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Mondialisation : le pire n'est jamais sûr

Développement et civilisations, N° 369, déc. 08

par Thierry Verhelst(1)

Editorial
Article de Thierry Verhelst
Libre-propos de Hassan Zaoual

Éditorial

par Richard Werly

Nouvelles identités

Si la justice des hommes pouvait statuer sur les excès de la mondialisation, l’Occident figurerait à coup sur au rang des accusés. Avec de bonnes chances d’être condamné.

La diffusion sans limite du commerce international, la financiarisation à l’extrême de l’économie attestée par le krach bancaire actuel, les prises de risques toujours plus insensées sont largement le résultat d’une culture de l’argent-roi louangée à Paris, Francfort, Londres ou New York. Au risque de provoquer une riposte sans merci des pays du Sud résumée récemment par Jean Ziegler dans son dernier livre La haine de l’Occident (Éd. Albin Michel).

Mais ce choc des identités ne tient pas compte d’une réalité développée dans ce texte par Thierry Verhelst : la mutation des sociétés. Nos identités, n’en déplaise aux théoriciens de l’affrontement entre civilisations, ne sont pas statiques, immuables, imperméables aux leçons de l’histoire. Nous pouvons et nous devons changer. En intégrant les expériences positives des autres religions ou cultures.

Notre rôle, au sein du réseau Lebret, est précisément de favoriser ce métissage intellectuel. Mieux. De jouer à chaque fois que nous le pouvons le rôle de trait d’union, voire de tremplin. Avec ce texte, Développement et civilisations remplit en quelque sorte sa mission première : nous rappeler à nous-mêmes - et à vous lecteurs - combien nous disposons de ressources pour rendre notre monde meilleur.

Mondialisation : le pire n’est jamais sûr

par Thierry Verhelst

Il y a péril en la demeure-terre. L’inégalité croissante et scandaleuse entre riches et pauvres et la destruction de l’environnement sonnent le glas d’un système. D’année en année, la planète monte d’un cran sur l’échelle de Richter des catastrophes. L’homme des Lumières n’y voit plus très clair. L’Occident issu des Temps modernes est en crise. Nos inventions nous dépassent. Mais nous pouvons nous ressaisir.

Aujourd’hui des hommes comme Edgar Morin nous mettent en garde : nous ne pouvons exclure que la barbarie revienne. Nous subissons de graves crises, non seulement économique, écologique, sociale, politique mais également civilisationnelle. Les dérives actuelles détruisent la nature et tendent à aliéner l’être humain. Une économie prédatrice s’impose au Sud comme au Nord. Avec son côté le plus néfaste : la réduction du monde, voire de l’homme, à une ressource, la société à un marché. Notre autodestruction est de l’ordre du possible.

Les acquis jadis libérateurs de la modernité dérivent en modernisme mortifère. L’autonomie de la personne est réduite à l’individualisme compétitif, la raison au rationalisme instrumental, la sécularisation à la perte de sens. Si nous persistons dans ces travers, nous allons mourir de solitude et d’angoisse existentielle après avoir détruit notre environnement. Des communautés, au Sud comme au Nord, sont gravement menacées, faute de savoir faire face à la lame de fond matérialiste et néo-libérale.

Le pire n’est toutefois jamais sûr. Là où grandit le péril croît aussi ce qui sauve. En somme, l’histoire oscille entre le pire et le meilleur. Ce qui est neuf aujourd’hui, c’est que nous vivons une accélération inouïe de l’amplitude de ce mouvement de balancier. Une triple révolution est en cours : économique avec la globalisation, numérique avec Internet et les nanotechnologies, génétique avec la découverte du génome humain. Si nous sortons de l’amplitude par le bas, ce sera la fin de l’humanité. Mais il est aussi possible que l’humanité se reprenne une fois encore. L’improbable arrive, et plus souvent qu’on ne le pense.

