d’un pays à gérer, par exemple, une ressource telle que le pétrole, et les masses financières qu’elle génère). L’espérance comme moyen pour faire face aux conflits. L’espérance comme moyen de ne pas dépendre et tout attendre de l’extérieur.


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