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L'islam aux prises avec lui-même

Développement et civilisations, N° 380, jan.-fév. 10

par Abdurrahman Wahid(1),
Andrée Feillard(2)
et Darwis Khudori(3)

Éditorial
L’islam aux prises avec lui-même, par Abdurrahman Wahid
Quelques dates
Les chrétiens indonésiens mettaient en lui tous leurs espoirs, par Andrée Feillard
En Asie, la religion à l’épreuve de la politique, par Darwis Khudori
Libre Propos

Éditorial

par Richard Werly

Besoin d’Asie

Abdurrahman Wahid n’avait rien de l’orateur envoûtant au premier abord. De nos rencontres au milieu des années 90 à Djakarta me reste au contraire l’image d’un sage, presque sur la réserve. L’homme, déjà, se savait diminué. Presque aveugle, il tâtonnait du regard. Malade, il marchait péniblement. Il était, en somme, tout sauf un harangueur de foules.

Son charisme venait donc d’ailleurs. De l’histoire de sa famille. De sa maîtrise des textes religieux. De la finesse de sa pensée. Et de sa capacité de persuasion. Wahid profitait largement de cette piété filiale chère au continent asiatique. Il était respecté, car lettré. Il y avait en lui de cette sagesse immanente dont l’Extrême-Orient, encore aujourd’hui, a souvent le secret.

De cette personnalité découlait bien sûr sa vision de l’islam, arrivé, rappelons-le, en Indonésie par le commerce et les marchands arabes, et non par la conquête armée. « Gus Dur », comme tous l’appelaient, était l’homme de la synthèse spirituelle. Il avait compris que la religion musulmane doit tenir compte de chaque terreau culturel et social. Il était en cela profondément javanais : homme à la pensée-labyrinthe, respectueux de la complexité des âmes.

Il faut, maintenant qu’il n’est plus parmi nous, y voir un signe. A l’heure où la balance économique mondiale penche de plus en plus du coté de l’Asie, l’héritage de Gus Dur nous montre combien cette partie du monde peut nous apporter en terme de compréhension des autres et de diversité. Non pas que tout s’y passe bien, comme le décrit plus loin notre ami Darwis Khudori. Mais parce que de l’Asie vient à la fois le souffle du commerce, du métissage et du respect des anciens. Trois remparts, pour des civilisations à l’épreuve de la modernité.

L’islam aux prises avec lui-même

par Abdurrahman Wahid

Décédé récemment, l’ancien président indonésien Abdurrahman Wahid était un ami de longue date du Réseau Lebret-Irfed et une source d’inspiration pour de nombreux musulmans dans le monde. Sa voix, aujourd’hui éteinte, doit à tout prix lui survivre, tant il se battit pour la tolérance et le respect des religions.

Notre numéro spécial est, d’abord, un vibrant hommage au courage de celui qui fut à la fois un leader spirituel pour l’islam contemporain, un grand intellectuel, et un compagnon de route de la « pensée Lebret ».

Deux petites bombes, bien placées ont suffi à elles seules, à détruire l’économie touristique de Bali en 2002. Le résultat en fut que la plus grande partie de la population dut retourner aux rizières ou en mer pour remplir les ventres vides. Que pourrait être l’effet d’une crise économique globale résultant d’attaques bien plus dévastatrices que celles de Bali ou du 11 septembre ?

Il est temps pour les gens de bonne volonté, de toute religion et de toute nation, de reconnaître qu’un danger terrible menace l’humanité. Nous ne pouvons continuer de vivre comme si de rien n’était, face à cette menace existentielle. Bien au contraire, il nous faut mettre de côté nos querelles internationales et partisanes, et nous unir pour faire face au danger qui se tient devant nous.

Ce qui nous menace directement, c’est une idéologie extrémiste et perverse : il s’agit spécifiquement de l’idéologie wahhabite/salafite, culte religieux d’une minorité fondamentaliste abreuvée de pétrodollars. Mais ce qui sous-tend, permet et aggrave cette menace d’extrémisme religieux, c’est une crise globale d’interprétation erronée. Trop de musulmans n’arrivent pas à comprendre l’islam qui enseigne l’indulgence envers les autres et la compréhension de leurs systèmes de valeurs, sachant que la religion islamique tolère ces systèmes de valeurs.

