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Pour une éthique du développement

par L.J. Lebret - Economie et Humanisme n°148 juil.-aout 1963

Le développement, pour être réel et authentique, doit être le projet global d’une société toute entière tournée vers son avenir. Dès lors, il prend obligatoirement un caractère normatif et requiert la participation volontaire des individus, des groupes et des nations. Dans la mesure où le développement est ainsi assumé par un vouloir personnel et collectif, il prend un caractère éthique, c’est-à-dire valeur de bien.

Dans les pages suivantes, le Père Lebret souligne, sur les bases d’une longue expérience concrète, les requêtes de cette indispensable éthique du développement à tous les niveaux de la vie sociale et particulièrement au plan des états et des relations internationales. Le savoir humain est jusqu’ici trop uniquement cantonné à être au seul service du pouvoir technique et des puissances économiques. Dans le monde fini et interdépendant où nous sommes, il est urgent que le savoir et les pouvoirs de l’humanité se mettent désormais au service d’un vouloir de promotion de tous les hommes et de tout l’humain dans l’homme.

Le développement rencontre, dans sa réalisation, tant de difficultés, que l’on peut se demander si la grande espérance qu’il avait suscitée ne tournera pas en amère déception.

Après le simplisme des premiers efforts, trop orientés vers quelques projets retentissants que l’on se contentait de juxtaposer, il a bien fallu constater que le développement ne suivait pas. On avait trop oublié que le développement est une opération complexe, devant être considérée dans son ensemble et réalisée de façon cohérente. On pensait alors « développement économique », sans encore percevoir, même de ce point de vue, l’importance qu’il y avait d’harmoniser les opérations et d’en mettre en chantier un assez grand nombre pour des actions non liées ne provoquant pas des goulots d’étranglement.

La perspective d’harmonisation ne s’est affirmée que peu à peu, et elle est encore très loin d’être généralement adoptée. Pourtant, l’idée fait son chemin et c’est un grand progrès. Mais il ne suffit pas de vouloir une certaine cohérence entre les réalisations d’infrastructures et les équipements directement productifs. On s’est aperçu que des facteurs extra-économiques avaient autant d’importance, pour le développement, que les facteurs économiques. Malheureusement, dans la division actuelle des disciplines, on a ajouté aux économistes et aux techniciens, des spécialistes des sciences sociales plutôt juxtaposés qu’intégrés, sans comprendre assez qu’il faudrait commencer toute étude pour le développement par l’analyse, sur le terrain, des situations, des besoins, des aptitudes et des aspirations des populations. C’est par cette analyse, doublée par une analyse des potentialités, qu’apparaît toute la réalité complexe à transformer.

Dans son document d’ouverture de la réunion du Conseil Economique et Social des Nations Unies, préparant la « Décennie » de l’action des organismes internationaux, M. Thant a insisté sur les avanies de la décennie antérieure du fait qu’on ne parlait pas de développement tout court. La partie semble désormais gagnée, personne n’ose plus parler de développement sans que l’élévation des hommes, considérée pour elle-même, soit le tout final de tous les efforts.

Ainsi le développement doit être tout à la fois économique, sanitaire, pédagogique et culturel, psychologique, sociologique, politique.

Par une sorte de convention de silence quant au refus de donner une place au spirituel, sinon en diminuant systématiquement le contenu, on n’ose pas encore ajouter « éthique », soit parce que l’on considère la morale comme trop étrangère au domaine scientifique et technique, soit que, devant la diversité des positions, on juge dangereux de s’aventurer dans quelque option.

En fait, cependant, l’éthique est partout mise en cause quand il est question de développement, qu’il s’agisse d’éthique personnelle ou d’éthique des groupes, d’éthique des aspirations ou d’éthique des relations, d’éthique des politiques nationales ou des politiques supranationales.

Usure, concussion, sens civique, vouloir travailler, vouloir produire, vouloir progresser, accepter une discipline, s’associer au développement, accepter un prélèvement sur la consommation pour augmenter les équipements, posent des problèmes éthiques d’attitudes et de comportement individuels.

Le gouvernement qui veut assurer le développement doit accepter une stratégie de la transformation ordonnée finalement à l’élévation humaine de toutes les couches de population. Les pays scientifiquement et techniquement plus privilégiés doivent aider les pays moins favorisés. Les assistances techniques et financières doivent s’adapter aux besoins totaux de l’humanité.