Nombreux sont ceux qui pensent que nous sommes parvenus non à une impasse fatale mais à une époque charnière. Edgard Morin, en philosophe des sciences écrit :
« Quand un système est incapable de traiter ses problèmes vitaux, il se désintègre ou se métamorphose : il crée un système plus riche (…). Il existe en l’humain des forces génératives (…), la crise pouvant réveiller ces capacités. Avant une métamorphose, on ne peut jamais savoir ce qui sera après ».
De son côté le starets Sophrony, le disciple de St Silouane du Mont Athos, estimait que la crise spirituelle actuelle serait peut-être bien le prélude d’une grande renaissance.(2)

Et si nous étions parvenus à une période axiale, aussi décisive que le Néolithique ou le siècle des lumières, quand le monde et la pensée humaine vacillent et semblent tourner sur leur axe pour ouvrir de nouvelles perspectives jadis inimaginables(3). Une période où les vieux repères se dissolvent, se révèlent inadaptés. Une période où les catégories et les valeurs courantes sont remises en question et cèdent la place à du nouveau. En grec ancien, on parlerait de notre période comme d’un temps de krisis, à savoir de discernement et de décision. Un temps qui appelle à changer, sous peine de régression.

Le poids de l’histoire et des hommes

Il y a presque quarante ans déjà, René Dumont signait prophétiquement un ouvrage intitulé L’utopie ou la mort. Entendons le terme utopie non pas au sens d’illusion trompeuse mais plutôt, comme le suggère l’étymologie, u-topos (dans aucun lieu), au sens d’une possibilité non encore expérimentée. Tout est encore possible et il est utile de se rappeler que les bouleversements importants dans l’histoire n’ont jamais été anticipés et encore moins programmés. Ils ont été accomplis par des femmes et des hommes qui ne se sont pas soumis au discours dominant de leur époque.

La Renaissance, la Révolution française, la fin de l’apartheid, la chute du mur de Berlin ont été largement l’œuvre de personnes mal vues par les pouvoirs en place, souvent incomprises de leur entourage, et qui elles-mêmes n’avaient pas pleinement conscience de ce qu’elles accomplissaient. C’est avec recul que l’on constate combien une période fut lourde de bouleversements. Il appartiendra aux historiens de nommer, dans un ou deux siècles, ce que nous traversons actuellement.

Face aux terribles défis de l’heure, nous avons à nous élever à la hauteur de la mondialisation pour en faire le théâtre d’un réveil citoyen. Il s’agit de réorienter la course de l’homme. Le monde a besoin d’un changement de mentalité et de comportement, d’autres fondements culturels. D’aucuns parlent de « nouveau paradigme culturel ». Il s’agit d’une metanoia, à savoir un grand retournement, une mutation profonde inspirée par l’Esprit. Les problèmes à résoudre ne peuvent l‘être en restant au même niveau de pensée que celui auquel ils ont été posés. Il faut changer notre rapport à la nature, à l’économie, et à la vie en société. Il s’agit de gagner les profondeurs face à la superficialité ambiante. Chercher la profondeur de l’être, « le grand réel divin qui est au-delà de toutes les catastrophes », disent les sages d’Orient. Cette quête est à la fois collective et personnelle, socioéconomique et spirituelle. La spiritualité n’équivaut pas au retour à quelque religiosité étroite. Elle ne doit pas constituer une fuite du monde mais être, au contraire, une présence plus consciente au cœur de celui-ci.

Des formes nouvelles de résistances

Il n’est pas déraisonnable d’espérer. L’homme porte en lui une soif inextinguible qui est plus grande que lui.
« L’homme peut vivre à la manière d’une chose. Mais comme il n’est pas une chose, une telle vie lui apparaît sous l’aspect d’une démission ».
Par ces paroles, Emmanuel Mounier indiquait pourquoi il est possible d’espérer : nous ne sommes pas réductibles à quelques vis ou boulons interchangeables de la machine moderne.