L’essence de l’islam est cristallisé dans ces mots du Coran : « Pour toi, ta religion, pour moi, ma religion ». C’est là l’essence de la tolérance. Les fanatiques religieux – intentionnelle-ment ou par ignorance – pervertissent l’islam et en font un dogme d’intolérance, haineux et sanguinaire. Ils justifient leur brutalité par des slogans comme : « L’islam est au-dessus de tout ». Ils cherchent à intimider et à soumettre ceux qui ne partagent pas leur vision extrémiste, quelle que soit leur nationalité ou leur religion. Et tandis que quelques-uns sont prêts à répandre eux-mêmes leur propre sang, des millions d’autres sont en sympathie avec ces actions violentes ou en deviennent complices par leur silence. Cette crise d’incompréhension de l’islam par les musulmans eux-mêmes est aggravée par l’incapacité des gouvernements, des gens d’autres religions et de la majorité des musulmans sincères, à résister à cette idéologie dangereuse, à l’isoler et à la discréditer. Ainsi cette crise frappe donc aussi bien les musulmans que les non-musulmans, entraînant des conséquences tragiques. Faute de comprendre la vraie nature de l’islam, on permet la radicalisation croissante des musulmans dans le monde entier, tout en aveuglant le reste de l’humanité quant à une solution qui ne se dévoile pas à première vue.

Pour neutraliser l’idéologie virulente sous-jacente au terrorisme fonda-mentaliste qui menace les fondements mêmes de la civilisation moderne, il nous faut identifier ses partisans, comprendre leurs buts et leurs stratégies, évaluer leurs forces et leurs faiblesses, et contrer efficacement chacune de leurs manœuvres. Ce dont nous parlons n’est rien d’autre qu’une lutte mondiale pour préserver l’âme de l’islam. Généralement les objectifs des fondamentalistes sunnites (par opposition à ceux des fondamentalistes chiites) comprennent :

  • la volonté de restaurer la perfection de l’islam primitif tel que pratiqué par Mahomet et ses compagnons appelés en arabe al-Salaf al-Salih, les vertueux ancêtres ;
  • l’instauration d’une société utopique basée sur les principes salafites, en imposant leur interprétation de la loi islamique à tous les membres de la société ;
  • la suppression de toutes les variantes locales de l’islam au nom de la pureté et de l’authenticité ;
  • la transformation de l’islam, d’une foi personnelle, en un système politique autoritaire ;
  • l’établissement d’un califat pan-islamique gouverné selon les règles strictes de l’islam salafite, et souvent supposé s’étendre du Maroc à l’Indonésie et aux Philippines, amenant, en fin de compte, le monde entier sous la coupe de leur idéologie extrémiste.

La stratégie fondamentaliste semble simple mais elle est très habile. Les extrémistes se drapent facilement du manteau de l’islam et traitent leurs opposants de kaffirs, c’est-à-dire d’infidèles, aplanissant ainsi la voie du massacre des musulmans non fondamentalistes. Leur théologie repose sur une lecture simpliste, littérale et hautement sélective du Coran et de la Sunnah (tradition prophétique) ; à travers elle, ils cherchent à enfermer la communauté musulmane mondiale dans les limites de l’interprétation étroite de leur idéologie. Expansionnistes par nature, la plupart des groupes fondamenta-listes cherchent constamment les points faibles et l’opportunité de frapper, n’importe où et n’importe quand, pour atteindre leurs buts autoritaires.

Des forces fondamentalistes formidables

Les ghazis armés (guerriers islamistes) qui lancent des raids de New York à Jakarta, Istanbul, Bagdad, Londres et Madrid ne sont que la partie émergée de l’iceberg, les précurseurs d’une population vaste, de plus en plus nombreuse qui partage leurs vues radicales et leurs objectifs ultimes. Les forces formidables de ce mouvement fondamentaliste mondial englobent :
1. un programme agressif avec des buts idéologiques et politiques clairs ;
2. un financement énorme provenant de leurs sponsors wahhabites (les magnats du pétrole) ;
3. la capacité à distribuer des fonds dans des régions pauvres pour acquérir adhésion et pouvoir ;
4. la revendication et l’aura d’une authenticité religieuse et du prestige arabe ;
5. un appel à l’identité islamique, à sa fierté et à son histoire ;
6. une capacité à s’insérer dans les plus grandes masses traditionalistes pour brouiller la distinction entre l’islam modéré et leur étiquette de courant religieux extrémiste ;
7. un engagement total des agents et des dirigeants du mouvement ;
8. un réseau d’écoles islamiques qui propagent l’extrémisme ;
9. l‘absence d’opposition organisée dans le monde islamique ;
10. un réseau mondial d’imams fonda-mentalistes qui guident leurs ouailles vers l’extrémisme ;
11. une « machine » bien huilée créée pour traduire, publier, distribuer la propagande wahhabite/salafiste et répandre son idéologie à travers le monde ;
12. des bourses d’études permettant aux musulmans locaux d’étudier en Arabie saoudite et de rentrer diplômés et endoctrinés pour servir comme futurs meneurs ;
13. la capacité de franchir les frontières nationales et culturelles au nom de la religion ;
14. la communication par Internet ;
15. la réticence de nombreux gouvernements nationaux à superviser ou garder la maîtrise du processus entier.

