LOGO -DCLI - Centre International Lebret-Irfed

Accueil du site > Documents > Revue

« Nous sommes tous des rescapés du 12 janvier 2010 »

Développement et civilisations, n° 381, mars 10

Numéro spécial publié conjointement par
le Mouvement pour la Coopération International (MCI) de Genève
et
le Centre Lebret-Irfed de Paris

Textes par Suzy Castor(1)
et Laënnec Hurbon(2)

Éditorial

"Nous sommes tous des rescapés du 12 janvier 2010"

Quelques nouvelles de nos partenaires

Résumé de la Déclaration des coorganisateurs et coprésidents de la Conférence internationale des donateurs pour un nouvel avenir en Haïti

Comprendre le contexte haïtien

Libre Propos

Éditorial

par Richard Werly

Au service des Haïtiens

Nous avions mis le cap sur Haïti. C’était en juin 2006. Comme nous essayons toujours de le faire, notre équipe parisienne dirigée par Isabelle Duquesne avait, aux côtés de nos partenaires haïtiens, tenu à Port-au-Prince un atelier de réflexion dont les leçons, depuis le séisme du 12 janvier 2010, résonnent encore plus fort dans nos têtes.

Nous avions parlé des défaillances de l’État. Nous avions évoqué la nécessité et les conditions d’un sursaut de la société civile. Nous avions évoqué les pièges dans lesquels les Haïtiens sont depuis si longtemps enfermés. Puis la terre a tremblé en ce début d’année. Et nos pires cauchemars sont devenus réalités.

Les vérités illustrées par le séisme et ses dévastations sont autant de blessures. Haïti est aujourd’hui à genoux. Mais l’on ne dira jamais assez combien son sort est, plus que jamais, entre les mains de ses acteurs nationaux : administrations, entreprises, organisations non gouvernementales, associations de quartiers. Ce sont cette force et cette envie de renaître qui ressortent de tous les appels et messages reçus, depuis ce jour tragique, de nos partenaires, dont nous vous donnons ici quelques nouvelles. Que ces derniers en soient donc convaincus : notre réseau international est à leurs côtés. À leur service. Pour dire et faire connaître leurs vérités de l’après 12 janvier.

« Nous sommes tous des rescapés du 12 janvier 2010 »

par Suzy Castor

Les dévastations causées par le tremblement de terre survenu en Haïti le 12 janvier exigent un sursaut national et international sans précédent. Plus de 200 000 morts, 250 000 blessés, des millions de traumatisés psychologiques, un million et demi de nouveaux sans logis et plus de 500 000 déplacés : l’État et la population sont à genoux. Avec ses partenaires haïtiens, frappés eux aussi mais néanmoins mobilisés dès la première heure, le Réseau international Lebret entend relayer les appels des acteurs locaux, comme celui, ci-dessous, de l’historienne Suzy Castor.

Chaque Haïtien de la zone métropolitaine et des communes avoisinantes a gravé dans sa mémoire ce moment, de l’espace d’un cillement, qui lui a laissé des traces indélébiles. On se rappelle dans les moindres détails les faits et les sensations… On réfléchit encore sur cette minute, sur cette décision, sur ce geste qui a été fait ou qui n’a pas été fait et qui a scellé la différence entre la vie et la mort.

Nous poursuivent avec ténacité les appels sans écho dans la recherche d’un être cher, l’espoir même devant l’évidence, l’angoisse de ne pouvoir sortir vivant ceux qui communiquent encore sous les décombres, l’effondrement de maisons, d’édifices, de maisonnettes, fruits de tant de sacrifices, qui ont emporté sans appel les souvenirs de toute une vie, le regard hagard des survivants exprimant leur désarroi et leurs interrogations…

Les pertes immatérielles, encore impossibles à évaluer, approfondissent encore davantage le vide que nous ressentons tous. La découverte de l’horreur qui, avec pudeur ou comme effet de théâtre, s’est révélée et se révèle encore à nous, peu à peu, dans toute sa dimension…
Et la vie doit continuer malgré les frustrations, les peines, les carences de toutes sortes et surtout le gouffre de l’absence d’êtres chers, avec ces blessures vives ou cette tristesse ténue qui nous enveloppe.

