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Le sourd craquement du monde

Développement et civilisations, N° 370, jan. 09

par René Lenoir(1)

Editorial
Article de René Lenoir

Éditorial

par Richard Werly

Courage et lucidité

L’année 2009 ne sera pas comme les précédentes. C’est en tout cas, aux États-Unis, ce que croient une bonne partie des électeurs de Barack Obama dont l’investiture, le 20 janvier 2009, marquera un tournant sur la scène internationale. L’article de René Lenoir, parfaitement à sa place en ce début d’année qui, nous l’espérons, vous réservera les meilleures surprises possibles, est comme un diagnostic que nous devrions chacun avoir en main au moment de prendre des décisions d’importance. Son jugement nous interpelle car il est juste et étayé par des faits. Mieux : parce qu’il s’ancre dans l’histoire récente, nous rappelant à plusieurs reprises que depuis les années 60, une seule chose n’a pas manqué : les signaux d’alarme.

C’est ce courage et cette lucidité que nous voulons faire nôtre à « Développement et civilisations ». Courage de la vérité. Lucidité face à la complexité. N’attendez donc pas de nous, en 2009, des textes trop simples ou sommaires. Nous continuerons, parce que vous nous le demandez, de poursuivre notre effort de décryptage du monde tel qu’il est en nous efforçant d’esquisser les pistes d’espoir qui, toujours, se cachent derrière les pierres du malheur. Et nous ne pouvons qu’exprimer un voeu, au nom de tous nos amis du réseau Lebret- Irfed : aidez-nous, tous, à soulever ces cailloux de difficultés et de problèmes pour rouvrir la route à une possible alternative.

Bonne année !

Le sourd craquement du monde

par René Lenoir

Les maux dont souffre la planète ne sont ni inconnus, ni incurables. Nous connaissons leurs raisons, et nous disposons des remèdes. D’où vient alors notre apparente impuissance  ? Ouvrons les yeux et osons regarder, pour le comprendre, la face cachée de la mondialisation.

1954 : le philosophe Jacques Ellul(2) lance un cri d’alarme : nous avons la télévision, le réfrigérateur, la machine à laver, restons-en là. Si nous n’arrêtons pas la croissance de la production de biens matériels, nous ne pourrons plus freiner la machine, la technologie l’emportera sur les choix éthiques, sociaux et culturels.
1972 : le rapport du Club de Rome, Halte à la croissance(3), rappelle une évidence : la production accélérée de biens matériels est incompatible avec la finitude des ressources vitales de la planète.
1995 : l’urbaniste et philosophe Paul Virilio(4) avertit que nous avons atteint la « vitesse de libération », celle à partir de laquelle une fusée échappe à l’attraction terrestre et ne peut plus être rappelée. Nos prouesses techniques sont grosses de promesses catastrophiques telles Three Mile Island et Tchernobyl.
Technologie et croissance débridée sont deux aspects d’une même réalité. En 1980, le rapport entre le montant de l’ensemble des échanges marchands (économie réelle) et le montant des échanges financiers (monde virtuel) était de 1 à 5 (1 pour le réel, 5 pour le virtuel). On interconnecte alors les bourses du monde entier. Six ans plus tard, le rapport s’élève de 1 à 60.

Depuis, le passage à la société de l’information instantanée et numérisée, a porté ce rapport de 1 à 100. On voit quel château de cartes les financiers et leurs traders ont édifié : il a suffi que quelques cartes tombent (banques américaines et hedge funds) pour que tout l’édifice se lézarde et provoque la plus forte crise de l’économie mondiale depuis 1929.

Cette crise est salutaire à condition de dépasser ses aspects immédiats tel le souci de rendre aux banques effondrées les moyens de financer l’économie. Jetons un regard sur un demisiècle d’histoire. En 1944, à Bretton Woods, les pays occidentaux ont bâti un système exclusivement financier. Ils ont négligé le pilier social. Dès lors, FMI et banques mondiales n’avaient pour objet que de financer l’économie et de limiter les crises dues aux politiques hasardeuses de certains États… sauf l’État américain. En 1971, Nixon décidait de rompre la parité entre le dollar et l’or. Depuis 40 ans, les USA cumulent un déficit budgétaire et un déficit commercial énormes, ce qui n’est pas le cas de la zone euro. L’économie américaine est ainsi en bonne part financée par les investissements des possesseurs de dollars du reste du monde.