Mener une campagne globale coordonnée

Nous devons concevoir des stratégies efficaces pour contrer chacune de ces forces fondamentalistes. Ceci ne peut être réalisé qu’en combinant l’influence de la grande majorité musulmane pacifiste et celle du monde non musulman pour mener une campagne globale coordonnée, dont le but est de résoudre cette crise d’interprétation erronée qui risque d’engloutir le monde entier.

Une contre-stratégie efficace doit se baser sur un examen objectif de nos propres forces et de nos faiblesses face à l’extrémisme religieux et à la terreur. Le manque d’unité, évidemment, est fatal pour de nombreuses sociétés humaines confrontées à une telle menace existentielle. Un manque de sérieux dans la prise en compte du danger imminent est tout aussi fatal. Ceux qui désirent promouvoir une compréhension paisible et tolérante de l’islam doivent dépasser les effets paralysants de l’inertie et tirer parti de l’éventail des forces actuelles ou possibles, susceptibles de jouer un rôle-clé dans la neutralisation de l’idéologie fondamentaliste. […]

Les musulmans eux-mêmes peuvent et doivent propager la compréhension de l’islam « vrai », pour ainsi discréditer l’idéologie extrémiste. Mais pour accomplir cette tâche, il faut exiger à travers le monde, le soutien et la compréhension d’individus, d’organisations et de gouvernements qui partagent la même vision. Notre but doit être d’illuminer les cœurs et les esprits au sein de l’humanité, et d’offrir une vision alternative convaincante de l’islam, une vision qui chasse l’idéologie fanatique de la haine vers les ténèbres d‘où elle a émergé.

Traduction : Jacques Weerts

Quelques chiffres

  • 7 septembre 1940 - naissance à Jombang (province de Java-Est)
  • 1999 - élu quatrième président de l’Indonésie
  • 2001 - quitte le pouvoir à la suite d’un vote de défiance
  • 30 décembre 2009 - mort à Jakarta

Les chrétiens indonésiens mettaient en lui tous leurs espoirs

par Andrée Feillard

Pour l’universitaire française, spécialiste renommée de l’Indonésie, l’audace et la légitimité morale de Gus Dur furent les clefs de son parcours.

Une après-midi de septembre 1999, un peu avant d’être élu président de la République indonésienne, Abdurrahman Wahid me rendit visite dans ma banlieue parisienne. Comme tout un chacun, il avait dû prendre un train de banlieue pour rentrer à Paris et éviter les embouteillages. Tel un jeune homme, Gus Dur était tout à la joie de faire cette escapade inattendue. Tout autre que lui aurait grogné, mais ce Javanais hors du commun avait l’habitude de prendre les choses comme elles venaient, le plus souvent en plaisantant. Gus Dur avait un fort penchant pour l’inattendu. Dans ce train de banlieue, nous avons parlé de l’orientation politique qu’il s’apprêtait à prendre, et des projets de longue date auxquels il allait devoir renoncer s’il s’engageait sur cette voie, comme par exemple la visite de sites historiques français de la vallée de la Loire en compagnie de son épouse et de ses quatre filles.

Un pays multiconfessionnel

Ce septembre 1999 à Paris fut le dernier mois de sa vie de chef d’une communauté religieuse, avant d’entamer celle de chef d’État d’un pays multiconfessionnel. Gus Dur n’était-il pas, après tout, le fils de Wahid Hasyim, l’ex-ministre indonésien des religions, dont le discours du 2 janvier 1950 au palais présidentiel pourrait bien avoir été prémonitoire ? Ce discours, rapporté par Aboebakar Atjeh, m’avait frappée il y a bien des années lorsque j’étudiais la documentation historique du Nahdlatul Ulama(4).

« Il faut se réjouir du fait que ces premiers jours de la République d’Indonésie (RIS) [début janvier 1950], forme légitime de l’indépendance du peuple indonésien obtenue le 17 août 1945, coïncident avec les dates [les anniversaires de la naissance] de deux grands hommes de réputation mondiale : le prophète Muhammad, qui apporta les enseignements du Coran ainsi que la loi islamique, et le prophète Isa (Jésus, fils de Marie), qui apporta les enseignements de l’Évangile (Indjil) et la loi chrétienne (Sjari’at Nasrani). Il est rare que, au cours des ans, la naissance d’une république coïncide avec la date de naissance d’un prophète de Dieu (Nabi Allah). Mais il est encore plus rare que la naissance d’une république coïncide avec la naissance de deux grands serviteurs d’Allah (pesuruh Allah) comme c’est le cas aujourd’hui avec la création de la République fédérale indonésienne. » (Aboebakar Atjeh, L’histoire de la vie de KH Wahid Hasyim, 1953, p.677)