Les peuples du monde n’ont pas dit leur dernier mot. L’être humain, confronté aux plus graves défis, a plus d’un tour dans son sac. Une nouvelle histoire couve : dans les pays industrialisés, sous le chatoiement et les cendres d’une modernité en crise ; et dans certains pays du Sud, derrière un sous-développement dégradant ou sous le couvert de l’emballement des taux de croissance économique mirobolants. La vitalité de la société civile est un ressort puissant, ainsi que le resourcement aux racines spirituelles et culturelles de chacun, accompagné par des métissages que rend possible la diversité culturelle. Tout cela engendre des formes diverses de résistance et de créativité. Elles font apparaître des rais de lumière dans l’opacité ambiante. Nous sommes peut-être en voie de passer à des cultures mieux armées pour faire face à ces défis. Dans les pays du Sud, le bouillonnement culturel est intense.

Quelqu’un avait écrit sur les murs de Johannesburg lors du Sommet mondial du développement durable « The world is the product of our thinking » (le monde est le produit de notre pensée). C’est une vérité bonne à rappeler. Nos actions concrétisent toujours, consciemment ou non, une vision des choses, une hiérarchie des valeurs, une certaine philosophie, même s’il est vrai qu’à son tour l’action influence la pensée. Or, un rapport effectué dans quarante-trois pays du globe et censé couvrir 70% de la population mondiale fait état d’un fléchissement sensible des valeurs dominantes, notamment « une diminution de la confiance dans la capacité de la science et de la technologie à résoudre les problèmes actuels »(4) et un engagement croissant en faveur des questions écologiques et sociales, accompagné d’un intérêt pour les questions de sens(5).

Cette mutation culturelle à l’échelle planétaire ne ressort pas seulement de statistiques dont on peut toujours contester la valeur. Des penseurs la précèdent depuis un siècle avec des auteurs comme Henry Thoreau et Léon Tolstoï. Plus proches de nous, le P. Lebret, Mahatma Gandhi ou Ivan Illich. Elle puise aujourd’hui dans les prises de positions parfois prophétiques de personnes aussi diverses que Pierre Rabhi, Albert Jacquart, Satish Kumar, le sous-commandant Marcos, Vandana Shiva, Mathew Fox, Raimon Panikkar, Maurice Bellet, Mohammed Taleb, Riccardo Petrella, Majid Rahnema, Jean-Marie Pelt, Hassan Zaoual, Aruna Roy ou José Bové.

La mondialisation, un défi à relever

Mais les noms des femmes et des hommes de renommée internationale ne doivent pas masquer ceux des millions d’anonymes très estimés au plan local et dont le choix de vie affirme l’existence d’un monde parallèle à celui de l’homo œconomicus(6). Ces hommes et ces femmes déterminés s’organisent à leur façon. Ne sont-ils pas une force vitale puissante face au règne des logiques marchandes ? Ils constituent en tous les cas une masse critique qui finira peut-être bien par faire basculer « l’ordre » ancien, qui s’avère un désordre insoutenable.

Tout dépendra de nous, et notamment de ce que nous parviendrons à faire de la mondialisation. Les uns la portent aux nues et pratiquent à son sujet la langue de bois. D’autres n’y voient que des dangers. En réalité, la mondialisation est la meilleure ou la pire des choses. Elle fait songer à ces statues de dieux bifaces : derrière son côté grimaçant, la globalisation–laminoir destructrice des cultures, sourit sa face engageante, celle qui nous apporte l’occasion de rencontres interculturelles enrichissantes et d’une quête de sens approfondie. On peut définir la mondialisation comme l’intensification planétaire des relations sociales de telle manière que la vie à un endroit se trouve influencée par des événements se déroulant à des milliers de kilomètres de là, et inversement. Désormais chaque partie du monde fait de plus en plus partie du monde. Et « le monde », en tant que tout, est de plus en plus présent en chacune de ces parties.(7)

Il faut parier sur notre capacité à user de l’intensification des relations internationales appelée mondialisation pour écarter l’imposition d’un modèle économique et culturel unique appelé globalisation. Le formatage du monde est une menace. L’avenir est du côté de la diversité et de l’enrichissement des cultures du monde par des emprunts culturels et spirituels réciproques.