Le monde réel est bafoué

Depuis 1944, technologie et capitalisme financier déréglé ont profondément bouleversé le monde. Le monde virtuel s’est surimposé au réel. On est passé de l’échange avec la planète à son pillage. Or la planète prend sa revanche. Ne retenons qu’un exemple : des résidus de fumées noires, originaires des grandes villes asiatiques, se déposent sur les glaciers de l’Himalaya qui commencent à fondre. Que deviendront les milliards d’hommes qui vivent de l’Indus, du Gange, du Mékong, du Yang Tsé Kiang, si le débit de ces fleuves se tarit ? Tel est l’aspect écologique, amplement décrit et filmé, de cette rupture de pacte.

La crise alimentaire mondiale est un signe tout aussi préoccupant que l’effondrement des banques. Dans ce domaine, les responsabilités sont partagées. Après plusieurs missions en Afrique et en bon disciple de L.J. Lebret, j’ai rédigé au début des années 80 un rapport au Club de Rome : Le tiers-monde peut se nourrir(5).

Ses constats peuvent se décliner ainsi :

  • En 1969 à Monrovia, les chefs d’États africains se sont engagés à atteindre l’autosuffisance alimentaire. Ils n’ont pas tenu parole.
  • Le modèle dominant était celui du Nord, Occident et URSS : productivité, machines et engrais. Le mimétisme a poussé à des investissements déraisonnables.
  • La « révolution verte » n’est pas une panacée. Pour obtenir le doublement des rendements dans la plaine indogangétique, il a fallu sextupler les achats d’engrais et le nombre de forages et quadrupler celui des tracteurs. De nombreux petits fermiers et ouvriers agricoles ont été contraints à l’exode.
  • L’abaissement des barrières douanières prôné par les pays du Nord a facilité l’importation d’aliments à bas prix souvent subventionnée par ces pays, privant ainsi les agriculteurs du Sud de leur débouché urbain.
  • La Banque mondiale, pendant trente ans, a financé des projets de développement de cultures d’exportation(6).
  • Si l’accent n’est pas mis vigoureusement sur les cultures vivrières, le monde connaîtra une grave crise alimentaire à la fin du siècle et les pays du Nord seront incapables de fournir le supplément du vivres nécessaire.
  • Or, la preuve a été faite que le développement des cultures vivrières est possible par la mobilisation des populations rurales.

Nous y sommes. La Banque mondiale découvre aujourd’hui les conséquences de plans d’ajustement structurel qui ont sacrifié les cultures vivrières au profit de cultures d’exportation. Tandis que la production d’agro-carburants se traduit par une déforestation forcenée ou sur des terres riches au détriment des produits vivriers.

Une économie criminelle

Jetons d’abord un coup d’œil sur la face cachée du monde. Le crime organisé évolue et s’étend. Aux mafias traditionnelles, napolitaine, calabraise et sicilienne, s’ajoute une mafia russe organisée en cartels. Partout existe une étroite intrication des complicités entre pouvoir, pègre et personnes sans emploi(7). La criminalité organisée tient les flux illicites  : armes, drogue et êtres humains(8). Ces flux ont largement bénéficié du vent libéral et de l’économie globalisée : déréglementations, libre circulation des personnes, des capitaux, des marchandises.