Nous ne pouvons, en ces quelques pages, analyser tous les aspects éthiques du développement. Nous voudrions simplement insister sur quelques points qui nous semblent particulièrement importants, en morale personnelle, en morale de groupes, en morale gouvernementale, en morale de coopération supranationale.

Il a été remarqué, lors de la séance de clôture de la récente conférence des Nations Unies pour l’application de la science et de la technique au bénéfice des régions peu développées, que les orateurs ont directement, ou de biais, invoquée des principaux moraux. Nul, s’il veut demeurer objectif, ne peut y échapper.

Ethique personnelle

Qu’une énorme transformation du monde soit nécessaire pour permettre à chaque personne humaine de se trouver en conditions de vie vraiment humaine, personne n’oserait plus le mettre en doute. L’impérieuse exigence d’élever le niveau de vie d’environ les deux tiers de la population humaine et de l’élever pour une population qui va environ doubler d’ici la fin du siècle, change la problématique des comportements individuels.

Il faut essayer de produire plus, de conserver et d’améliorer les sols, de renoncer aux routines ancestrales, de rénover les structures communautaires ou d’en créer de nouvelles, de conquérir de nouvelles terres, de découvrir de nouvelles ressources, d’accepter de nouvelles techniques et de nouvelles occupations, d’accepter des migrations, d’accepter des interventions plus vigoureuses de l’Etat.

Tout ceci n’est possible que par une véritable mutation des mentalités, pour laquelle, en vérité, l’humanité non privilégiée d’aujourd’hui n’est pas encore prête. Le passage d’une civilisation statique à une civilisation dynamique ne peut s’effectuer par décret. L’acquisition de la perception des besoins collectifs impératifs au plan national et de la nécessité d’un changement dans la conception de l’usage traditionnel des ressources et de la répartition des biens suppose qu’un choc soit donné par quelque dispositif d’animation. Il n’est pas possible d’attendre qu’une alphabétisation généralisée et de formation civique ait préparé les classes d’âge actuellement infantiles, à une nouvelle vision de l’ordre cosmique, de l’ordre économique et de l’ordre politique. Le phénomène de « l’animation » doit y pourvoir, c’est-à-dire de la détection et de la formation de leaders acceptés faisant entrer les collectivités de base dans le désir et dans la réalisation de l’évolution.

Qui n’a pas travaillé dans les pays en départ de développement, ne peut imaginer quelle révolution psychologique et sociologique en profondeur représente l’adhésion au changement des comportements antécédents. L’homme se trouve subitement confronté avec des perspectives morales nouvelles sans que son éducation familiale et collective l’y ait préparé.

Mais il ne s’agit pas seulement de la nouvelle éthique des populations des pays en recherche ou en voie de développement. Une mutation aussi importante est nécessaire dans la mentalité des populations des pays déjà développés. Récompensés par la prospérité d’un long effort acharné, elles éprouvent des difficultés à sortir de leur égocentrisme pour adopter une morale de restriction de leur confort et de leurs facilités au bénéfice de populations lointaines réputées moins travailleuses et faisant trop d’enfants. Un dépassement difficile, ici aussi, est nécessaire pour repousser un cartiérisme négatif et pour susciter des vocations à l’aide héroïque, sur le terrain, aux groupes humains qui ne peuvent sans cela démarrer.

Ainsi se dessine l’exigence éthique d’un élargissement des horizons de solidarité, aussi bien pour dépasser, dans les pays à développer, l’horizon des communautés de base jusqu’à comprendre les interdépendances internationales, que pour arracher les individus des pays développés à leur concentration sur la possession et l’élévation continue d’une position privilégiée.

De plus en plus, l’éthique personnelle devra s’auréoler d’universel.

Ethique des groupes

Il ne s’agit pas de parsemer un pays de quelques hommes ayant acquis la dimension « développement ». Il en faut assez pour que leur présence totale détermine la formation ou l’évolution de très nombreux groupes devenant conscients d’une nécessité de changement et d’affrontement constructif.