Chapeau à la solidarité interhaïtienne !

En dehors de toute organisation, avec littéralement les mains nues, des brigades de citoyens et de secouristes bénévoles se sont constituées pour le sauvetage des survivants sous les décombres ou pour assister les blessés avec peu de moyens et beaucoup d’ingéniosité. Des draps blancs, surgis on ne sait d’où, ont vainement essayé de donner une certaine dignité à ces milliers de cadavres de parents, d’amis ou simplement d’inconnus.

Au milieu de cet effondrement apocalyptique de la ville et des symboles de l’État, beaucoup, peut-être avec naïveté et même ingénuité, nous nous sommes mis a rêver de voir au petit matin du 13 janvier, le Président, debout devant le palais national fortement ébréché, accompagné du gouvernement et de tous les anciens présidents de la République qui ont vécu, dans leur chair, les affres de ces secondes.

Nous désirions tellement, dans cette nouvelle épreuve, entendre une adresse à la nation, appelant à resserrer les rangs, à mobiliser toutes les forces pour sauver la patrie en danger, annoncer immédiatement certaines mesures d’appui avec nos faibles moyens, rappeler que nous formons une seule nation et un seul pays, et affirmer avec conviction que dans cette nouvelle étape de notre vie de peuple rien ne saurait continuer comme avant le 12 janvier… Dommage !

Cependant, on ne saurait ne pas souligner la disparition des centaines de cadres expérimentés ou de fonctionnaires entraînés de la structure permanente de la fonction publique. En outre, l’immédiat exode massif a drainé vers l’extérieur, peut-être de manière définitive, des milliers de professionnels, de jeunes universitaires, étudiants et écoliers.

Ce manque de ressources humaines accéléré aura un fort impact sur le futur de la nation. Un million et demi de sans logis ; des sources de travail dans les secteurs formels et informels volatilisées. Les retombées du séisme, loin de se circonscrire à la zone métropolitaine, ont profondément atteint tout le pays.

Nos défaillances mises à nu

Ainsi, a été mise à nu l’absence de logements, d’infrastructures, de services et les grandes limitations administratives, financières de nos villes. Pointent déjà virtuellement des problèmes encore plus grands, inhérents à cette nouvelle situation, si dès maintenant les dispositions adéquates pour les éviter ne sont immédiatement prises et appliquées.

Cette catastrophe, dépassant en magnitude tout ce que l’on pourrait imaginer, a été révélatrice des défaillances politiques et sociales.

Car, depuis déjà longtemps, les mises en garde répétées des spécialistes et non-spécialistes laissaient présager le pire si aucune mesure n’était adoptée. La construction sauvage des riches villas et des misérables maisonnettes, flanquées sur les flancs des montagnes, ou la multiplication des villes misères, couchées dans le lit des nombreuses ravines, défiant toutes les règles de construction et d’urbanisme ; l’insalubrité, la déforestation, l’exploitation effrénée des carrières de sables du morne Hôpital, formaient l’ensemble de conditions d’une mort annoncée de la zone métropolitaine.

La solution des problèmes, il est vrai, en revient à tous les citoyens, mais elle incombe, en premier lieu, aux pouvoirs publics. L’incapacité de nos dirigeants, dans la prévision et la gestion de catastrophes, ainsi que leur complète dépendance de l’aide attendue de l’étranger ont été claires. Aucune orientation pour la gestion de l’aide humanitaire, aucun plan d’urgence…

Si, depuis le séisme, certaines mesures, peu à peu, sont adoptées, il n’en reste pas moins vrai que le plan stratégique gouvernemental, cohérent pour lancer le pays sur la voie de la reconstruction, et surtout l’appel à toutes les forces vives de la nation, rejetant toute position de clans et d’intérêts de groupes, n’ont pas encore été lancés jusqu’à cette date.