Les routes de la drogue font apparaître l’ampleur d’un trafic difficile à saisir. Prenons l’exemple de l’Afghanistan. Depuis la chute des talibans, qui en avaient banni la culture, la production d’opium atteint des sommets (entre 3 000 et 6 000 tonnes selon les années). Elle fournit 80 % de l’héroïne consommée en Europe(9). La plus grosse part de cette héroïne est fabriquée dans des laboratoires afghans mais les produits chimiques permettant l’extraction de la morphine et sa transformation en héroïne viennent de l’extérieur. Ces deux circuits inverses passaient traditionnellement par la Turquie et les Balkans. Ils empruntent aujourd- ’hui autres voies : l’une par la Russie et les pays nordiques, l’autre au départ des nouvelles républiques d’Asie centrale, notamment du Tadjikistan. Et les itinéraires varient d’année en année pour déjouer les contrôles.

Les marchands de mort, en avions-cargo ou en bateaux, sillonnent la planète avec leur cargaison. Les mouvements rebelles n’ont guère de mal à s’alimenter en armes. L’ampleur des connexions entre trafiquants et services d’État déconcerte. Le Pentagone a loué en 2006 des avions-cargo à un trafiquant d’armes internationalement connu, Victor Bout(10).

L’exploitation illégale des ressources naturelles, c’est-à-dire en dehors d’un cadre légal ou avec des documents frauduleux, est devenue un business comme les autres. Il s’agit de ressources animales, forestières et minières. Les guerres en Afrique (Libéria, Sierra Leone, Angola, Congo) ont transformé cette exploitation en pillage et les zones minières en zones de non-droit. Seigneurs de guerre et opérateurs étrangers se sont alliés : minerais, bois précieux et diamants en échange d’armes.

Ici encore, l’armée et la police sont souvent impliquées dans ces trafics. Le « scandale des diamants du sang » a donné naissance au processus de Kimberley : pays producteurs et acheteurs s’efforcent de définir par consensus un meilleur encadrement du commerce du diamant. Mais ce processus est vu par certains gouvernements comme une entorse aux règles de liberté des échanges de l’OMC. L’initiative européenne Application des réglementations forestières, gouvernance et échanges commerciaux (FLEGT 2003), vise à resserrer le cadre légal de l’exploitation forestière. Les Nations unies ont créé dans les pays accueillant une mission de maintien de paix un mécanisme de surveillance et de dénonciation des trafics de ressources naturelles.

Le mercenariat classique en voie de disparition est relayé par un partenariat public-privé. Il consiste en une exportation d’experts techniques dans les domaines militaire et paramilitaire. La réduction du format des forces armées met sur le marché une main-d’œuvre qualifiée et souvent expérimentée. L’État libéral vend ses autoroutes, privatise ses télécommunications et délègue au secteur privé des tâches relevant de la sécurité, voire même de la participation au combat, comme en Irak où les sociétés de sécurité privée opèrent les armes à la main.

Tous ces trafics illégaux ont profité de l’irruption du terrorisme, les policiers du monde entier consacrant dorénavant une bonne part de leur temps à la lutte contre le terrorisme islamique et la piraterie. Et les moyens mis en œuvre sont insuffisants : en 2004, Interpol disposait de 380 agents, dont une quarantaine d’officiers de police, et d’un budget de 28 millions de dollars, une misère, le prix d’un petit sous-marin en plastique indétectable utilisé par certains trafiquants.

Le poids de l’idéologie dominante

Laissons cette face cachée du monde pour aborder les dégâts trop évidents résultant de l’idéologie dominante depuis un demi-siècle. La plupart des grandes économies humaines, institutions, mœurs, comportements, ont été sapées. La globalisation non régulée a miné les moyens et l’autorité des États garants du bien commun. Avec Internet, une globalisation de la consommation se dessine, surtout celle des produits immatériels (comme les logiciels). On ne sait pas taxer des facteurs aussi mobiles que le capital ou le travail très qualifié à la base des produits immatériels.

Ces derniers incorporent un patrimoine né de l’effort des générations passées : toutes les connaissances codifiées. Ils ont donc les caractéristiques « de biens publics ». Pourtant, sous l’influence des États-Unis, l’appropriation de ces produits s’est étendue (imposition du copyright). Si je vends des voitures, je n’en suis plus propriétaire  ; si je vends un logiciel, je n’en perds pas la propriété et je peux le revendre cent ou mille fois. Je réalise de confortables profits. Ce qu’a fait Microsoft. Le commerce électronique représente aujourd’hui plus de la moitié du commerce des pays avancés. Comment les États peuvent-ils prélever les impôts nécessaires au financement des services publics ?