Les groupes traditionnels sont presque partout conservateurs. Toucher aux coutumes ancestrales, aux rites séculaires apparaît comme un sacrilège devant attirer la réaction répressive des génies, des dieux ou du ciel. Le groupe traditionnel est normalement auto-défensif et fermé aux nouveautés. Aussi bien, comme il faut quand même changer, les animateurs officiels ou spontanés sont amenés à préconiser des formes nouvelles de groupes, le plus souvent coopératifs à la campagne et syndicaux à la ville. Cette formule, imprégnée d’apports étrangers, brise nécessairement les anciens encadrements, les anciennes formes de solidarité. La discipline de groupe se heurte fatalement aux individualismes, aux solidarismes et aux autoritarismes antérieurs. Si l’évidence de bénéfices palpables rapidement obtenus ne s’impose pas, si les responsables, nommés ou élus, cherchent leur intérêt particulier ou soulèvent la caisse, si les groupes ne sont pas hiérarchisés et encadrés, d’importantes déviations se produisent et conduisent, soit à l’échec, soit à l’agitation.

Pourtant c’est seulement à l’expérience que les formes nécessaires de groupement habitueront aux responsabilités. Un réseau coopératif n’ayant pour objet que la vente plus bénéfique d’un produit de la terre est d’une grande signification sociologique ; il ouvre la voie à des solidarités plus étendues et à d’autres prises de responsabilités.

L’éthique des groupes traditionnels fut la sauvegarde de certaines valeurs fondamentales. L’éthique des groupes nouveaux doit répondre à la création d’une nouvelle société, gardant le meilleur des valeurs anciennes tout en assurant la promotion d’une solidarité très élargie. Une fois le régime colonialiste aboli, il importe de faire succéder au paternalisme de domination une prise en charge, d’échelon en échelon, du développement harmonisé.

Dans les systèmes démocratiques des pays insuffisamment développés, le réseau des groupes de développement est doublé d’un réseau d’organisations proprement politiques qui déterminent totalement la composition du parlement et plus ou moins la composition du gouvernement. Sauf dans le cas d’un parti unique prenant en main, de façon exclusive, la direction du développement, des problèmes d’opposition peuvent surgir, et le plus souvent surgissent, entre les groupes de développement et les formations politiques. Ici encore l’éthique devrait intervenir pour que les jeux partisans, par les divisions qu’ils créent à l’intérieur des communautés, n’aboutissent pas à l’inefficacité des groupes de développement. Les politiciens, en général, ne jugent pas en fonction du bien commun à instaurer, mais en fonction de leur réélection. Les pouvoirs dont ils disposent leur permettent de perturber la constitution des forces vraiment constructives.

Dans les pays développés démocratiques, le jeu des groupes politiques intervient aussi pour déterminer la politique de coopération avec les pays sous-développés. Mais il importe surtout de considérer le jeu des groupes financiers et économiques qui, dans une structure capitaliste, se placent nécessairement devant leurs objectifs propres de rentabilité. On a bien mis en relief, surtout dans l’école de pensée de François Perroux, le rôle des pôles de domination économique intervenant de façon massive et continue dans les économies sous-développées. Qu’il y ait concurrence ou coordination entre ces pôles, le développement ne devient plus qu’une affaire au bénéfice du pôle, sans le développement intégral et harmonisé des pays où l’on opère soit considéré pour lui-même. L’amoralisme du capitalisme, laissé à son jeu propre, est inhérent au système. Il ne peut être supprimé que si les gouvernements développés et sous-développés s’entendent pour imposer des règles qui obligent à subordonner l’action privée aux exigences du développement authentique. Nous aurons à y revenir quand il s’agira de l’éthique gouvernementale et de l’éthique de la coopération supranationale.

Ethique du pouvoir

Un gouvernement de pays encore sous-développé ayant opté, comme il le doit dès qu’il a pris conscience de ses responsabilités, st obligé de s’imposer une éthique sévère. Céder à la tentation facile de la démagogie amènera peu à peu le mécontentement d’un peuple rapidement désillusionné. Le développement est toujours une opération difficile exigeant des études préliminaires, un gouvernement de développement, une administration de développement, l’appel au travail de l’ensemble associé de la population et une période d’austérité. Pour peu que les hommes au pouvoir se contentent de l’être, par souci de prestige, de gain ou d’honneurs, sans prendre courageusement les mesures qui assureraient le développement, ils usurpent des fonctions qu’ils auraient le devoir de ne pas accepter. Le cas, malheureusement, est fréquent.