Aujourd’hui, en janvier 2010, la presse indonésienne célèbre Gus Dur comme l’homme du pluralisme (tokoh pluralis). Ce fut en effet vers lui que se tournèrent tous ceux qui étaient forcés à se trouver une nouvelle place dans une société en pleine tourmente après 32 années de régime autoritaire. Dans les années 1990, ce furent les minorités qui vinrent à lui à la recherche d’un protecteur alors que la politique identitaire faisait ses premières victimes ; puis ce furent les démocrates en butte alors au régime Soeharto. Plus tard, dans les années 2000, ce furent les pluralistes et les libéraux musulmans qui vinrent chercher sa protection contre les radicaux islamistes. Tout ce monde venait à Gus Dur avec espoir, peut-être parfois des espoirs démesurés qui seraient forcément déçus… Mais quelle autre personnalité aurait pu réunir des groupes de population si disparates ? Qui d’autre aurait osé prendre leur défense avec un tel écho dans l’opinion publique ?

Le pluralisme, sa cause majeure

Dans les années 1980, Gus Dur a joué un rôle-clé dans le déblocage de l’impasse politique, écoutant les vieux oulémas(5) fatigués de la politique dont l’impact se faisait sentir négativement sur les activités religieuses. Dans les années 1990, il fit ensuite du pluralisme l’une des ses causes majeures. Je me souviens d’un moment à Lampung, Sumatra-Sud, en 1992, où après une réunion nationale des oulémas, il fit entendre à une petite assemblée d’intellectuels de tous bords sa profonde amertume face à la création de l’ICMI(6) dans laquelle il voyait l’annonce des politiques identitaires, d’un communautarisme à venir.

Lors de ma visite annuelle en Indonésie, en novembre 1996, Gus Dur me proposa de l’accompagner le lendemain à Malang, Java-Est. Il y était invité pour un échange suite aux incendies d’une série d’églises et d’écoles chrétiennes à Situbondo en octobre 1996. La salle de réunion était comble lorsque nous arrivâmes. Les chrétiens de Java venaient tout juste de se rendre compte que l’Indonésie ne serait peut-être plus un jour celle qu’elle avait décidé d’être en 1945, plurireligieuse, neutre et ouverte. C’était la première fois que je voyais des chrétiens prier aussi profondément pour celui qui serait peut-être capable de renverser cette tendance. La réputation de pluralisme de l’Indonésie ne contrastait-elle pas en effet avec la violence de la partition de 1947 entre l’Inde et le Pakistan ?

Une forte légitimité religieuse

Pourquoi Gus Dur a-t-il donc joué un rôle politique aussi important pendant toutes ces années ? Les réponses sont sans doute multiples. L’homme était certainement unique : son audace provenait en partie de sa forte légitimité religieuse qu’il tenait de son ascendance en tant que petit-fils de Hasyim As’yari, fondateur du Nahdlatul Ulama. Elle lui conférait une autorité morale pour parler dans un pays où les références étaient devenues de plus en plus religieuses au fil des années. De plus, sa grande culture lui donnait une confiance exceptionnelle en lui-même : il avait lu aussi bien la littérature occidentale que moyen-orientale. Et Gus Dur avait rencontré toute sa vie durant des personnes de toutes races, religions, nations, aussi bien des étrangers que des Indonésiens, sa maison étant toujours ouverte à tous, sans distinction de classe sociale, depuis les chefs d’État jusqu’aux vendeurs de soupes ambulants (kaki lima). Peut-être bien que tout ceci avait contribué à accroître son assurance et sa conviction qu’il comprenait mieux le monde que bien d’autres.

Les années 1990 furent cependant des années pénibles pour lui. Sa forte légitimité religieuse ne l’empêcha pas de devenir la cible des politiciens qu’il dérangeait profondément. En 1994, sans la protection des anciens kiais(7), il n’aurait pas pu se maintenir à la tête du Nahdlatul Ulama. Toutefois les kiais ne participèrent jamais à son Forum Demokrasi : c’était là un trop grand risque politique à prendre à un moment où le président Soeharto avait réussi à coopter une partie de l’élite intellectuelle musulmane.