Après le séisme, l’indispensable sursaut

Nous avons élu un président pour cinq ans et son mandat se termine le 7 février 2011, soit 374 jours après ce 12 janvier ! À lui de ressouder la nation, d’orienter la vision de la construction et reconstruction de nos infrastructures et structures et de projeter l’avenir. Il doit assumer, le cas échéant, le remaniement du gouvernement actuel, et prendre l’initiative de soumettre formellement une proposition aux partis politiques, aux divers secteurs de la société civile et à la population en général. Peut-être n’est-il pas faux d’affirmer que le plus difficile nous attend et que la reconstruction et construction, greffées sur notre longue crise structurelle, seront longues.

Les partis politiques et la société civile organisée, malgré vents et marées, incompréhensions, avancées et reculs, doivent aborder, de façon consensuelle avec le gouvernement, cette conjoncture qui exige beaucoup de vision, de sacrifices, de dépassement de soi. Absents durant l’immédiat postcata-clysme, ils doivent se construire dans un « macornage(3) » avec la population, particulièrement en ce moment d’extrême souffrance, faire connaître leur programme et leur projet de société dans un langage accessible à tous les secteurs, car dans le monde contemporain, la communication demeure un instrument primordial.

La société civile organisée a été aussi absente et elle est aussi faible. Ce post séisme lui offre l’occasion de se dynamiser, de s’organiser en secteurs pour offrir des propositions de solutions, capables d’assurer la bonne marche de la reconstruction dans ses différents aspects. La pleine participation à cette entreprise, au-delà de ses contours matériels, comporte l’accouchement d’une nouvelle société. Car, ici, nul ne doit se tromper. Rien ne pourra être comme avant le 12 janvier.

Rompre pour mieux reconstruire

Pour sortir de cette crise multiforme qui affecte depuis si longtemps la société haïtienne, les ruptures, plus que jamais, sont obligatoires. Au long de ce parcours se construira le leadership individuel et collectif indispensable qui nous fait tellement défaut. Il faut le répéter, Haïti ne peut faire face efficacement, ni à l’urgence de la catastrophe, ni à la reconstruction, sans l’aide internationale qui s’est d’ailleurs manifestée de façon multiforme et a été extraordinaire et émouvante.

Ce redressement national est impératif. En coordination avec les partis politiques et la société civile, le pouvoir haïtien doit devenir un interlocuteur valide, avec un plan stratégique pour orienter, comme il se doit, une coopération normale. Rebattre les cartes

Les grands désastres peuvent provoquer de grandes secousses politiques et sociales, et ils représentent souvent un tournant dans la vie des peuples. Le séisme de 1972 de Managua (Nicaragua), avec un lourd bilan de destruction de la ville et environ 6 000 morts et 20 000 blessés, a provoqué un vrai tremblement de terre politique pour le régime somoziste qui n’a pas été à la hauteur de la situation. Ainsi, la crise nationale s’est-elle aiguisée et a-t-elle contribué à renforcer le mouvement sandiniste qui s’engagea sur la route du triomphe de juillet 1979.

De même, la gestion inadéquate du violent tremblement de terre, qui a détruit en septembre l985 le centre ville de Mexico, a marqué aussi le début de la perte d’hégémonie du PRI (Parti révolutionnaire institutionnel) qui, sanctionné au cours des élections de 1988, connut son premier échec électoral en 2000 avec la perte du pouvoir après un « règne » de plus de 71 ans.

On pourrait aussi citer l’évolution de la situation, suite au tremblement de terre au Guatemala en septembre 1976 ; l’avalanche de boue du volcan du Nevado de Ruiz en Colombie en novembre 1985 ; le séisme du Salvador en janvier 2001 ; et enfin, l’ouragan Katrina à la Nouvelle Orléans, en août 2005, qui a eu une forte répercussion sur le gouvernement de Bush et le Parti républicain aux États-Unis.

En Haïti, dans la gestion de l’urgence du post-tremblement de terre, si les 600 camps de réfugiés, levés spontanément dans la zone métropolitaine, et les problèmes des réfugiés en province ne sont pas traités avec efficacité, les explosions sociales, rapidement converties en émeutes politiques, peuvent être à craindre.