Quand il s’agit des chefs des ministères techniques et sociaux : plan, agriculture, économie nationale, travaux publics, enseignement, santé, la carence est particulièrement grave. Mais c’est surtout le chef du gouvernement, souvent en même temps chef de l’Etat, qui est l’agent essentiel d’une politique lucide de développement. Le choix des membres du cabinet ministériel lui incombe. Pour autant qu’il fait appel à des incapables ou à des corrompus, pour autant que son équipe ministérielle n’est qu’une juxtaposition d’ambitieux faisant passer leur intérêt avant le bien commun de la nation, il est gravement coupable moralement. C’est à lui qu’incombe la lourde tâche de faire du ministère entier le noyau actif de la construction nationale.

Trop fréquemment hélas, il cède aux pressions partisanes pour constituer un groupe hétérogène d’incapables. Le chef du gouvernement d’un pays en voie de développement doit prendre en mains avec fermeté, sans tomber dans la dictature, la direction de l’opération de mise en valeur des ressources et d’association de la population. Un gouvernement à la fois fort et associatif conditionne le développement. Il doit aussi être assez désintéressé, assez « pur », pour que le peuple comprenne qu’il s’agit vraiment de l’élévation humaine de toutes les catégories sociales et non de l’enrichissement d’une famille ou d’une couche étroite de privilégiés. Combien d’échecs ont résulté dans bien des pays, des abus de quelques familiers d’un chef d’Etat personnellement intègre ?

Mais le gouvernement, à lui seul, est impuissant s’il ne met pas en place une administration centrale et des administrations régionales de développement. Tout l’appareil administratif doit avoir été étudié en fonction des besoins de secteurs et de zones, des sanctions énergiques étant prises contre les concussionnaires et la mise ne place des hommes ne se faisant qu’en fonction des capacités.

Ces évidences, de simple justice politique, sont trop rarement assez perçues par les gouvernements des pays en démarrage ou en voie de développement. Par laisser-aller ou par imprévision, on livre le pays à des impurs ou à des incapables. Le meilleur plan théorique de développement est dès lors condamné à l’inefficacité.

Le développement, nous l’avons dit, est une œuvre difficile exigeant de l’obstination, à partir sans doute de programmes cohérents mais autant et plus de l’effort conscient des élites et du peuple. Dans beaucoup de cas, cependant, le pays ne dispose pas, du moins dans l’immédiat, des ressources physiques, humaines et financières qui lui seraient indispensables. Il est obligé de se tourner vers des pays ou des groupes de pays développés pour en obtenir dons, prêts, envoi d’experts, de techniciens, de professeurs, d’investisseurs. Ainsi risque de se produire quelque nouvelle forme de domination.

Le gouvernement doit arbitrer entre vouloir l’indépendance, accession ou recherche de dépendance, solutions d’interdépendance, comme possibilités de choix de tel partenaire ou de groupes de partenaires plus ou moins porteurs d’idéologie. Devant la stratégie militaire, économique et politique des partenaires, devant sa propre stratégie d’amitié politique, il doit opter, à moins qu’il lui semble plus opportun de jouer sur deux tableaux d’assistance ou de coopération.

Le critère moral est évidement ici le bien commun national à préconiser et à instaurer, mais le problème n’est pas si simple, car il faut aussi assurer de bonnes relations de voisinages et certains modes de coopération avec les pays voisins complémentaires. On voit ainsi jaillir des groupes de pays à développer qui, trop souvent, sont fragiles, car on n’a pas tenu assez compte des conditions économiques et idéologiques de coopération. De nouveaux modes de dépendance peuvent ainsi apparaître, les pays du groupe qui sont les mieux placés cherchant à exercer une influence plus ou moins impérialiste. La morale des relations à l’intérieur d’un groupe, ou entre groupes, ne nous semble pas avoir été encore esquissé et l’on sait combien, même entre pays développés de structures et d’idéologies assez semblables, il est difficile de la formuler.

Ethique de la coopération internationale

Au plan international, le problème éthique des relations entre pays développés et pays moins développés semble avoir été encore très peu étudié.

Chaque pays développé, dans son assistance ou sa coopération bilatérales, a d’abord sa stratégie propre de politique militaire, économique, idéologique, ou de prestige, ou d’amitié, ou d’opposition à quelques autres pays. Il mesure les moyens à mettre en œuvre à la réussite de cette stratégie plus qu’aux besoins réels des peuples aisés.