Certes, la mondialisation et l’existence d’échanges culturels n’est pas un phénomène entièrement neuf. Mais les rencontres cessèrent d’être enrichissantes pour tous lorsque le colonisateur moderne mobilisa ses nouveaux moyens techniques, militaires et financiers pour assujettir d’autres peuples à son profit. Afin de justifier son aventure, il développa une idéologie coloniale qui dénigrait la culture de l’autre afin de lui imposer la sienne. Il commença alors de qualifier le colonisé de « barbare », de « païen », de « primitif », et plus récemment de « sous-développé ». On peut dire que la colonisation fut globalement – et sauf quelques belles exceptions et l’indéniable idéalisme d’un grand nombre de personnes - une occasion manquée : celle d’apprendre de l’autre.

Aujourd’hui, l’enrichissement réciproque des savoirs, des valeurs et des usages est rendu possible. C’est ce que la mondialisation actuelle, en cette époque post-postcoloniale, a de plus positif à nous offrir. Les échanges Nord-Sud peuvent utilement contribuer à la créativité citoyenne. Des ONG, des mouvements sociaux de tous genres s’y attellent.

Il s’agit pour l’Occident de s’inspirer des cultures et des religions étrangères non encore ou moins touchées par la modernité, celles donc de sociétés restées relativement plus proches de leur tradition. Elles insufflent plus de sens et de beauté dans leur vie quotidienne. L’Occident pourrait y trouver inspiration dans sa recherche de valeurs profondes et dans sa quête d’harmonie et d’holisme. En outre, le recours à ce qu’il y a de vivifiant dans ses propres traditions – donc principalement dans le christianisme en ses intuitions originelles, prémodernes - peut aider l’Occident à surmonter sa crise de civilisation et à œuvrer à la nécessaire mutation de ses valeurs, de sa spiritualité et de ses attitudes.

Ce resourcement pourrait contribuer à rééquilibrer ce qui est excessif dans sa culture moderne axée sur la maîtrise et l’efficacité. Si Bernanos avait raison d’affirmer que la modernité est un complot contre la profondeur, si notre monde est effectivement « désenchanté », l’écoute attentive des cultures et spiritualités issues de la tradition pour nous aider à le réenchanter. À le dé-chiffrer en quelque sorte.

Le sari et le jean sur les marches du temple

Inversement, certaines sociétés traditionnelles gagneraient à s’inspirer des traits de la modernité qui leur font le plus défaut, tout en conservant ce qui fait leur beauté et leur force. Ces emprunts et la mise en place de modernités sui generis qui leur soient propres pourraient les aider à mieux gérer leurs problèmes matériels tout en conservant leurs identités spécifiques en combinant identité et démocratie, enracinement et ouverture. Un regard neuf, non entaché d’ethnocentrisme, permet de voir dans ces formes socioéconomiques inédites autre chose qu’une version défectueuse du modèle occidental. Au lieu de traiter de corruption ces formes nouvelles de modernité, il est plus intéressant de les considérer comme des exemples de métissage qui vont au-delà de la modernité occidentale. Ce regard nouveau exige une sorte de décolonisation mentale sans pour autant verser dans l’excès inverse qui serait la détestation de soi et l’idéalisation romantique et illusoire de l’autre.

Les caractéristiques des cultures modernes et traditionnelles (décrites dans mon essai intitulé Des racines pour l’avenir. Cultures et spiritualités dans un monde en feu) peuvent être abordées en termes de « masculin » (yang) et de « féminin » (yin), et l’évolution des cultures du monde en termes d’épousailles interculturelles. Celles-ci devraient permettre de vivre davantage d’union, mais dans la différence créatrice, et non par un arasement culturel stérilisant. La recherche de voies médianes entre les cultures trop yin ou trop yang, et la réinterprétation créative des grandes traditions religieuses prémodernes, suggèrent des façons de dépasser la tradition figée et la modernité en dérive.

On peut imaginer entre le « sari » et le « jean » des rencontres multiples et, pourquoi pas ?, une histoire d’amour. D’un côté, les couleurs bariolées du sari, la féminité d’une robe unique en son genre, sa grâce issue d’une confection artisanale ; de l’autre, la force virile des blue-jeans, un vêtement de travail produit en masse, certes monocolore mais résistant, pratique et qui sut conquérir la planète.

