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Henri Desroche (1914 – 1994), penseur et acteur de la mutation économique et sociale.

par Roland Colin

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Henri Desroche est né en 1914, à Roanne, dans la Loire forézienne, au sein d’une famille modeste, témoignant d’un solide enracinement provincial. Son père était artisan corroyeur, travailleur du cuir. De brillantes études, dès les premières étapes, le mènent à l’ordre des Dominicains, où il reçoit une formation approfondie en théologie et philosophie. Très tôt, il est attiré par le monde du travail, qui lui est familier dès l’enfance. Son cycle d’études accompli, il rejoint l’équipe du Père Lebret, promoteur d’Economie et Humanisme en ses temps de fondation (1941) dans son site lyonnais. Une alliance hors pair se noue, transgénérationnelle, entre les deux hommes. Lebret, religieux d’exception, ancien officier de marine, vient de semer une véritable révolution dans le monde de la pêche, en crise profonde depuis la grande dépression des années 30. Créant le Secrétariat social maritime, à travers une vaste « enquête participation » pionnière en son genre, touchant les marins pêcheurs de l’ensemble du littoral français, il s’était attaché à faire reconnaître les « acteurs de base » comme de véritables agents économiques capables de prises de responsabilités dans le monde de l’entreprise les concernant, dans la ligne d’une nouvelle économie sociale.

A Lyon, il poursuit sa mission de créativité avec Economie et Humanisme, où le rejoint François Perroux devenant co-opérateur de l’entreprise émergente, alliant l’intelligence du chercheur à l’engagement de l’acteur. La recherche-action y trouve des ressorts inédits, par delà l’expérience maritime antécédente, et c’est l’aventure de la création de « l’Aménagement du Territoire ». C’est à ce moment précis que Desroche vient prendre place dans l’équipe, y apportant le souffle de sa haute culture intellectuelle. Lebret est fasciné par les talents multiples qu’il découvre chez son jeune partenaire, avec lequel il fait équipe pour des explorations heuristiques inédites. L’un et l’autre considèrent comme essentielle l’élucidation du lien qui se noue entre l’individu et le collectif. Cette problématique touche les niveaux les plus significatifs du vécu des hommes : autant le religieux que le social, le politique, l’économique. Un concept analyseur fondamental s’offre à eux : celui de « communauté ». Ils décèlent un terrain de choix dans leur proche voisinage : la communauté de travail Boimondau (« Boîtiers de montres du Dauphiné »), où se cherche, dès le début des années 40, un nouveau rapport entre force de travail, support technologique et capital d’entreprise. Il s’agit d’une tentative de création et de mise en œuvre d’un système d’autogestion, mettant en jeu la place de l’homme dans le geste économique. Economie et Humanisme y retrouve de plain pied ses références fondatrices. Desroche est accueilli avec ferveur par l’équipe de Boimondau, y prenant la place, en quelque sorte, « d’intellectuel organique ».

Cette porte d’entrée dans le « monde du travail » le conduira ultérieurement, avec l’appui total de Lebret, à des compagnonnages intimes avec les prêtre ouvriers et leurs engagements syndicaux au sein des entreprises. Il se voit alors confier par Lebret le projet d’effectuer une plongée, à la fois ouverte et critique, dans la sphère du marxisme. Par là s’opère la rencontre d’une analyse incontournable visant l’élucidation des mécanismes d’exploitation de la force de travail par les tenants du capital contrôlant les outils de production. Approfondissant la recherche, ce chantier débouche sur l’étude du lien entre « communauté » et « communisme ». Desroche demeure bien calé sur la problématique initiale de ses engagements. Il en ressort un ouvrage brillant intitulé Signification du marxisme, qui reçoit l’imprimatur de Lebret et sort aux Editions Ouvrières (1949). Mais la haute hiérarchie vaticane s’émeut de ce qu’elle considère comme une audace intempestive et hérétique. Desroche est sommé de renier son écrit et de venir à résipiscence. C’est le temps où Rome condamne, dans le même esprit, l’engagement des prêtres ouvriers. Desroche persiste et doit quitter l’Eglise mère, au grand désespoir de Lebret, qui se sent tenu de défendre « de l’intérieur » la cause partagée.

Henri Desroche est dès lors « sur le pavé », ses graduations de haut de gamma en théologie et en philosophie n’ayant aucune validité au regard de l’Université et du marché du travail. Il décide alors de « repartir de la base », s’inscrit à l’Ecole pratique des hautes études. Sur la base d’un mémoire consacré aux Shakers américain – où il retrouve la problématique communautaire qui lui est familière – il obtient le diplôme de l’Ecole avec un tel panache que, dans la foulée, le collège des Directeurs d’études l’accueille en son sein. Cette position nouvelle lui permet de mettre en place une structure de formation et de recherche où il réinvestit la quasi totalité de ses acquis antérieurs, à la fois en sociologie des religions, sociologie des associationnismes et des communautés de divers ordres. Sans beaucoup attendre, il se pose comme référent de premier rang pour l’analyse des organisations et des pratiques coopératives, touchant plus largement l’économie sociale. Sa Direction d’études à l’EPHE (qui deviendra plus tard l’EHESS) sera l’un des pôles essentiels de la recherche-action et de la formation appliquées à l’univers coopératif, et, de fil en aiguille, au développement. A partir de 1956, il édite, dans ce cadre, la revue Archives de sociologie de la coopération et du développement, impulse un vaste réseau international qui prend le nom d’UCI (Université coopérative internationale), avec des antennes en Afrique, en Asie, en Amérique latine, en Amérique du Nord et dans le monde arabe.