Il en va plus ou moins de même pour les groupes de pays développés associés dans un grand dessein. Mais ici, à l’intérieur du groupe, des divergences apparaissent, telle stratégie nationale étant plutôt tournée vers l’obtention d’avantages du type commercial, ou du type culturel, pendant que telle autre voit surtout le maintien de liens sentimentaux issus ou non du colonialisme de la période antécédente. Il en résulte que, par delà les objectifs communs, restent sous-jacents des objectifs particuliers qui n’empêchent pas les concurrences sur lesquelles peuvent jouer les pays aidés.

Ainsi politiques bilatérales et multilatérales ne concordent pas et peuvent ne pas concorder avec les politiques et les pratiques des organismes internationaux dépendant des Nations Unies. Les agences des Nations Unies, dès qu’elles embrayent sur un aspect du développement, se mettent à élargir leur champ d’action et n’échappent pas, entre elles, à la compétition.

On en arrive ainsi à l’anarchie d’aides diverses dont le rendement est faible par rapport aux dépenses engagées. L’aide devient un jeu de constructions, quand il n’est pas l’affrontement sur un champ de bataille. Les pays moins développés, dans ce jeu, ou dans cette bataille, ne savent plus trop bien s’y reconnaître. Leur tactique normale est de tirer le maximum, en assistance technique, financière et culturelle, de chacun des partenaires. Ainsi le désordre s’accroît dans la succession des missions et des experts comme dans le choix des opérations à effectuer.

Le mal est tel que l’on se demande comment il sera possible d’en sortir. Déjà, du fait des politiques d’armement, les sommes allouées à la coopération avec les pays sous-développés sont ridiculement faibles par rapport au besoin total. Mais de plus, ces sommes appliquées de façon incohérente ne provoquent pas le développement authentique et d’autant moins que chaque pays aidé recherche son développement exclusif sans tenir compte de l’exigence de constituer des espaces économiques de pays complémentaires dont l’équipement total serait beaucoup moins onéreux.

Le problème de la coopération internationale est ainsi à repenser (ou à penser) entièrement et ce ne peut être que dans la lumière d’une certaine éthique de l’utilisation solidaire des ressources du monde.

L’effort à accomplir pour élaborer une éthique sociale universellement acceptable devrait inclure l’invention d’un nouveau système d’utilisation vraiment communautaire des ressources complémentaires du monde physique et de l’humanité. En regard des exigences du développement universel, la mécanique économique occidentale est usée et les mécanismes appliquées par l’Est dans ses actions au bénéfice des pays moins développés sont loin d’être au point. Pour autant qu’il y aurait effectivement coexistence pacifique, il y aurait lieu de chercher comment l’on peut empêcher les surenchères et briser les illusionnismes dans lesquels on se complait aujourd’hui.

Une organisation plus rationnelle de l’économie mondiale s’impose. Elle supposerait une reconversion des activités productrices dans les pays développés et sous-développés. Il serait temps, en toute hypothèse, et malgré les difficultés que décrivait, pendant l’été de 1962, l’organisation des Nations Unies, de s’acheminer par étapes vers une telle reconversion, en même temps que l’on commencerait à modifier les modes d’échanges et de relations inadaptées encore en cours.

Le régime actuel des échanges internationaux avec les pays développés est l’objet de critiques amères de la part des pays sous-développés. Les fluctuations des prix, s’ajoutant aux incertitudes quant au volume de leur production, leur rendent impossible toute prévision de recettes, et la tendance moyenne des termes de l’échange est dans leur défaveur. Le régime économique du monde « libre » (ce qui veut dire ici encore en structure dominante de libéralisme) n’a pas été adapté à la grande mutation résultant de l’arrêt de l’ère coloniale.

Le capitalisme occidental est beaucoup trop lent à évoluer. Sauf en ce qui concerne les pétroles et quelques minéraux, il investit de préférence dans les pays déjà développés, les autres n’ayant pas encore assez d’infrastructures ni de personnel qualifié, les garanties de non-nationalisation et de possibilités de transfert de bénéfices ou de capital apparaissent insuffisantes, les perspectives de marché étant trop étroites pour que l’on franchisse le seuil de la rentabilité.