Conclusion

Il est possible d’envisager des rencontres plus fécondes entre les cultures de l’humanité que le fameux et désolant « clash » des civilisations ! La diversité des cultures et la profondeur des différentes sagesses et spiritualités contribuent à la recherche, certes incertaine et tâtonnante, d’un monde différent. Le brassage interculturel atteint peut-être aujourd’hui des proportions qui constituent un saut qualitatif. Le Nord comme le Sud de la planète a tout à y gagner. Ils peuvent y découvrir leur part manquante.

Ce processus de fécondation culturelle réciproque et de métissage renferme une importante dimension spirituelle, au sens où il débouche sur la question du sens ultime et de ce qui transcende les apparences. S’il s’accomplit selon le scénario positif évoqué ici - mais il faut savoir qu’il existe aussi des métissages pervers -, ce processus de recomposition culturelle, fait de synthèses, de tricotages et de bricolages pourrait conduire à la mise en place créative de sociétés qui soient plus justes, plus fraternelles et plus respectueuses de la nature.

On a pu déceler dans le mythe biblique de la tour de Babel une allégorie dénonçant un projet totalitaire étouffant la diversité et versant dans l’orgueil. Le Dieu de la Bible ne veut pas que les hommes aliènent leur culture, donc leur créativité et leur liberté, au service d’un projet unique, Ce mythe nous enseigne que la diversité culturelle - et pourquoi pas la diversité religieuse ? - est le moyen choisi par le Créateur pour empêcher la mise au pas de l’humanité. D’aucuns ont vu dans le World Trade Center de Manhattan une autre tour de Babel. Ne peut-on voir dans l’effondrement des tours jumelles le 11 septembre le signe, certes tragique pour les victimes mais prémonitoire pour le monde, de la fin d’une domination trop orgueilleuse et trop dangereuse parce qu’unificatrice ?

La menace d’autodestruction sous l’impact du totalitarisme du marché ou de celui des religions peut engendrer, au bord de l’abîme, un ressaisissement au croisement de l’enracinement et de l’ouverture.

Thierry Verhelst

Libre-propos

par Hassan Zaoual(8)

Une nouvelle harmonie

À l’évidence, le texte de Thierry Verhelst est un cri d’alarme face au contexte dans lequel nous sommes. Il fait le point sur les dérives d’une civilisation qui se veut strictement économique et aboutit à une société mondiale déboussolée.

Cette crise est en outre plus qu’une crise économique. Elle est synonyme de la fin de l’occidentalisation du monde, cette vision du monde qui a bousculé tant de tabous mais détruit aussi tant de vertus propres à la diversité des sociétés humaines.

L’approche de l’auteur est d’entrevoir des issues, à la condition de changer de valeurs. C’est une alternative à la désespérance face un monde trouble, non maîtrisable et ouvert potentiellement à de multiples bifurcations. Ne dit-on pas dans le monde arabe que le hasard est aussi une chance ? Cette même connotation positive face à une crise, à une incertitude ou à ce que l’on ne maîtrise pas, en général, se retrouve aussi dans la philosophie chinoise. L’Occident peut aussi trouver dans sa propre tradition prémoderne – notamment chrétienne - des éléments féconds pour cheminer vers le paradigme « transmoderne » évoqué dans son livre.

L’enjeu posé par Thierry Verhelst est celui de pouvoir relier la spiritualité à un sens pratique de la vie en société. Selon lui, le modèle dominant est à corriger en profondeur. Le métissage, les emprunts mûrement réfléchis, l’échange et le partenariat entre toutes les cultures du monde deviennent des protocoles d’action sur les faits et les pratiques des uns et des autres. En substance, la sauvegarde de la biodiversité, une nécessité écologiquement vitale, passe par celle de la diversité culturelle. En somme, il devient impératif de construire une utopie capable de mobiliser l’humanité dans sa diversité pour mieux combattre les anomalies de l’uniformité. C’est la voie d’une nouvelle harmonie.