Les années post-Soeharto offrirent une victoire de taille à Gus Dur qui fut élu président de l’Indonésie, ce que, bizarrement, peu d’observateurs et de diplomates avaient prévu. Mais ces années furent chaotiques pour plusieurs raisons. Certains ont blâmé ses alliés politiques pour leur trahison, et Gus Dur lui-même était convaincu d’avoir été victime d’un complot. En réalité, certaines erreurs stratégiques devinrent des armes faciles pour ses anciens alliés déçus. La proposition d’une reprise des liens commerciaux avec Israël et la réhabilitation du communisme éveillèrent l’hostilité de la coalition qui l’avait porté au pouvoir. Dès lors, comment faire face aux forces hostiles de l’Ordre nouveau qui demeuraient en place ? Gus Dur, l’intellectuel, croyait fermement en sa mission, mais Gus Dur, le kiai, se devait de trouver les ajustements nécessaires dans un environnement politique qui s’est révélé en fait bien plus complexe que celui des fidèles du Nahdlatul Ulama.

Il semble ironique que ce fut la politique (ou son rejet) qui porta Gus Dur, au début des années 1980, sur le devant de la scène politique (souvenons-nous des oulémas qui, en 1979 traitaient les politiciens de rats), et que ce fut encore la politique (remise à l’ordre du jour lorsqu’il se fit candidat à la présidence) qui le fit tomber une vingtaine d’années plus tard. Non pas que les sages du Nahdlatul Ulama furent inconscients du danger : les plus anciens kiais, Sahal Mahfudh et Kiai Muchith Muzadi, lui avaient bien conseillé de ne pas tenter de viser la première place dans l’État.

Finalement, il semble assez incroyable qu’un seul homme ait pu avoir un tel poids dans la politique indonésienne pendant trente ans, tout en ayant été président de la République pendant moins de deux années. En dépit de tous les défauts qu’on ne manquera pas de lui attribuer, beaucoup se souviendront de lui comme d’un ami engagé du pluralisme, religieux et culturel, qui restait pourtant toujours méfiant du danger communautariste et de ses violences. Violences dont l’Indonésie continue de souffrir aujourd’hui.

En Asie, la religion à l’épreuve de la politique

par Darwis Khudori

Les mouvements politiques à base religieuse ne sont pas une nouveauté pour l’histoire de l’humanité. Leur intensification et leur internationalisation posent en revanche des défis inédits pour leur communauté d’origine et pour nos sociétés tout entières. À l’exemple de ce qui se passe en Asie…

Si par mouvement politique nous entendons « un groupe de gens travaillant ensemble pour atteindre un objectif politique », les mouvements politiques à base religieuse ne sont pas une nouveauté pour l’histoire de l’humanité, particulièrement en Asie. Pendant la période coloniale, ces mouvements ont joué un rôle important dans l’émancipation de la population tout comme dans la lutte pour la libération nationale (bouddhisme au Myanmar, christianisme aux Philippines, islam en Indonésie).

À l’ère postcoloniale, ces mêmes mouvements ont participé à la construction de la nation aussi bien à travers des travaux sociaux que des partis politiques. Sous les dictatures et autres régimes répressifs, ils ont pris part à l’opposition en chassant le pouvoir en place(Indonésie, Philippines). À l’ère démocratique, ils ont participé au développement national de différentes manières, y compris par le biais de partis politiques (Inde, Indonésie, Malaisie, Philippines).

Certains mouvements politiques à base religieuse utilisent la violence pour défendre ou imposer leurs intérêts. Mais ceci n’est pas nouveau non plus. Durant la période coloniale, les luttes pour les indépendances nationales ou locales qui ont pris la forme de guerre ouverte, de rébellions sporadiques ou de guérillas ont toutes ou en partie été menées par des groupes religieux. Dans la période postcoloniale, certains gouvernements de pays fraîchement indépendants ont été confrontés à des mouvements séparatistes basés sur des convictions religieuses (Inde-Pakistan, Indonésie, Philippines, Sri Lanka).

Intensification et internationalisation

Ce qui semble être nouveau, depuis le dernier quart du XXème siècle, et encore plus en ce début de XXIème siècle, c’est l’intensification et l’internationalisation de ces mouvements qui se développent en deux directions opposées. D’un côté, il y a un phénomène qu’on pourrait appeler « égoïsme communautaire ». C’est un égoïsme au niveau communautaire parce que le moteur des actions du mouvement est l’intérêt d’une communauté propre qui ne tient pas compte de l’intérêt des autres. Parmi les variantes de cette catégorie, la plus connue est la variante « radicaliste » qui n’hésite pas à utiliser la violence et la terreur dans le but d’atteindre ses objectifs politiques. Certains universitaires l’appellent fondamentalisme, fanatisme, extrémisme ou encore radicalisme. Toutefois, il faut noter que les mouvements appartenant à « l’égoïsme communautaire » ne se servent pas tous de la violence et de la terreur. Des variantes « gradualistes » entendent porter leur message de manière graduelle et pacifique, la plupart du temps à travers le travail social, l’éducation et l’action des partis politiques. Ces variantes, « radicaliste » et « gradualiste », bien qu’elles semblent en opposition, partagent la même conviction. Seuls les moyens diffèrent. Au fond, elles ont la même foi : elles pensent que seule leur communauté détient la vérité et qu’elles ont comme devoir sacré l’application de cette vérité au monde entier. Enfin, l’intérêt personnel est subordonné à celui de la communauté : chacun des partisans de ces mouvements est sensé agir au nom de sa communauté religieuse.