Ici encore, on voit comment la conjugaison du capitalisme et des technologies provoque un transfert de rentes des produits matériels vers les immatériels. Après l’autorité de l’État, c’est le pacte social qui est sapé. Sous le contrôle de l’État, ce pacte, sanctionné par des conventions collectives, liait les travailleurs et les entrepreneurs. Il favorisait un partage raisonnable de la richesse. Or, dans les grandes firmes, les actionnaires font aujourd’hui la loi, la finalité de l’entreprise en est changée : le « toujours plus » de profit prime sur les autres considérations.

La spirale de l’appauvrissement

Est atteinte aussi la sphère psychique et symbolique. La vente de sperme, d’organes, d’embryons, la location de matrices font de l’homme un réservoir de pièces détachées. La parole de nombre d’enfants tend à se rapprocher du langage binaire de l’ordinateur. Dans les pays riches, le couple et la famille ont perdu leur stabilité. Pour les émigrés, les réfugiés, les personnels « délocalisés », les gens obligés de vivre dans des caravanes, la notion de sédentarité perd son sens, l’enracinement dans la terre ancestrale ou dans un lieu choisi est détruit. Comment ne pas déceler dans ces signes un appauvrissement de l’anthropologie ?

La synchronisation au niveau mondial des mœurs et des émotions conduit à la mondialisation instantanée des peurs : terrorisme, épidémies, explosions des centrales atomiques, tsunamis, effondrement des bourses. On peut y voir un aspect positif : la perception d’une solidarité planétaire. Mais ces peurs, génératrices d’anxiété et de dépression, se paie aussi dans le domaine de la santé.

Cet univers où cent milliards de galaxies s’éloignent dans un espace sans bord, manque d’intimité. Une société sans repère sacré est une société psychiquement épuisante pour les individus qui se posent les éternelles questions  : pourquoi la vie, pourquoi la souffrance, pourquoi la mort ?

Le culte de l’argent roi

Est-ce là condamner l’économie de marché ? Non. Elle est supérieure à l’économie administrée, mais l’État et des institutions mondiales capables de faire respecter des règles lui sont plus nécessaires que jamais. Le marché sans l’État, c’est le marché dans tous ses états, la société dualisée et déchirée c’est l’inéluctable rejet du marché.

Adam Smith au XVIIIème siècle a vanté l’efficacité de la « main invisible » en économie. Les pères fondateurs du capitalisme vivaient dans un univers de valeurs fortes préexistantes à celles d’efficacité. Mais la fusée du capitalisme a largué sa capsule de lancement : l’éthique protestante. Il nous reste le culte de l’argent roi. Les voies du salut sont étroites. Les mesures pour sortir de la crise actuelle se lisent dans tous les journaux et magazines.

Toutes tendent à donner aux autorités publiques, nationales et internationales, les moyens de baliser la déraison des marchés. Cet énorme chantier suppose la coopération de tous les États, donc que soit surmontée la réticence des États ultra libéraux, les États-Unis en tête.

A supposer qu’il soit mené à bien, nous n’aurons pas fait la moitié du chemin pour rendre la planète habitable car civiliser la mondialisation suppose des évolutions d’une toute autre ampleur et d’une toute autre durée. Il serait temps d’avoir un pilote dans l’avion. Une économie- monde exige une politiquemonde.

Une constitution mondiale permettrait d’avoir un corpus de règles allant au-delà de la Déclaration universelle des droits de l’homme. En 1966 avait été signé un Pacte pour les droits économiques, sociaux et culturels (DESC). Ce pacte n’a pas connu d’application. S’il fallait un préambule à une constitution mondiale, j’y mettrais volontiers ces quelques lignes de l’encyclique Populorum Progressio : « Il s’agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine affranchie de servitudes qui lui viennent des hommes et d’une nature insuffisamment maîtrisée », ce qui suppose d’appréhender la société comme un tout et lui proposer un avenir et non pas seulement une survie.