Chemin faisant, les équipes qu’il constitue ou qu’il soutient s’engagent sur ces différents terrains, où il va retrouver, sur certains d’entre eux, Lebret, son vieux maître, qui a fondé l’IRFED (Institut international de recherche et de formation en vue du développement) en 1958, dont l’implantation au regard de la politique de développement est particulièrement marquante dans le Sénégal de Senghor et de Mamadou Dia, dans la période cruciale du passage à l’indépendance. Desroche en est pleinement partie prenante, et François Perroux, pour sa part, est activement présent dans le paysage avec l’ISEA qu’il vient de créer. On voit de la sorte, par des voies de traverse, se reconstituer la constellation fondatrice de l’aventure des années 40.

En 1958, Henri Desroche avait doublé sa chaire de Directeur d’études à l’EHESS en Sociologie du développement d’une structure associative dénommée Collège coopératif de Paris, offrant un champ élargi à la formation, à la recherche et à l’action. Cette création s’est posée comme tête de file d’un réseau conduisant à la mise en place de Collèges coopératifs auprès de différentes universités françaises, adossés à des « structures académiques » délivrant des diplômes comparables à celui de l’EHESS, et selon une pédagogie accordée. Le ministère français de l’Enseignement supérieur approuva alors la mise en place d’un « Réseau des hautes études des pratiques sociales » (RHEPS), permettant de créer des synergies, d’ajuster des pédagogies appropriées en accord avec la ligne générale de la recherche-action. Ces Diplômes des hautes études des pratiques sociales (DHEPS), de niveau maîtrise et largement ouverts à des adultes disposant au moins de cinq années d’expérience professionnelle représentatives d’une « pratique sociale », ouvraient une articulation possible avec les formations de troisième cycle. La réforme LMD imposera par la suite un alignement sur le système européen, le DHEPS devenant, en ce cas, Master1 et débouchant sur un Master2 ayant vocation à servir de support à une formation professionnelle approfondie, dans les sphères de compétence du réseau.

A sa mort, en 1994, Henri Desroche laisse un vaste héritage où puisent ses disciples, tant dans le monde universitaire que dans les instances associatives engagées tout particulièrement dans la recherche, la formation et l’action pour le développement. Ils sont notamment présents, aux côtés de la postérité de Lebret, dans les sessions successives du Forum social mondial, où les thèmes, chers à Desroche, de l’engagement de la société civile dans la grande mutation économique, sociale et culturelle prennent figure d’enjeu essentiel. Desroche a travaillé toute sa vie sur le bon usage de l’utopie comme ressort d’une économie humainement maîtrisée. Il nous lègue une bibliographie vaste et de qualité qui mériterait d’être revisitée et mieux exploitée.

Roland Colin

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Eléments bibliographiques.

La bibliographie quasi complète d’Henri Desroche figure dans son livre Mémoires d’un faiseur de livres, éditions Lieu Commun Paris 1992. Elle comprend 54 titres « Ouvrages personnels publiés », 6 titres de manuscrits, et 43 titres d’« Ouvrages collectifs » (coordination éditoriale). Parmi ce corpus, on peut retenir particulièrement quelques-uns des ouvrages essentiels.

  • Paul Claudel, poète de l’amour, Ed. Du Cerf, 1944 168 p.
  • La Communauté Boimondau, L’Arbresle, Ed. E.H. 1944, 56 p.
  • Signification du marxisme, Ed. Ouvrières, 1949, 400 p.
  • Les Shakers américains. D’un néo-christianisme à un pré-socialisme. Ed. de Minuit, 1955, 332 p.
  • Marxisme et religion. PUF, 1962, 128 p.
  • Coopération et développement. I. Mouvements coopératifs et stratégie du développement, PUF, coll. Tiers Monde ;, 1964, 336 p.
  • Socialismes et sociologie religieuse, PUF, 1968, 224 p.
  • Dieux d’hommes. Dictionnaire des messianismes et millénarismes de l’ère chrétienne. Ed. Mouton, 1969, 282 p.
  • Le Développement intercoopératif. Ses modèles et ses combinaisons. Sherbrooke, Ed. Universitaires, 1969, 176 p.
  • Apprentissage en Sciences sociales et éducation permanente. Ed. Ouvrières, 1971, 200 p.
  • Sociologie de l’espérance. Ed. Calmann-Lévy, 1973, 200 p.
  • La société festive. Du fouriérisme écrit aux fouriérismes pratiqués. Ed. Seuil, 1975, 416 p.
  • Le Projet coopératif. Son utopie et sa pratique. Ses appareils et ses réseaux. Ses espérances et ses déconvenues. Ed. Ouvrières, 1976, 464 p.
  • Apprentissage II. Education permanente et créativités solidaires. Ed. Ouvrières, 1978, 304 p .
  • Théorie et pratique de l’autobiographie raisonnée. Document UCI n°1, Québec, 1984, 125p
  • Entreprendre d’apprendre. D’une autobiographie raisonnée aux projets d’une recherche-action (Apprentissage III), Ed. Ouvrières, Paris, 1991, 208 p.
  • Mémoires d’un faiseur de livres. Entretiens et correspondances avec Thierry Paquot. Paris, Ed. Lieu Commun, 1992, 291 p.

Ouvrages Collectifs (coordination éditoriale).

  • La Méthode d’Economie et Humanisme. Méthode d’enquête, Introduction et généralités. Documents EH, n°6, 1944, 88 p.
  • Caractères de la communauté. Ed. EH. 1944.
  • Les Ejidos mexicains. Ed. De Minuit, 1957, 224 p.
  • Planification et volontariat dans les développements coopératifs. Ed. Mouton, 1963, 424 p.
  • Sociétés villageoises, autodéveloppement et intercoopération. Ed. Mouton, 19è’, 208p.

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