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Postface de Yves Berthelot

écrite pour la brochure {Nos Yeux s’ouvrent}, par Marie-Claude Challandes, Marie-Louise Thommen-Strasser et Henri Thommen, DM-échange et mission, Lausanne, 2008.

POSTFACE


Yves Berthelot(1)

Comme vous, je viens d’achever la lecture de l’aventure des CREP de la Grand’Anse. J’ai aimé le style de cette narration à trois voix, l’une porteuse d’émotion et les deux autres décrivant objectivement, presque froidement, les faits. Mais ce sont ces faits qui me laissent partagé entre enthousiasme pour ce qui a été accompli et déception de ce que cela reste si fragile après trente-cinq ans d’efforts, de ténacité et d’imagination.

Il s’agit d’une formidable réussite d’abord. La naissance des CREP est exemplaire : des communautés paysannes définissent elles-mêmes leurs besoins (routes, soins de santé, …) et donnent la priorité absolue à l’éducation des enfants. L’État ne répondant pas à leur demande, ils décident de prendre les choses en main et les volontaires suisses disposés à les aider n’imposent pas leurs propres priorités. Aujourd’hui, les mouvements populaires et des ONG des pays du Sud demandent à être des partenaires et non plus des sous-traitants de projets imposés par les organismes donneurs qu’ils soient publics ou privés, administrations ou ONG du Nord. Les groupements paysans de la Grand’Anse et les volontaires suisses nous donnent un bel exemple.

Pari réussi que le choix du créole pour apprendre à lire et écrire avant de passer au français. Ce choix a donné aux enfants le respect de leur culture et le plaisir d’apprendre qui leur a permis de passer avec succès les examens officiels. Exemplaire la contribution financière proportionnelle à leurs revenus que les parents se sont imposés ; exemplaire leur décision de créer des activités de production pour financer la marche des CREP ; exemplaire le dévouement des maîtres qui acceptent des salaires trois fois inférieurs à ceux de la fonction publique et persévèrent année après année. Signe de réussite que la fidélité des élèves dont certains deviennent les maîtres des nouvelles générations ; signe, aussi, que l’expérience initiale ait été reproduite et qu’il y ait aujourd’hui 30 CREP.

Les auteurs auraient pu s’arrêter là : une belle histoire qui montre que quand les gens se prennent en main, ils peuvent « s’en sortir ». Une histoire rassurante pour nous qui n’aurions qu’à inciter d’autres à la reproduire. Les auteurs nous refusent ce confort et nous obligent à nous interroger. Les CREP fonctionnent toujours, mais ils ne sont pas devenus autonomes financièrement, l’aide extérieure est nécessaire à leur survie ou celle de l’État. La première se lasse, la seconde ne vient pas. L’épisode de l’inspecteur qui veut intégrer un des CREP dans le système national est édifiant. L’État est prêt à prendre une perle sans reprendre le système qui a fait cette perle.

Nous sommes au cœur du problème du développement. Où se rencontrent le trickle down (de haut en bas), la réussite de quelques grands projets réalisés par l’État, l’aide internationale ou des entreprises étrangères qui « suinterait » et, peu à peu, irriguerait toute la société, et le bottom up (de bas en haut), une série d’initiatives locales qui se développeraient et transformeraient progressivement toute la société ? Ces deux approches sont souvent opposées l’une à l’autre, mais, même si elles sont poursuivies simultanément, il n’est pas automatique qu’elles s’articulent et finissent par provoquer le décollage de l’économie.

Le mot clé est « articuler ». Il est illusoire que des petits projets puissent en eux-mêmes transformer la société s’ils ne sont pas délibérément articulés entre eux et intégrés dans une politique nationale. Pareillement, il est illusoire de penser que quelques grands projets réussis puissent irriguer toute la société ; ils vont plutôt accentuer l’écart entre ceux qui en bénéficient et les autres. Créer un tissu économique solide demande que l’État et les institutions facilitent la création de liens entre les multiples initiatives, voire interviennent à cette fin. Il fut un temps où le Plan servait de cadre à ce travail de tissage dans les pays en développement avec de beaux succès en Corée du Sud, Malaisie, … Le libéralisme triomphant à la chute du mur de Berlin a fait abandonner cet instrument de cohérence, il faudrait en retrouver les vertus pour organiser le dialogue entre acteurs privés et publics.

La perspective de décentralisation à Haïti ouvre justement la possibilité de nouveaux rapports entre la société civile - mouvements, associations, ONG - et les pouvoirs publics. Il ne s’agit pas seulement pour ces derniers de soutenir les initiatives qui s’insèrent dans une perspective de développement du village, de la région ou du pays, mais d’amener aussi les organisations de la société civile à coopérer entre eux et à articuler leurs projets. Une occasion s’ouvre à ceux qui ont été formés par les CREP d’apporter leur sens du bien commun dans le dialogue qui va s’ouvrir.

Notes

[1] - Président de Développement et Civilisations – Lebret-IRFED (DCLI), réseau international d’acteurs de développement, 49, rue de la glacière, 75013 - Paris – France – www.lebret-irfed.org


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