Notes

[1] - Thierry Verhelst, belge, est auteur du livre Des racines pour vivre, Cultures et spiritualités dans un monde en feu, L’Harmattan, Collection « Économie plurielle », 2008. Juriste spécialisé en droit coutumier africain, il a une longue expérience des pays en développement. Il a été le fondateur et coordinateur international du Réseau Sud-Nord Cultures et Développement. (thierryverhelst[at]scarlet.be)

[2] - Cf. Edgar Morin, Culture et barbarie européennes, Bayard, 2005. Archimandrite Sophrony, Sa vie est la mienne, Cerf, 1981.

[3] - L’expression « âge axial » est du philosophe Karl Jaspers. C’est Michel Serres qui entrevoit une mutation aussi considérable que celle du Néolithique. Voir aussi Michel-Maxime Egger, « La double transformation. Réorienter son désir pour changer le monde », La chair et le souffle, 2006, N°1.

[4] - Marc Luyckx-Ghisi, Au-delà de la modernité, du patriarcat et du capitalisme. La société réenchantée ? (préface de Ilya Prigogine), L’Harmattan, Le Club de Rome et Grel, 2001, p. 79-85. Le rapport en question est de Ron Ingelhart, World Values Survey (Enquête mondiale sur les valeurs). Voir son ouvrage Modernization and Postmodernization : Cultural, Economic and political Change in 43 Societies, 1997. Il s’avère que des valeurs non matérielles telles que le bien-être par la transformation du style de vie, prennent davantage de poids quand un certain niveau matériel est atteint. Apparaît ainsi dans les pays industrialisés un intérêt croissant pour la qualité de vie, pour un travail qui ait du sens, pour l’environnement et pour la protection de celui-ci même aux dépens éventuels de la croissance économique. Ceci va de pair avec un déclin de la confiance envers la capacité de la science et de la technologie (et des structures gouvernementales ainsi que des grandes entreprises) de résoudre les problèmes actuels. L’auteur Ron Ingelhart fait état de « rising self-expression values » et de « postmaterialistic liberty aspirations » (la montée en puissance des valeurs d’expression de soi et l’aspiration à une liberté postmatérialiste). Voir aussi « Changing values, economic development and political change », International Social Sciences Journal, N° 145. Des données allant dans le même sens se trouvent dans l’enquête de Ray et Anderson sur les « Créatifs culturels » et dans Dominguez et Robin sur un autre rapport à l’argent ; cfr. Thierry Verhelst, Des racines pour l’avenir. Cultures et spiritualités dans un monde en feu, L’Harmattan, 2008, p. 301-302.

[5] - « Les créatifs culturels. Initiateurs du changement de paradigme », un entretien avec Yves Michel, Alliance pour une Europe des consciences, Avril-mai 2008, p.6.

[6] - Voir notamment les écrits de Hassan Zaoual, Majid Rahnema, Serge Latouche, Emmanuel Ndione ou Jean-François Bayart. Le soi-disant « secteur informel », qui renferme bien souvent la majorité des populations des grandes villes du monde est un lieu de métissage passionnant. Le système « formel » capitaliste n’a pas la capacité de les intégrer, et n’y a d’ailleurs pas intérêt. Il va donc demeurer. Ici se mêlent de manière étonnante le capitalisme omniprésent et des modes d’organisation et des valeurs héritées des cultures locales (elles-mêmes en évolution). Ce métissage est une donnée majeure, méritant recherche afin de déceler d’autres comportements que ceux répondant à la stricte rationalité économique dogmatisée par la pensée utilitariste.

[7] - L’approche de la mondialisation proposée ici est empruntée aux sociologues Anthony Giddens et Edgar Morin. Cette vision large de la mondialisation présente l’avantage de ne pas la restreindre à sa dimension économique, celle qui saute aux yeux, mais de l’étendre à la dimension culturelle, proprement humaine, sans nier pour autant ses autres dimensions ni les rapports de force dans lesquels se réalisent les échanges culturels.

[8] - zaoual[at]free.fr


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