De l’autre côté, nous avons ce qu’on pourrait appeler « pluralisme communautaire », où une communauté se sent concernée non seulement par ses propres intérêts mais également par ceux des autres. Dans cette catégorie, il y a également des variantes, dont celles qu’on pourrait appeler « toléranistes » et « altruistes ». Les premiers acceptent la présence des autres mais pensent leur être supérieurs. Les seconds non seulement tolèrent la présence des autres mais tiennent aussi compte de leurs intérêts ; c’est le point de départ de leur conduite morale. Les partisans de ces différentes variantes appartiennent à des religions différentes mais partagent les mêmes convictions : la diversité (surtout religieuse) est de la nature du monde vivant ; le maintien de la diversité est une nécessité pour la survie et la continuité du monde vivant ; enfin, le dialogue est le meilleur moyen de résoudre les conflits entre les différentes communautés religieuses. Ces variantes « pluralistes » jouent un rôle important dans la protection de l’humanité et de l’environnement à travers des manifestations et des actions pour la paix, la solidarité, la diversité culturelle, le pluralisme religieux, le développement durable, etc.

Des explications historiques

Le bouddhisme et le christianisme sont nés et se sont développés en tant que communautés minoritaires au sein d’un pouvoir bien établi (l’Empire indien pour le bouddhisme, l’Empire romain pour le christianisme). À l’inverse, l’islam est né et s’est développé en dehors d’une domination quelconque. La péninsule arabique, lieu où l’islam a émergé, était en marge et non sous l’autorité de l’un ou l’autre empire du moment, l’Empire perse à l’est et l’Empire romain (byzantin) à l’ouest. Ainsi, l’islam s’est développé plutôt librement, en tant que religion aussi bien que société, gouvernement et État. Mohammad était à la fois un prophète, un chef de communauté religieuse, un chef d’armée, un chef de société, un chef de gouverne-ment et un chef d’État. La construction de la doctrine et de l’enseignement de l’islam a été accomplie en même temps que la construction de la société, du gouvernement et de l’État.

Le Livre saint de l’islam, le Coran, a été révélé progressivement durant les 23 ans du règne de Mohammad : depuis sa désignation en tant que prophète, à l’âge de 40 ans, jusqu’à sa mort, à 63 ans. Beaucoup de versets du Coran ont été révélés à Mohammad comme solution aux problèmes pratiques ou guide pour son règne. Alors que la doctrine et l’enseignement bouddhistes et chrétiens se sont développés sous la domination et les règnes des autres, il en a été autrement pour l’islam qui a achevé la version finale de sa doctrine et de son enseignement en tant que religion dominante et en tant que pouvoir. C’est pourquoi il n’est pas facile pour les musulmans de pratiquer leur religion en situation de minorité. La séparation entre la religion et l’État est quelque chose d’inconcevable pour de nombreux musulmans. La conviction que l’islam est din wa daula (religion et État) continue à nourrir les militants de mouvements politiques de référence islamique de type « égoïsme communautaire ».

Islam-Occident, relation empoisonnée

La relation intime et compliquée entre l’Islam et l’Occident, surtout autour de la Méditerranée depuis l’expansion de l’Islam au VIIIème siècle, a transformé l’Islam en adversaire de l’Occident. L’expansion de l’Islam en Occident ne s’est pas déroulée de façon pacifique et les hostilités occidentales envers l’Islam n’ont jamais disparu. Il y a eu, bien sûr, des périodes de coexistence pacifique pendant l’occupation arabo-musulmane de l’Espagne pendant le Moyen Âge européen. Ceci a permis des collaborations fructueuses entre musulmans, chrétiens et juifs, tant au niveau intellectuel, religieux que scientifique. Mais cette coexistence pacifique a été balayée par l’hostilité qui s’est manifestée lors de différentes guerres : croisades, conquête ottomane de l’Europe, reconquista espagnole, expédition de Bonaparte en Égypte, colonisation européenne dans les pays musulmans, en Afrique et en Asie.

À partir du XVIème siècle, le monde musulman est progressivement dominé, occupé et colonisé par l’Occident. L’islam devient alors une idéologie de résistance pour des mouvements de libération nationale, et ce jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Après cela, d’autres formes d’hostilité entre l’Islam et l’Occident se développent jusqu’à aujourd’hui.