La route sera longue et peut être très difficile avec les caractéristiques de notre évolution récente : le « laissez grennen(4) », l’absence d’État, l’auto satisfecit, le chire pit(5), la corruption, l’incapacité d’une concertation, l’exclusion sociale et le calice bu jusqu’à la lie d’être toujours cité comme le pays le plus pauvre, le plus corrompu, le plus dépendant, le plus incapable etc. La continuité nous conduira à l’abîme.

Quelques nouvelles de nos partenaires

Nous ne déplorons aucun décès parmi les membres et collaborateurs directs du Réseau international Lebret. Cependant, de nombreux parents et amis proches de ceux que nous connaissons ont été emportés lors du terrible séisme du 12 janvier 2010.

Dans la capitale Port-au-Prince, beaucoup d’édifices, dont les sièges d’ONG, sont écroulés et désormais inutilisables, avec perte de tout le matériel de bureau, comme nous le signale l’ICKL (Institut culturel Karl Lévêque), ou gravement endommagés comme c’est le cas de la PAPDA (Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif).
Ces deux entités furent co-organisatrices avec le Centre Lebret-Irfed du séminaire tenu en 2006 à Gressier sur les « Relations entre la société civile et les pouvoirs publics en Haïti ». Il s’agit d’organisations faîtières fédérant des groupements et des associations, notamment paysannes, qui ont également participé à ce séminaire. Beaucoup ont été touchés mais l’intensité des dégâts causés par le séisme varie en fonction des zones géographiques.

L’association PAIS (Programme d’appui à l’insertion sociale), est située à Cap haïtien, dans le nord du pays, et n’a donc pas souffert de dommages. Elle fait maintenant face à un défi : comment intégrer à ses activités de développement communautaire l’urgence de l’accueil des réfugiés sismiques qui ont afflué par milliers dans les zones de province.

Marlyse Thommen
Représentante du Centre Lebret-Irfed
au sein de la Plate-forme Haïti-Suisse
marlyse.thommen@bluewin.ch

Résumé de la Déclaration des coorganisateurs et coprésidents de la Conférence internationale des donateurs pour un nouvel avenir en Haïti

La Conférences des donateurs du 31 mars 2010 a récolté 9 milliards de dollars de promesses de dons au profit de la reconstruction d’Haïti.

Les activités de proximité devront être coordonnées avec un grand nombre de communautés-clés : le peuple haïtien, la société civile, les ONG, les gouvernements locaux, le secteur privé, la diaspora haïtienne ainsi que l’ensemble des parties prenantes de la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH).

Objectifs de l’aide : renforcer l’autorité de l’État, améliorer l’efficacité des gouvernements locaux, renforcer les capacités des institutions nationales et locales, atténuer les risques de vulnérabilité aux catastrophes, protéger l’environnement, promouvoir et protéger les droits de l’homme et l’égalité entre les sexes, et créer un environnement favorable à l’essor du secteur privé et de la société civile.

Principaux concepts et principes retenus :

  • décentralisation politique, institutionnelle et économique ;
  • participation et leadership des femmes ;
  • nécessité de fournir une assistance humanitaire continue, particulièrement à l’approche de la saison des pluies et des ouragans ;
  • importance de l’agriculture, secteur permettant d’assurer la sécurité alimentaire et la décentralisation ;
  • nécessité d’un accès égalitaire aux services de santé ;
  • rôle capital du secteur privé comme catalyseur du développement économique ; nécessité de la mise en œuvre de réformes pour d’établir un climat d’investissement plus favorable aux entreprises.

Institutions de contrôle de l’aide à créer :

  • une Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti, devant aboutir à la création d’une Autorité de développement haïtienne, pour conforter le rôle de leadership du gouvernement haïtien dans la définition des priorités en matière d’aide internationale ;
  • un Fonds de reconstruction d’Haïti pour lequel la Banque mondiale devrait servir d’Agent fiscal, afin de canaliser les ressources d’aide significatives de manière plus efficace et d’améliorer la coordination.

Comprendre le contexte haïtien

par Laënnec Hurbon

Le Centre Lebret-Irfed et l’ICKL (Institut culturel Karl Lévêque) ont co-organisé en juin 2006 un atelier de réflexion sur les relations entre société civile et pouvoirs publics. Trois ans avant le séisme, les explications alors apportées sur le fonctionnement défaillant de l’État en Haïti et sur ses causes restent malheureusement valides.