On est ainsi dans un cercle vicieux dont on ne pourrait d’ailleurs sortir que par un code internationale engageant à la fois développés et sous-développés, quelles que soient les structures politiques des pays et les changements de leurs gouvernements.

Quant aux pratiques de l’échange, le système existant, basé en principe sur la liberté de contrats commerciaux est radicalement impuissant à assurer la stabilité du cours des matières premières, à garantir l’absorption ou la mise en réserve des produits, à empêcher la détérioration des termes de l’échange. Ici encore, des formules neuves sont à inventer, dans un système inédit de coopération.

La distribution des surplus elle-même, comme réponse à des besoins insolvables, pose des problèmes jusqu’ici très mal résolus.

Nous retombons toujours sur la nécessité d’un droit nouveau imposant des pratiques nouvelles, et c’est d’autant plus difficile à élaborer et à mettre en œuvre que la conception des échanges par les pays de l’Ouest ne correspond pas à celle des pays de l’Est.

Il faudrait aussi tenir compte de la coopération culturelle dont les formules d’action sont encore tâtonnantes et maladroites. Il s’agit trop souvent de compétitions idéologiques tendant à imposer aux pays une vision du monde qui ne peut répondre à leurs idéaux traditionnels ou à un idéal universellement acceptable, pendant que les pays à développer n’arrivent pas à élaborer des programmes, dans les différents cycles d’enseignement, pour la formation adéquate des hommes dont ils ont besoin. Au plan de l’enseignement supérieur, les universités n’ont pas encore réussi à s’adapter aux exigences diversifiées d’un nouvel humanisme.

Conclusion

Cette analyse rapide montre à quel point l’humanité d’aujourd’hui est en retard par rapport aux problèmes fondamentaux qu’elle ne peut pas ne pas se poser. Il ne s’agit pas seulement de déterminer comment la science et la technique peuvent s’appliquer au développement. Il s’agit de bout en bout d’une conception à faire naître de l’éthique des relations internationales d’où résultera peu à peu un nouveau droit international.

Or, il semble que ceci ne soit qu’une préoccupation mineure. Les conférences techniques et politiques se succèdent ; mais aucune conférence sur l’éthique du développement ne s’est encore, du moins à notre connaissance, réunie.

Le monde d’aujourd’hui manque plus de sages que de planificateurs et de techniciens. La recherche d’une nouvelle sagesse s’imposerait entre hommes très au courant de la science et de la technique, mais préoccupés avant tout du sauvetage et de l’épanouissement des valeurs, des modes nouveaux de relations entre les hommes, entre les groupes, entre les peuples, des formes d’une civilisation solidaire qui ne peut plus être universelle.

Le mépris généralisé des sciences morales et l’incapacité des moralistes à penser le monde concret dont la connaissance exige une longue préparation et beaucoup d’expérience, laisse presque inoccupé un secteur absolument essentiel de la recherche.

Aucun homme isolé ne saurait suffire pour cette tâche. Des groupes privés doivent se constituer pour réussir.

«  Rares sont les hommes, dit K.K. Galbraith, qui ont de la société une vue cosmique dont ilsoit possible de tirer des conclusions pratiques. Nombreux en revanche ceux qui possèdent des fragments de connaissances utilisables. Il n’est pas aisé d’évaluer le rapport entre une idée philosophique ou une croyance religieuse et l’évolution économique, mais n’importe qui, ou presque, peut avoir son mot à dire sur la priorité à attribuer à la construction des machines-outils dans le prochain quinquennal ».

C’est là, à ce qu’il me semble que résident la faiblesse et même les dangers des travaux contemporains sur le développement économique. Et Galbraith ajoute : « L’homme ne vit pas seulement de pain. L’enrichissement des âmes est aussi nécessaire que la nourriture des corps ».

Pareille orientation est significative. L’éthique du développement, dont nous avons perçu la nécessité à tous les échelons de la vie humaine et sociale, et dont nous avons esquissé la cohérence, doit devenir une discipline fondamentale. Si le retard est grand, penseurs et chercheurs inquiets à travers le monde sont prêts, si les moyens leur en sont donnés, à réfléchir ensemble et à infléchir le mouvement de l’humanité vers ce dont, pour le moment, elle a le plus besoin. Pour faire sortir l’Ouest, l’Est, les peuples avides de développement et les organismes internationaux de leurs impasses, il est indispensable d’ouvrir cette voie.

Louis Joseph Lebret


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