La défaite de l’armée ottomane face à l’armée française, en 1798, lors de la bataille des Pyramides en Égypte, est considérée historiquement comme le symbole de la défaite de l’Islam face à l’Occident. L’occupation française qui a suivi cette bataille a été courte, trois ans seulement, mais elle a laissé une empreinte profonde dans la société musulmane, que ce soit au niveau culturel, économique, politique ou social. Cela a provoqué un choc des cultures entre l’Islam et l’Occident. Les musulmans ont pris conscience de leur retard, par rapport à l’Occident, dans plusieurs domaines : armée, technologie, science, organisation. Cela a contribué, en Égypte, au milieu du XIXème siècle, à la renaissance de l’islam, la Nahda, et à la fin du siècle au mouvement réformiste de l’islam .

C’est dans ce contexte que le panislamisme a été introduit et promu, en particulier par Jamal Al-Din Al-Afghani. A travers le monde entier, il a appelé les musulmans à l’unité, quelle que soit leur appartenance ethnique, afin de libérer les pays musulmans de la colonisation et construire un État islamique unique. Le panislamisme vise à suivre l’époque fondatrice de l’islam - le règne de Mohammad et des premiers califes - lorsque le monde musulman était uni et fort en tant qu’État. Plus tard, lors de la période postcoloniale, l’idée du panislamisme a été reprise et développée par des leaders de la pensée musulmane tels que Sayyid Qutb, Abul A’la Al-Maududi, Ayatollah Khomeini. Ces derniers ont mis l’accent sur le retour aux lois traditionnelles de la Chari’a qui, à nouveau, rendraient l’Islam unifié et fort. Ces perspectives sont devenues les références principales des divers mouvements politiques de référence islamique de type « égoïsme communautaire » d’aujourd’hui.

Une géopolitique à géométrie variable

Seul un petit nombre de ces mouvements représente une réelle menace pour la stabilité, la sécurité et le développement des nations ; ce sont des mouvements politiques à base religieuse de variante « radicaliste » de la famille « égoïsme communautaire ». Les autres branches des courants égoïste et pluraliste ne sont pas des menaces. Certaines d’entre elles doivent cependant être surveillées de près. Les « gradualistes » de « l’égoïsme communautaire » sont une chance potentielle pour le développement mais peuvent aussi être une menace. Une chance tant qu’ils respectent la démocratie et les droits de l’homme aux niveaux formel-officiel comme substantiel-philosophique. Ils pourraient respecter la démocratie et les droits de l’homme aussi longtemps qu’ils restent minoritaires dans la composition des pouvoirs, ce que nous avons constaté, jusqu’à présent, dans divers pays. Mais qu’adviendront-ils s’ils gagnent la majorité absolue : continueront-ils à respecter la démocratie et les droits de l’homme ? Ne transformeront-ils pas le régime démocratique en régime totalitaire basé sur leurs propres convictions, comme nous l’avons décrit précédemment ?

Les « toléranistes » du « pluralisme communautaire », quant à eux, sont potentiellement une chance pour le développement d’un pays. Mais ils peuvent également être une menace. Tolérants aussi longtemps qu’ils restent majoritaires et contrôlent la société, ils pourraient changer d’attitude si leur supériorité et leur confort se voyaient mis à mal par d’autres… car leur tolérance a des limites ; il n’est pas impossible qu’alors ils quittent le « pluralisme communautaire » pour « l’égoïsme communautaire ».

Ce qui représente vraiment une chance pour le développement national est la variante « altruiste » du « pluralisme communautaire » mais celle-ci est encore rare. Premièrement parce que l’esprit de la plupart des gens est encore ancré dans le paradigme scientiste et non dans le cognitif. Le terme scientisme, caractéristique du monde séculier, peut être remplacé par le terme prophétisme pour l’univers religieux. Dans le paradigme de ce dernier, il n’y a qu’une vérité, celle du prophète, alors que dans la civilisation cognitive, il y a autant de vérités que d’êtres humains. Deuxièmement, dans beaucoup de communautés religieuses, la conviction d’être seule détentrice de vérité est toujours très présente, particulièrement parmi les communautés musulmanes.

Libre propos

La voix de l’Universel

Sergio Regazzoni, ancien directeur du Centre Lebret-Irfed, m’avait parlé depuis la fin des années 1990 de Gus Dur, son ami et l’ami du Centre. Or celui-ci vint à Beyrouth en 2003 pour l’atelier ILDES–Centre Lebret sur « Dialogue des civilisations et développe-ment des peuples ». Intellectuel et homme religieux dirigeant la plus grande association islamique d’Indoné-sie et du monde, Nahdlatul Ulama (NU).