Comprendre la nature de l’État

En Haïti, on peut affirmer que l’État fonctionne pour lui-même ; il s’agit d’un État très particulier. Pour comprendre cela, il faut faire un retour sur l’histoire, surtout au XIXème siècle, au cours duquel l’État va se développer sous la forme d’une colonisation interne de ses propres citoyens. Ce faisant, il développe une image extérieure, et son interlocuteur devient l’étranger et non pas la population locale, et encore moins le monde paysan. Toute la politique des gouvernements successifs consiste alors, non pas à élaborer un projet politique de construction et de développement du pays, mais à justifier son action au regard de l’étranger. Et nous sommes toujours dans cette situation aujourd’hui : le projet politique du pays n’est pas élaboré en fonction des besoins des populations, mais dans l’optique des institutions internationales.

Comprendre les relations entre l’État et les paysans

Au cours de l’histoire du pays, le visage que montre l’État haïtien, notamment dans son rapport avec le monde paysan, est celui d’une organisation, d’une structure qui ne fonctionne que pour elle-même. Pour ce faire, l’État met en place un ensemble de systèmes d’organisation et de stratégies d’exclusion qui assurent à des cercles fermés la mainmise sur des secteurs vitaux pour les populations. D’où le fait qu’il soit perçu comme un État de façade et un État prédateur. Cette pratique produit une série d’habitus : la population rurale entre dans ce fonctionnement, est « prise dedans », mais ne voit pas comment sortir de cette situation d’exclusion, si ce n’est au travers de l’exode, en s’installant massivement en ville - où le monde pay-san vit toujours en situation transitoire -, principalement Port-au-Prince, ou par une sortie totale d’Haïti.

La nature de l’État a conduit les paysans, non seulement à s’enfermer dans la « victimisation » et dans un désir de fuite vers un ailleurs, mais aussi à développer une stratégie d’être « en dehors » de l’État et d’empêcher son intervention dans leur espace social. Exclus, ils rejettent l’État et n’envisagent aucune autre voie de sortie que celle de l’indifférence, ou de la lutte et de la confrontation.

Comprendre le rôle des religions et des ONG

Dans ce contexte, les religions et les organisations non gouvernementales (ONG) peuvent jouer un rôle majeur. Elles vont accomplir un rôle de substitution pour pallier les manques de l’État : d’une part, elles se constituent en autorité à l’égard des populations ; d’autre part, elles s’offrent comme possibilité de « sortir mentalement » de leur île. Perméable aux religions, le paysan est prêt à les accueillir toutes. Elles lui donnent une histoire, une histoire non liée à une situation nationale, une situation de sortie. Grâce à la religion, le paysan peut vivre « ailleurs » dans son propre pays. Les ONG, vécues comme substitution à l’État, peuvent renforcer l’exclusion par rapport à l’État. Cette façon d’agir a une répercussion réelle sur la vie des individus, sur leurs initiatives et leur positionnement par rapport à l’État et au monde. Les religions peuvent instaurer des sphères d’influences, une atomisation, un éclatement des groupes ; les ONG peuvent créer - chacune dans son domaine et dans sa zone - de petits États où s’exerce leur influence, ce qui entraîne une diminution de la conscience nationale collective.

Le problème que pose dès lors la présence et l’action des religions et des ONG est de contribuer à survaloriser la conscience de victime dans laquelle se sont enfermés les mouvements paysans sans pour autant développer la connaissance des droits et devoirs des personnes. Les paysans, conscients d’être victimes, n’ont pas forcément connaissance de leurs droits et devoirs, base de la citoyenneté ; et c’est cela même qui contribue à les exclure !

L’enjeu d’avenir

Un espace de construction démocratique est possible en Haïti. Il faut pour cela : une prise de conscience de la citoyenneté qui implique droits et devoirs, une revalorisation des pouvoirs publics au niveau local, un important travail d’éducation.

Libre propos

Un Plan d’action au service de qui ?