Civiliser la mondialisation

Nous classons des sites et des bâtiments au Patrimoine mondial. Il serait temps d’y ajouter l’air et l’eau. Des conflits se profilent sur plusieurs bassins fluviaux : Nil, Indus, Mékong, Paraguay, Tigre, Euphrate. Le Jourdain alimente si peu la mer Morte que les terrains s’effondrent à la périphérie. Du coup, la Jordanie projette de construire un canal pour y amener l’eau depuis le golfe d’Aqaba. Projet que la communauté internationale devrait financer en bonne part. N’attendons pas que des conflits larvés dégénèrent en guerre ouverte.

Veut-on un projet utopique ? En voici un. Le Congo, second débit fluvial après l’Amazone, déverse dans l’océan 40 000 m3 à la seconde. On construit des oléoducs de 3 à 4 000 km pour amener le pétrole d’Asie centrale à la Méditerranée. Pourquoi ne pas construire des aqueducs beaucoup plus courts mi-sous-marins mi-terrestres pour amener l’eau en Afrique de l’Ouest ? L’un pourrait alimenter le lac Tchad, ce qui permettrait de faire revivre les rizières encore florissantes à sa périphérie il y a 25 ans(11). Un autre aboutirait au Niger. Voilà un projet humain guère plus coûteux que le lancement de fusées intersidérales à financer par les plus riches nations du globe.

Civiliser la mondialisation c’est aussi le faire au niveau de chaque nation, là où les relations humaines sont devenues conflictuelles, c’est-à-dire au niveau de l’entreprise. L’entreprise doit des comptes aux actionnaires, aux salariés, aux clients. La crise actuelle a fait ressortir le scandale de la captation exclusive du profit par les actionnaires et par certains dirigeants. Des moyens existent pour y remédier. Le premier revient à faire appel à la loi soit de façon négative en limitant ou en taxant profits et salaires excessifs, soit de façon positive en facilitant, par exemple, l’intéressement des travailleurs aux fruits de l’entreprise(12). Le second moyen recourt à la pression à la fois morale et financière. Des fonds de placement éthiques se sont constitués aux USA et ont fini par acquérir une grande puissance financière. Ils demandent aux entreprises au profit desquelles ils interviennent de respecter les salariés, les clients, l’environnement et de ne pas nuire aux pays pauvres(13).

Ce dernier exemple montre que les pouvoirs publics ne sont pas seuls dans le plus formidable changement à opérer, celui de notre modèle de croissance. Une économie qui ne se soutient que par la croissance de biens matériels est comme un coureur qui tombe dès qu’il cesse de courir. On sait aujourd’hui que si tous les Chinois utilisaient des voitures à la manière des Américains, ils consommeraient la totalité du pétrole produit dans le monde. Quand la consommation devient déraisonnable dans les pays riches, il faut revenir à la sobriété.

L’ONU a lancé en juillet 1999 un Projet de Politique publique mondiale (GPP). L’exposé des motifs constate que « les gouvernements et les organisations intergouvernementales ne peuvent plus dicter à eux seuls les réponses aux questions de politique mondiale. Le secteur privé et la société civile exercent une influence croissante sur pratiquement toutes les problématiques mondiales ». Les exemples de mobilisation de la société civile abondent(14). Même la société civile chinoise bouge (cf. Développement et civilisations N° 367, oct. 2008). Une étude américaine sur les acteurs de changement de la société a été menée auprès de 100 000 personnes pendant quinze ans par une équipe de sociologues. Elle révèle qu’un quart environ des citoyens américains vit d’ores et déjà dans un système de valeurs et de comportements complètement nouveaux, ouvert à l’écologie, à la solidarité, aux valeurs féminines et à l’éveil intérieur(15). Ce qui montre que la société civile est autorégulatrice.