Une culture de la tolérance

Malgré le caractère conservateur de NU, Gus Dur, descendant d’une longue lignée de dirigeants religieux hautement prestigieux en Indonésie, était un homme ouvert, un homme de dialogue politique, interreligieux, interculturel. Pour lui le dialogue était une nécessité découlant de sa conception d’un islam portant une culture de la tolérance, de la paix, de l’égalité, de la fraternité, de la liberté, de la protection mutuelle, de la coopération. D’où sa défense du « vrai islam » (Right Islam) et son appel à la défaite du « faux islam » (Wrong Islam) identifié par lui à l’idéologie wahhabite qui inspire l’ensemble des fondamentalistes sunnites d’une manière ou d’une autre, dans le monde arabe, en Asie, en Afrique, en Europe et en Amérique du Nord.

Gus Dur a mis en pratique sa vision de l’islam dans sa vie personnelle et politique. Il lutta pour le rétablissement de la démocratie à la fin de l’ère Soeharto et prépara une transition démocratique pacifique en 1999, qui permit la première élection prési-dentielle démocratique en Indonésie. Cette élection amena Gus Dur à la présidence pour deux ans seulement, 1999-2001. Au cours de son court mandat, Gus Dur agit pour calmer les tensions à base religieuse et/ou ethnique qui déchiraient certaines régions de l’archipel indonésien (Aceh, Moluques). Il agit efficacement pour régler le problème de Timor-Oriental par des moyens politiques et adminis-tratifs et par sa visite à Timor pour demander le pardon des Timorais de l’Est pour les violences dont ils avaient été victimes pendant un quart de siècle de la part des militaires indonésiens. Gus Dur leur présente tout d’abord les excuses de l’Indonésie pour tout cela.

Ouvert aux réalités du monde

Pour les Arabes en particulier et les musulmans de manière plus générale, Gus Dur devrait être un modèle du musulman profondément croyant et pratiquant, profondément imprégné par sa culture et ouvert aux religions, cultures et autres réalités du monde contemporain et agissant en conséquence de tout cela : acceptant profondément la diversité à tous les niveaux, dialoguant avec les autres religions, croyances et civilisations.

Gus Dur a pratiqué tout cela comme président de NU, comme président de l’Indonésie, plus grand pays musulman du monde et quatrième pays du monde quant à sa population. Que ses émules reprennent aujourd’hui son flambeau sur toutes les lignes de fracture religieuse du monde, de l’Afghanistan à la Malaisie en passant par le Proche-Orient ou le Soudan, est une des conditions d’une évolution des musulmans et du monde vers la paix et le développement.

Boutros Labaki

Président de l’ILDES (Institut libanais de développement économique et social) ;
Vice-président Moyen-Orient du Centre Lebret-Irfed

boutros.labaki@gmail.com

Notes

[1] - Abdurrahman Wahid, intellectuel (il a traduit Sartre en indonésien) et religieux musulman, ancien président de l’Indonésie (1999-2001), est décédé le 30 décembre 2009. Les Indonésiens l’appellaient « Gus Dur » (Dur comme diminutif d’Abdurrahman, Gus comme abréviation d’agus, appellation honorifique javanaise pour les religieux musulmans). Au moment d’écrire le texte ci-dessus, en 2005, il parrainait et conseillait la LibForAll Foundation, association sans but lucratif basée en Indonésie et aux États-Unis, dont l’objectif est de réduire l’extrémisme et de discréditer le recours au terrorisme. L’article original complet en anglais est disponible sur www.libforall.org.

[2] - Andrée Feillard, chargée de recherche au CNRS, est spécialiste de l’islam traditionaliste en Indonésie. Elle a vécu durant près de vingt ans en Indonésie. Elle est l’auteur d’un ouvrage de référence sur l’histoire du Nahdlatul Ulama et a dirigé un ouvrage sur l’islam en Asie. L’article original, un peu plus long, a été publié en indonésien dans le Surabaya Post du 9 janvier 2010.

[3] - Darwis Khudori, écrivain, architecte et historien spécialisé dans le monde arabe et musulman contemporain. Enseignant et chercheur à l’Université du Havre, il milite à l’YPR, fondation indonésienne pour l’habitat populaire, et dans le Réseau international Lebret. Cet article est extrait du livre, The Rise of Religion-based Political Movements - A Threat or a Chance for Peace, Security and Development among the Nations ?, ICRP, Jakarta, 2009.

[4] - Association islamique regroupant 40 millions d’adhérents en Indonésie et dans le monde.

[5] - Chefs religieux.

[6] - L’association des intellectuels musulmans d’Indonésie créée par le ministre B.J. Habibie en 1990.

[7] - Oulémas, chefs religieux.


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