Le Plan d’action pour le relèvement et le développement d’Haïti vient d’être présenté à la communauté internationale. Les orientations qui se dégagent de ce texte sont plus qu’inquiétantes.

Dans un pays où 70 % de la population vit dans les zones rurales (à laquelle il faut désormais ajouter les réfugiés qui ont afflué en masse après le séisme), qui consacre 80 % de la valeur de ses exportations à l’achat de denrées alimentaires de base, et qui souffre de graves problèmes de déforestation et d’érosion, pourquoi ne pas définir une politique agricole clairement favorable à l’agriculture familiale, qui mobilise la main d’œuvre et favorise une juste rémunération du plus grand nombre ? Et pourquoi ne pas mettre l’accent sur une gestion durable de l’environnement ? Pourquoi ne proposer que des solutions techniques partielles, intensives en intrants et en capital, qui ne feront qu’accroître la dépendance du monde paysan aux secteurs industriels et la dépendance du pays aux importations ?

Au lieu d’essayer de limiter l’exode rural, on prévoit d’utiliser la masse des travailleurs à des « travaux à haute intensité de main d’œuvre ». Cette formule recouvre une réalité plus que troublante : dans la lignée des programmes post-crise Cash for Work, il s’agit d’employer la population à la réalisation de gros œuvres en les payant à un salaire inférieur au marché régulier. Nous avons voulu faire part de nos questionnements à quelques amis haïtiens et avons joint au téléphone Camille Chalmers. Il souligne que ce sont des programmes qui maintiennent la mentalité d’assistanat et l’acceptation des emplois précaires.

Autre mesure-phare de la relance économique : les zones franches. Or on connaît les conditions terribles des travailleurs dans ces zones de non-droit (les maquiladoras au Mexique, par exemple). On sait aussi que l’effet d’entraînement sur l’économie nationale est quasiment nul : l’investissement étranger fonctionnant avec des capitaux « hirondelles » (qui repartent au bout de quelques années) ne fortifie pas le secteur industriel national.

Et enfin, les organisations haïtiennes ont-elles eu la place qui leur revenait dans le processus de formulation du Plan d’action ? Sur ce point aussi, Camille Chalmers nous a livré ses réflexions lapidaires : il n’y a pas eu de consultation digne de ce nom, à peine quelques ONG convoquées à la va-vite la veille de la rencontre organisée le 19 mars pour présenter le Plan d’action élaboré les jours précédents par le gouvernement haïtien et ses partenaires bilatéraux…

Alors, l’avenir d’Haïti se prépare-t-il encore une fois sans sa population ? De qui ce Plan d’action sert-il les intérêts ?

Isabelle Duquesne
Directrice du Centre Lebret-Irfed
isabelle.duquesne@lebret-irfed.org

Le Centre Lebret-Irfed et le Mouvement pour la coopération internationale (MCI) reversent les dons que leur ont fait parvenir de nombreuses personnes de leurs réseaux respectifs, à la Plateforme Haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA) et au Programme d’Appui à l’Insertion Sociale (PAIS), afin d’appuyer ces organisations haïtiennes engagées dans la durée pour la réorganisation sociale du pays.
C’est à ce titre que le MCI s’est associé à la co-publication de ce numéro spécial.
Contact : mci@mci.fgc.ch
Site web : www.mci.fgc.ch

Notes

[1] - Suzy Castor est directrice du Centre de recherche et de formation économique et sociale pour le développement (CRESFED).
« Ce texte veut honorer la mémoire de Jean Anil Louis-Juste, vilement assassiné quelques heures avant le séisme ».
Contact : sucastor@yahoo.com

[2] - Laënnec Hurbon est professeur à l’Université Quisqueya de Port-au-Prince et directeur de recherche au CNRS à Paris.
Ce texte est issu de la publication du Centre Lebret-Irfed, Relations société civile - pouvoirs publics en Haïti.

[3] - Macornage : concubinage.
Macorne : lien en peau qui unit deux bœufs par les cornes ; concubine

[4] - Laisser grennen : laisser-faire, laisser-aller

[5] - Chire pit : zizanie


Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Contact | Mentions légales | Crédits