Tels sont les redoutables défis qui nous sont lancés. A nous tous d’abord, il appartient de vivre sobrement, de nous nourrir et de nous distraire sainement. Je me réjouis des cyclistes que je croise, des marcheurs que j’accompagne en montagne et de voir se multiplier des troupes de théâtre et des groupes de choristes. Nous pourrons alors mieux partager avant que les pauvres viennent se servir dans nos assiettes.

Reprenant un développement de Thomas d’Aquin, l’encyclique Gaudium et Spes s’exprime ainsi :
« Tous les hommes ont le droit d’avoir une part suffisante des biens pour eux-mêmes et pour leur famille… Quant à celui qui se trouve dans l’extrême nécessité, il a le droit de se procurer l’indispensable à partir des richesses d’autrui. »

On aimerait bien que la théologie commente cette prescription à notre intention et à celle des hommes qui nous gouvernent. Ce pourrait être la tâche de l’Association œcuménique des théologiens du tiers-monde (Foi et développement N°257, sept.-oct. 1997). J’ai déploré en son temps la condamnation de la théologie de la libération et on doit se réjouir qu’un homme comme Leonardo Boff s’engage en faveur d’une nouvelle éthique pour le troisième millénaire (Foi et développement N°291, fév. 2001). Une éthique qui devra baliser les embardées de la technoscience, de la finance et des échanges mondiaux.

La nostalgie d’un salut ici-bas a hanté une société qui se rêvait sans contrainte, sans pesanteur et sans risque. La fragilité de notre planète, aujourd’hui évidente, a ruiné cette utopie. Et nous ne disposons pas d’une planète de rechange. Pour la première fois, l’homme s’interroge sur son évolution et sur sa fin en tant qu’espèce. A lui, s’il ne veut pas disparaître, de construire sans plus tarder la cité planétaire. Sans quoi se concrétisera la prophétie de Saint Jérôme :
« Le monde est déjà plein et ne nous contient plus ».

René Lenoir

Notes

[1] - Ancien secrétaire d’État à l’Action sociale, René Lenoir est l’auteur de plusieurs ouvrages dont Le tiers-monde peut se nourrir (éditions Fayard) qui lui a valu le prix Louis-Joseph Lebret en 1983 et A la recherche du sens perdu (éditions Michalon, 2003). René Lenoir a travaillé plus de 20 ans en Afrique.

[2] - Jacques Ellul, L’homme et l’argent.

[3] - Rapport Meadows.

[4] - Paul Virilio, La vitesse de libération.

[5] - René Lenoir, Le tiers-monde peut se nourrir, Fayard, 1983.

[6] - Au Brésil, 7 millions d’hectares ont été octroyés à Volkswagen pour la culture d’hévéa. Un plus grand nombre encore d’hectares d’arbres fruitiers ont été rasés pour développer le soja.

[7] - Giorgio Bocca, “A Naples, la Camorra règne”, in Courrier international n° 836 (nov. 2006).

[8] - Selon le Bureau international du travail, une dizaine de millions d’immigrés clandestins passe par des réseaux criminels pour immigrer.

[9] - Rapport 2006 de l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies.

[10] - Laurent Léger, “Les marchands de mort”, in ENA hors les murs n° 368.

[11] - Le périmètre de la Semry produisait deux récoltes par an de cinq tonnes à l’hectare, l’équivalent des meilleurs rendements japonais.

[12] - On connaît l’ordonnance de 1967 en France. On sait moins que les salariés de Sears and Roebuck, gigantesque entreprise de distribution aux États-Unis, ayant joué le jeu des augmentations de capital, sont devenus propriétaires de leur entreprise.

[13] - Ils représentaient, en 2004, 12 % de l’épargne gérée par les investisseurs institutionnels.

[14] - Nicanor Perlas, La société civile : le troisième pouvoir, Ed. Yves Michel, 2003.

[15] - René Lenoir, Choc ou dialogue des civilisations, Ed. Yves Michel, 2004.


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